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Dimanche
21 avril 2002, 22 h30.
Quelque
part en Seine-et-Marne.
Le 21 avril 2002, en
France :
Monsieur (*),
J'ai
un corps tout noir.
La précision qui précède se justifiera
d'elle-même plus loin. Au début de ce texte, elle sert seulement à prévenir le
lecteur d'un jugement erroné qu'il pourrait porter sur l'auteur de ses
observations et arguments. Je ne fais pourtant que m'y efforcer d'être
seulement critique. La couleur de la peau ne peut pas repousser la
nuance de pensée.
Je voudrais vous livrer quelques remarques et
commentaires à propos d'une pancarte qui a fleuri ce dimanche soir, 21 avril
2002, dans les manifestations, à l'évidence spontanées, de centaines puis de
milliers de jeunes à travers diverses grandes villes de France. « J'ai honte d'être Français. »,
voilà ce qu’ont lu pour nous les caméras de direct des télévisions. Soit. Mais
voyons les choses de plus près.
Premièrement.
Des jeunes ont tout à coup honte d'être Français parce que, au premier tour de l’élection présidentielle française, le Front National obtient 16,86 % des suffrages exprimés. Ils viennent de « découvrir ». Or en 1995, à l'élection présidentielle, l'extrême droite était déjà à 15,00 %. Personne ne s'en est ému, personne n'est descendu dans la rue. À l’époque, j’ai eu peur tout seul dans mon coin. Pendant sept ans, il ne s'est rien passé dans la conscience de « l’élite » politique française pour dire que ces biens précieux que les « lumières » françaises et européennes ont légués à l'humanité étaient menacés par ce pourcentage. Sept années dans la vie d'une nation, c'est pourtant beaucoup. C’est en tout cas suffisant pour laisser le Front National avancer à son pas, sûr, de tortue et rattraper Achille dormant du sommeil rassurant de deux partis politiques dominateurs qui se sont enivrés de cohabitation, de parade médiatique et diplomatique, de « marquage à la culotte », de petites phrases assassines. Ce sommeil était si profond qu'on n'a même pas vu qu'un germe (celui de l’ivraie) était sorti de terre, germe auquel on a servi un terreau riche, et ce, depuis le milieu des années 80 jusqu'à ces dernières semaines encore. Les jours qui ont suivi la mort de François Mitterrand, le 8 janvier 1996, j'ai écrit une réflexion de dix-huit feuillets manuscrits (**) dans lequel on peut lire ceci : « ... le pragmatisme arithmétique de François Mitterrand nous a laissé un beau bébé [le Front National], bien replet… ». Un grand quotidien du soir et un hebdomadaire parisiens ont refusé de le publier. Dans ces pages, j'ai tiré quelques enseignements concernant le petit jeu subtil et cynique d'instrumentalisation du Front National et des Immigrés, jeu qui nous avait amenés à la cote d'alerte qu'atteignait déjà, en avril 1995, le pourcentage significatif des voies recueillies par ce parti. À l’époque où j’écrivais cette réflexion (début 1996), j'ai voulu sonder l’opinion de la conscience de gauche et m'assurer qu'elle avait bien vu que le « bébé Front National », cet enfant terreur alors âgé d’une dizaine d’années, ne pouvait que continuer de bien se porter, si l'on ne faisait rien pour l’anémier, le rendre chétif et lui infuser un gène létal de nature politique, et seulement politique. Mais j’étais conscient que les pages (**) que j’évoque ici pouvaient déranger certains et m’exposer à essuyer le refus sec de publier évoqué plus haut.
Quant à la gauche sociale-démocrate (1) institutionnelle d’aujourd’hui, elle n'a que trop cherché à ne pas déplaire
à un électorat français caressé et « captif »,
qu'elle a supposé, par ailleurs, n'avoir aucun jugement politique. Elle a aussi
oublié que, socialement et économiquement, cet électorat souffrait tant qu'il
en arriverait bien, un jour, à voter du bulletin de sursaut de vie et de survie,
ce que certains hommes politiques « de gauche », par un jugement de
raccourci et de mépris, appellent le vote « ras l’bol !». Mais je préfère accorder aux électeurs français
la valeur d’un être conscient et jugeant. Dans l’isoloir qui jouxte et précède
l’urne, je préfère entendre l’électeur plutôt dire ce qu’il veut que ce que je
ne souhaite pas l’entendre dire. Lui accorder l’expression d’une affirmation
par laquelle il a dit oui, par exemple, à sa vie et celle de ses proches, plutôt
que lui accorder la négativité et le néant du geste inconscient et sans but
intéressé. Lui accorder d'être, par son bulletin de vote, le porte-parole des
besoins et des exigences de sa propre
vie : quand on n'a plus rien à espérer, on peut être tenté de risquer de
tout perdre pour espérer gagner même un rien. Il me semble devoir rappeler que
l'homme, comme l'animal, est d'abord un être de besoins. Ceci étant vrai, il me
paraît utile de dire que voter pour le Front National, ce n'est pas forcément un
« geste de désespoir »,
comme je l’ai souvent entendu. C'est plutôt, pour oser une comparaison, ce que
fait un boxeur à la dernière reprise d'un combat compromis, quand il sait qu'il
est mené aux points ; c'est aussi ce que fait une équipe de football pour
gagner, quand elle est menée au score et a (déjà) perdu la rencontre. On
appelle cela, sur le terrain, « jouer le tout pour le tout ». Alors
l’équipe défend peu et attaque beaucoup, sans que ce soit un jeu « ras
l’bol ».
Par ailleurs, les politiciens ont tort de nier
que les citoyens sont adultes et qu'ils sont, par leur vote dans l'isoloir, souverains.
Ils sont alors offensifs, non passifs. C’est le moins qu’on leur puisse
accorder (et demander) en termes de crédit de citoyenneté. À une date précise,
soit le 21 avril 2002, on leur a demandé de choisir parmi seize candidats à la
présidence. Les électeurs, en tout cas les Français qui ont accompli leur
devoir de citoyen en allant voter, ont décidé et choisi. Nous ne pouvons ici
que dire qu'ils l'ont fait en conscience, puisqu'ils ne sont
pas des robots sans pensée. Ainsi ont-ils voté pour le candidat du Front
National, à hauteur de 16,86 %. Telle est la réalité. Nous l’avons devant nous.
Il est sage et sain de prendre cette réalité pour une donnée immédiate des conditions de l'action future. Toute
dénégation de ce fait électoral et de sa source consciente est foncièrement
démagogique, malhonnête et irresponsable. Peut-être méprisant : elle
méprise alors « le peuple » des citoyens d'aujourd'hui, conscients, libres
de disposer de leur droit de vote, lequel n'a jamais été assorti
constitutionnellement de la condition préalable d’avoir reçu la
« bénédiction » de ceux qui font les jugements normatifs, en l’espèce
fallacieux. L’effet boomerang n’est cependant pas loin.
Vu les remarques qui précèdent, il n'y a rien
de nouveau en 2002, comparé à 1995, quant au pourcentage de suffrages accordés
au Front National et à son chef : la différence arithmétique (1,86%) entre les
deux années -soit sept ans !- est minime. On n’a pas pris au sérieux les 15,00
% ; aujourd’hui, nous devons gérer 16,86 %. Davantage que le pourcentage
de ce parti d'extrême droite au premier
tour de l’élection présidentielle, ce
qui est nouveau, c'est l'absence de la gauche sociale-démocrate du second
tour de l'élection présidentielle. Cette absence est, du reste,
pointée, consciemment ou inconsciemment, par ceux qui, dès l'annonce des
premières estimations, emploient le mot « séisme » et l'expression « tremblement de terre ». Ces expressions étaient des symptômes
de la frustration d’une présence considérée comme un dû. Tout le monde savait
(ou devait savoir), en 1995, que la menace Front National frappait instamment à
la porte du Palais de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Les sociaux-démocrates français
qui, depuis vingt ans (Élysée et Matignon confondus), s'étaient habitués à
l'ivresse des victoires reconduites aux présidentielles, aux législatives, aux
régionales ou aux municipales, viennent soudain de s'apercevoir qu'à force de
s'étourdir du ronron du pouvoir acquis ils ont
oublié l'homme au profit du calcul effréné des moyens de se
maintenir coûte que coûte au pouvoir. Quand la politique n'est que le calculatoire plus ou moins ingénieux de
la technique de conservation du pouvoir (comme on parle de « technique
de salle » pour monopoliser la parole dans une assemblée), elle se
pervertit parce qu'elle s'éloigne de la fin pour laquelle elle existe, à savoir
le bonheur du citoyen, à tout le moins son bien-être.
Pour la gauche sociale-démocrate, ce qui fait
scandale ce soir et remplit de jeunes les rues de France, ce n'est pas vraiment
l'affiche Chirac/Le Pen ni l'affiche droite/extrême droite, affiches connues et
diversement commentées depuis plus de sept ans (dans les sous-duels électoraux
« RPR & UMP contre FN »), affiches d’ailleurs attendues même ce
soir, avant les résultats. Ce qui scandalise la gauche sociale-démocrate des
« lambris de la République » (ou de la rue -tardive- aujourd’hui),
c’est la fin d'un accommodement qui pouvait, et a pu d'ailleurs, servir
à quelque victoire dans le jeu du calcul des moyens d'une hégémonie politique.
Si le Front National était crédité de 16,86 % mais était troisième, ce fait
électoral -pourtant choquant pour la
démocratie dont nous sommes les héritiers- n'aurait pas entraîné d'autres
réactions que des étonnements de couloir des états-majors ou des éditoriaux
ordinaires, subtils et tranquilles de lendemain d'élections nationales. En
1995, je n'ai vu personne dans la rue ! Pourquoi n'a-t-on pas, à l'époque, crié
au séisme et au tremblement de terre ? L’indifférence règne, quand le FN est à
(près de) 16% s’il ne gène pas le jeu du partage du pouvoir. Mais quand ce même
parti est au second tour, l’un des deux partis hégémoniques -en l’occurrence,
le parti socialiste- s’estime grugé d’un bien dont il a pris l’habitude, depuis
1981, de se considérer dépositaire de droit. En réalité, tant qu’un certain
droit de propriété électoral n’était pas menacé, le pourcentage du FN importait
peu. Mais, quoiqu’on puisse être tenté, en lisant ce qui va suivre, de me
trouver prétentieux, ce n’est point ma position que de considérer comme banal
le pourcentage élevé du Front national aux élections locales autant que
nationales. En effet, je vais prendre à mon compte la « théorie » de
l’incompressible (au sens où on l’applique au taux du chômage) pour dire que je
considère qu’en France un parti d’extrême droite ne doit pas dépasser 6,00 %
des suffrages exprimés. Cette affirmation ne vaut que pour la France des
vingt-cinq dernières années ; je dirais tout autre chose pour, par
exemple, la France antérieure aux années 60. Ce chiffre intuitif de 6,00 % me paraît
convenir à la moyenne des vécus observés d’actes spontanément xénophobes en
France. Il en résulte que tout pourcentage supérieur, observé, en particulier,
lors de résultats électoraux, mérite que je m’inquiète de sa cause politique,
que je cherche ce qui a fait bouger la structure au point que la France se
« droitextrémise ».
Par
conséquent, s’agissant de ces jeunes qui occupent la chaussée, si « honte » il doit y avoir aujourd'hui
(en revenant à la pancarte et aux tee-shirts des manifestants), ce n'est pas la
honte d'être Français, mais la honte de s’être laissés flouer par ceux qui,
pendant sept ans et davantage, ont fermé les yeux devant le danger ou se sont
contentés de partager le gâteau
politicien des combinaisons d’appareils de partis, lesquels ont usé et
abusé du toilettage purement technique des lois, qu’on présenta comme solution
de réels problèmes des citoyens. Par exemple, dès qu'il y eut un problème
sérieux, durant la dernière cohabitation, qu'a-t-on fait ? Nommer une Commission, demander un Rapport, organiser une Table ronde, différer des décisions
graves mais urgentes (par exemple, la retraite), ... voter une ixième loi (le plus souvent surnuméraire),
publier un décret (voyez le dernier
en date, concernant le reclassement et la détention d’armes). On a donc donné
dans ces petites actions de gestion qui, avec habileté et manœuvre, ont
toujours tourné autour de ce qu'il faudrait paraître faire afin
surtout de ne pas faire. Voyons ! Comme nous l’avons vu ces derniers mois,
on n'entrera pas -par la force publique, dont c'est la mission- dans ces lieux
de la détention et du trafic d'armes, mais on dira aux trafiquants (des gens hors la loi par
définition) : la loi vous interdit d'en posséder, obéissez à la loi, rendez vos
armes ! Ultime gentillesse : vous avez de longs mois devant vous pour vous
décider. C’est la loi qui vous le dit... Donc, vingt années, pendant lesquelles
on a toujours préféré la solution purement technique du texte juridique à
l'action politique d'envergure et en profondeur. On a préféré gérer à gouverner, en évitant d'affronter les problèmes qui fâchent. Je le
redis : si « honte »
il doit y avoir, c'est la honte que des Français –adultes ceux-là, qui ont fait
de la politique leur métier et qui ont reçu délégation légale de représentation
et de souveraineté politiques de ces jeunes- ne se soient pas occupés des
autres Français (et des Immigrés) qui, en 1995 déjà, signalaient par un
bulletin « FN » leur abandon à
leur triste sort par l’élite politique. Ces jeunes, qui viennent de se
réveiller ce soir, devraient se retourner vers leurs aînés, qu'eux-mêmes ou
leurs parents ont élus et qui doivent désormais leur rendre des comptes. Pour
asphyxier le Front National, qu'avez-vous fait, Messieurs les politiciens de
métier, pendant toutes ces années de pouvoir ? Par des actes politiques et
économiques appropriés, avez-vous fait de la
solution définitive du problème de l'extrême droite, en France, une fin
explicite et programmée de votre action politique ? Vu l'ampleur prévisible de
la tâche, y avez-vous, dès 1995, consacré des moyens politiques propres,
massifs et efficaces ?
Deuxièmement.
« Des Immigrés ». Justement,
parlons-en. Malgré les apparences et quoi qu'on en dise, non seulement les
Immigrés de France n'ont pas tous été toujours traités en hommes mais encore
ont été trop souvent instrumentalisés. Ce ne peut pas
être, en effet, une gloire pour la gauche sociale-démocrate française que de
clamer « la France, terre d'accueil »,
si c'est pour entasser des Immigrés dans des zones d'habitation abandonnées à
elles-mêmes, c'est-à-dire aux Immigrés eux-mêmes, lesquels sont alors livrés à
leur solitude, sans la présence institutionnelle de l’ordre régalien de l’État,
quand ce n'est pas l’abandon des Immigrés à la loi du plus fort imposée par les
plus méchants parmi eux (« caïdats » hexagonaux, etc.). Dans ces
zones, l'État, c'est-à-dire la France, s'est progressivement démis de sa
fonction régalienne. Voyons ! La France absente d'une partie du territoire
de la France ! Curieuse logique ! Voici un exemple personnel. Il y a dix ans,
je cherchais un logement dans la ville où je venais d'être nommé professeur. Les
services sociaux de la mairie, auxquels je m'étais adressé, m'ont dirigé vers
l'Office d'HLM. Celui-ci m’a envoyé visiter un appartement au troisième étage
d'une tour qui en dénombre une quinzaine. Y vivaient (y vivent encore) beaucoup de Noirs, de Maghrébins ;
des Blancs aussi. Ce que j'ai vu était inadmissible. J’ai pris l'escalier
(extérieur) de service. Au premier étage, il y avait de l'urine puante, des
excréments. Un petit garçon noir d'environ quatre ans rôdait seul dans cette
ambiance putride visiblement abandonnée, depuis longtemps, par l'hygiène
publique. Ce matin-là, une carence physique et morale des lieux m’a accueilli.
J’ai fait demi-tour, sans oser atteindre l'étage de l'appartement recherché.
Par la suite, j’ai appris que, dans tout le quartier, « ça craint »,
comme on dit aujourd'hui pour qualifier « l’ambiance » d’insécurité
des zones de non-droit de la Nation. Nous étions en 1992 ! Dans la région
parisienne ! Des abîmes sociaux semblables sont nombreux en France. J'ai
« honte » d'y aller et de
voir l'état où la condition humaine y est rabaissée. En quelque sorte, et
puisque, faute de mieux, dans certains contextes, l’on ne peut s’exprimer que
par le mot de race, j'ai « honte »
d'y voir avilie mon image de la « race » que je montre. Mais, allant
au fond de ce que je pense, la formulation préférable est celle-ci : en
tant qu’humaniste, j'ai eu honte de l'homme
oublié en ces lieux.
Quand
vous avez la tête remplie des grands textes humanistes de Montaigne, de
Rousseau ou de Kant, quand vous vous souvenez soudain que vous êtes en France
-pas n’importe où, dans le monde, mais en France !- vous êtes révulsé de
savoir que des hommes politiques, qui se disent héritiers quasi testamentaires
des « lumières », en sont
venus à laisser végéter l'homme dans
une telle abjection. Le résultat politique ne se fera pas attendre longtemps :
des gens si délaissés, abandonnés à de semblables cloaques, ne se sentent pas
concernés par la politique française. Par exemple, avant l’élection
d’aujourd’hui, sans penser et juger à leur place, sans les enfermer dans un
soupçonneux « sentiment », j’ai pris le temps d'écouter les propos
d'homme et de citoyen de ces jeunes « black-blanc-beur » qui sont mes
élèves. Ce sont des jeunes Français qui, d’une part, vivent, réellement,
de la conjonction de l'ambiance ethnique de leur immigration d'origine et de
leur installation républicaine française (scolarisation, sécurité sociale,
etc.), et, d’autre part, vivent, imaginairement, du pays perdu de
leurs parents. Ils me disaient : les hommes politiques ne font rien
pour nous, les Immigrés. Nous n'irons pas voter ; le vote, c'est l'affaire
des Français (sous-entendu, des
Français « de souche », que j’appelle plutôt « de première
terre »). Je prétends que ce ne sont pas des sentiments mais des
jugements. C’est pourquoi j’ai pris le temps aussi -presque comme une
obligation professionnelle, politique et morale- de soumettre ces jugements à
une évaluation critique, en les intégrant, à titre d’exemples, au traitement
des notions du programme de philosophie. Les convaincre (sans que j’eusse
toujours réussi) d’aller voter. Certes, ce soir, beaucoup de ces jeunes doivent
s'en mordre les doigts et regretter ce désintérêt, désormais politiquement
coupable, pour le droit « inaliénable
et sacré » (26 août 1789) qu’est le droit « naturel » d’exprimer librement son opinion et son vote.
Peut-être sont-ils déjà nombreux dans les manifestations. Pourvu qu'il ne soit
pas trop tard d’éclaircir l’horizon, à « l'oral de rattrapage » que
la République leur offre le 5 mai prochain ! Si, ce jour-là, la
« catastrophe politique » -tout à fait possible- s'abattait sur la
France, la social-démocratie française en porterait une très lourde
responsabilité (partagée, pour être juste dans mon jugement), elle qui a
gouverné ou co-gouverné le pays pendant une quinzaine des vingt dernières
années (1981-2002). Elle n'a que trop oublié l'homme, ne faisant des
Immigrés que des faire-valoir de sa bonne conscience tactique. Ah ! Ça, la
gauche sociale-démocrate peut clamer qu'elle accueille des Immigrés ! Mais dans
les temps morts de la lutte pour le pouvoir, c'est-à-dire quand il n’y avait
pas de menace pour « sa » majorité ou qu’il n’y avait pas d’élections
majeures, elle a politiquement oublié
« ses » Immigrés, électorat « captif ». Dans les périodes d'intense joute politique, souvent
quand il y avait des élections, elle s'est trop servie d'eux comme argument de
misérabilisme et comme moyen –ruse de renard- de pérennisation de son pouvoir.
Au demeurant, la misère sociale et morale n’est pas que noire et maghrébine dans la France de 2002. Dans les tours et les
zones de non droit, des Blancs « connaissent la galère » du lendemain
incertain et violent, la même que celle que supportent des Noirs et des
Maghrébins. Cette misère de la déréliction est au-delà de la race.
Troisièmement.
Et le bouc émissaire « fautif » de
ce qui est arrivé ce soir? Il en faut toujours un, en pareille circonstance de
défausse. Alors qui ? … Chirac ! Chevènement !
Le fautif du « séisme » de la soirée,
ne peut pas être un homme mais un collectif, un système majoré
d’irresponsabilité. Ce n'est pas Jacques Chirac seul, sur lequel la gauche sociale-démocrate s'est tout de
suite défaussée, dès 20 h 15, sur les plateaux de télévision, en l'accusant d'avoir
fait campagne « exclusivement sur le
thème de l'insécurité » (ce qui, par ailleurs est faux, en tout cas,
l’adverbe « exclusivement »).
Tel cadre d'un parti, lamentablement battu, fustigeait déjà, dès 20 h 30,
« le tout sécuritaire »
qui, selon ses dires de sourd politique, aurait dominé la campagne électorale.
Mais quelle admirable cécité partisane autant que suicidaire !
Le fautif, ce n'est pas non plus Jean-Pierre
Chevènement seul. D’abord, il a légitimement joui de son droit (sans calcul
politique ni « combine ») d’être candidat à la présidence de la
République. Ensuite, il n’est pas fautif
d’une éventuelle fuite des électeurs « colorés » vers
l’extrême droite, parce que, malgré les apparences, Chevènement a tenu un
propos d’humaniste (qu’il est, en
cette circonstance) à l’endroit de quelques jeunes Immigrés égarés : car c'est reconnaître à un homme sa valeur d'homme que
de lui dire qu'il s'écarte de son humanité, que de savoir lui dire non et
sanctionner sa faute, quand bien même il serait un Immigré. Le partage
réciproque du oui et du non fait l'humanité de l’homme : c'est là, dans ce champ
de l'échange structuré par la parole, que, dès l’enfance, commence à se former
notre humanité morale ; c'est le début de l'acquiescement et du refus
argumentés. Alors quoi qu'on en pense, le mot de Chevènement : « sauvageon », en son sens moral,
n'est ni fasciste ni même méprisant. Il vise un redressement dont le sujet
auquel on l'applique est réputé moralement capable, parce que, dans sa
constitution naturelle et par ce qu’y ajoute la culture, il est un homme. En effet, nous ne saurions
traiter un animal de sauvageon ; à l'homme seul, fût-il noir, ce mot convient.
En tout cas, ma couleur de peau en assume sans état d'âme le sens, l'emploi, la
fonction morale et politique. Parce qu'ils n'ont pas voulu aborder, là encore,
un sujet qui fâchait leur électorat prétendument « captif », beaucoup d’hommes politiques de gauche et de
commentateurs n'ont pas compris que, par le mot de sauvageon,
Jean-Pierre Chevènement signalait un inachèvement de l'être et le rappel de son
droit et de son devoir d'achèvement.
Ce ne sont donc ni les remarques et
propositions de Chirac sur la sécurité
ni le mot de Chevènement ni la candidature légitime de celui-ci qui ont porté
le Front national à 16,86 % et l'ensemble de l'extrême droite à 20,00 % des
suffrages exprimés par la France du 21 avril 2002. Le Front National était,
depuis déjà sept ans, à une proportion de l'électorat qu’on pouvait tenir pour
préoccupante. Si les hommes qui ont exercé le pouvoir exécutif durant cette
période ne s'en sont pas aperçus, ne s'en sont pas alarmés et, par conséquent,
n’ont pas agi, qu'ils assument -et eux seuls- leur insouciante impéritie,
indifférence ou imprévoyance. Si « honte »
il doit y avoir encore, c’est la honte des Immigrés de s’être laissé
instrumentaliser, depuis une vingtaine d'années, d’avoir servi d'enjeu et de
moyen à divers partis politiques qui voulaient se maintenir autour des deux
tables de la décision politique française (à l’Élysée et au Parlement) et
partager le gâteau du pouvoir. C'est cette honte-là qui s'empare de moi, ce
soir, dans l'intimité silencieuse du salon où nous contemplons l’ampleur et la
gravité de ce qu'on est en train d'appeler, sur les plateaux de télévision, un
« séisme » politique.
Quatrièmement.
Sur le mot
insécurité. On s'est trompé en croyant réduire l’insécurité aux
seules mises en scène des incendies rituels de voitures des Noëls
strasbourgeois ou aux débordements « exotiques » des feux de Vaulx-en-Velin
ou aux sacs à main arrachés aux femmes et aux vieilles dames. L'insécurité qui
a nourri le Front National (et continue de le nourrir), ce n'est pas seulement
cette insécurité qu'on commence à appeler improprement urbaine. On s'est aussi
trompé, en réduisant l'insécurité à un simple -et péjoratif- sentiment.
Péjoratif, parce que, dans l'esprit de la gauche bien pensante, un sentiment,
ce n'est pas bien, c'est trop naturel (Peut-être trop humain ?), et il fait pâle figure à côté de la raison politique,
calculatrice, froide, impassible. « Sentiment
d'insécurité », entendons-nous dire, au lieu de nommer les faits qui
conduisent des Français -et des Immigrés- à une véritable maxime de la
prudence, à un principe d'incertitude du lendemain. Or, même si c'est un
sentiment, même si ce n'est qu'un sentiment, on me concédera qu'un sentiment
est causé ou induit, qu'il vient de quelque chose... Ou alors une élite
politique prend les autres citoyens pour des débiles, à tout le moins pour des
hommes incapables de jugement personnel, conscient, libre et responsable. C'est
de la suffisance, qui, ce soir, s’appelle inconscience. Mais en réalité, en
France, aujourd’hui, le sentiment d'insécurité -que j’appelle, moi, un jugement
d’insécurité et qu’on ne saurait nier sans en payer les conséquences- a
sa cause dans un faisceau complexe de constats et de gestes qui ont fini par
enlever à une grande partie de la population française -y compris dans sa part
immigrée- la maîtrise partielle ou totale de ce qu'elle entreprend. Chez ces
femmes et ces hommes marqués d’incertitude et qui votent, ce faisceau de causes
a mis en échec toute conscience d'élévation de soi, de dignité et de progrès.
Plus concrètement, au niveau des actes élémentaires de la vie, ce faisceau de
causes a fini par étouffer l’appel de l’espoir.
Maintenant,
sans être « sociologue », ethnologue ou « politologue »,
mais étant seulement enraciné à mon humble niveau de présence observante, j’ai
quelques mots à ajouter. Je propose, en effet, qu’on entende sous l'idée d'insécurité
d’un citoyen (faits, actes, sentiment et jugement) ce que produisent
dans sa conscience :
1° La dégradation continuelle de
l'environnement de vie de ce citoyen. Je prendrai l’exemple des tags, la
surabondance de tags sur les murs des habitations, des bâtiments publics, des
lieux communs de vie. Quoi qu’en disent les laxistes et défenseurs démagogues
de la liberté non humaine (celle qui conviendrait plutôt aux animaux), un tag,
un « graphe » ou une « signature », déposé sur le bien
d’autrui, sans son contentement et à son insu, est une infraction plus ou moins
violente commise contre la liberté « civile »
(celle du « contrat »)
individuelle et contre le droit. Le bon usage de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789 ne
manquera pas de nous rappeler son article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits
naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont : la liberté, la
propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression ». Par
conséquent, tout tag, tout « graphe », toute « signature », non ordonné au droit
et à la loi, dérange diversement l’« association
politique » parce qu’il nous force à nous situer en deçà de la
constitutionnalité de 1789 (année française de référence ou année zéro de la
légitimité politique que confère la légalité républicaine, et elle seule). On
m’accordera aussi que les tags, "graphes" et autres
"signatures", qui sont nombreux aujourd’hui dans nos villes, en tant
qu’ils sont des violations d’espaces privés ou publics, violentent
quotidiennement le regard du citoyen et ce, à proportion qu’ils sont sans
beauté et sont apposés sur les murs en des formes structuralement agressives.
2° La détérioration répétée du bien
commun de service public (métro, train, autobus, ...). Ces détériorations et
d’autres (lieux, temps et formes) sont légion depuis quelques années. Un matin,
par exemple, un voyageur, qui est obligé de monter dans un wagon SNCF
complètement tagué, ne peut voir confortablement l'extérieur. Il n'est pas
certain qu'un tel voyageur n'en garde pas un
déplaisir subliminal (qu’on le puisse réduire à un indéterminé « ras
l’bol », politiquement inquantifiable, je veux bien, ici, mais
non sans réticence), déplaisir qui, gonflé par la répétition de cette violence
quotidienne faite à la loi et à la conscience, peut devenir, le jour de
l’élection, une conviction électorale « argumentée » par un bulletin
de vote « FN ». Au demeurant, le parti politique que je viens de
nommer pratique l’art démagogique de se présenter comme le dernier bastion
garant de « l’ordre » et de la loi, ce qui, on me l’accordera encore,
contribuera à brouiller les cartes (électorales) et à faciliter le passage du
jugement légitime d’insécurité au
jugement politique du vote « Front national ». Mais n’est-il pas du
devoir de l’homme politique, s’il est démocrate et en accord avec la forme de
gouvernement qu’il défend, de se mettre à la disposition du citoyen lambda,
dont la politique n’est pas le métier, afin de l’aider objectivement et sans
démagogie à clarifier son jugement ? Cela n’a pas pu être fait avant le 21
avril 2002 parce que ce citoyen lambda était préalablement inséré par les
états-majors dans un a priori qui le dit incapable de jugement. On ne
peut aider à bien juger que celui que l’on crédite déjà de la capacité de
juger. Qu’on se le dise donc : un citoyen, ça juge !
3° La propagation d'informations plus
ou moins claires sur la perception de l'existence réelle d'un certain seuil
d'impunité qui, parce qu'il a été franchi, pourrit l'ordinaire de la
vie des gens et fait que « naissent
des soupçons et des défiances continuelles, qui ne laisseront jamais l'esprit
au repos ». Par la citation qui termine cette phrase, Thomas Hobbes (Du Citoyen, Section Première, Chapitre
Premier, XII) décrivait l'incertitude, l'inquiétude et l’insécurité de l'homme
de l'état
de nature, cet état conçu par lui comme un état de « guerre perpétuelle ». Telle est
peut-être la criante vérité d’un aspect de « l’état de gouvernement civil » aujourd’hui, en France :
certains des lieux de violence ordinaire du territoire, certaines parties
de la France « civile »,
livrées à elles-mêmes, abandonnent l'homme de la culture aux conditions
primaires de l'état de nature. Telle est aussi la source du principe d'incertitude du lendemain que
j'évoquais plus haut, où l’on voit régner, dans l’état de société, de
nouveau le très connu « homo homini
lupus » (du même Hobbes, Du
Citoyen, Épître dédicatoire à
Monseigneur Le Comte de Devonshire, 1er novembre 1646 :
« un homme est aussi un loup pour un
autre homme »). Pourtant, depuis la constitution de « l’état civil », nous avons
historiquement dépassé « l’état
naturel […de…] guerre de tous contre
tous ». Cette régression insidieuse et progressive a certainement
nourri le Front national.
4°
Et cætera, et surtout la scandaleuse déliquescence de
l'institution scolaire dans certains de nos lieux déshérités
d'enseignement. Je ne développerai pas ce point ce soir.
Donc, aujourd'hui nul n'a besoin qu'on lui en
fasse un dessin pour qu'il observe et reconnaisse de lui-même la faillite
fréquente de la mission de pacification dont la nation a confié la charge à
l'État. L’insécurité est vaste, nationale, insidieuse et pernicieuse. Elle est
réelle. Elle est nuisible. Elle vient de tous ces petits faits, nombreux,
presque imperceptibles, vu leur très grande banalité quotidienne, ces petits
faits qui échappent aux hommes politiques des hautes sphères. Après avoir
accepté de chercher ses causes concomitantes, on n'a besoin ni d'être populiste
ni d'être poujadiste ni d'être adhérent du Front National pour constater la
présence de cette perfide et réelle insécurité. Il suffit d'être attentif aux
autres et quelquefois même d'anticiper leur souffrance et leur constat d'impuissance
devant une force nuisible qui, de surcroît, jouit d’une complaisance
incompréhensible. L'insécurité française ne peut pas être rabaissée au rang
modeste et soupçonneux d'un « sentiment ».
Elle procède d'un jugement d'où la déduction n'est pas exclue. En l’occurrence,
lorsqu’il s’agit d’un Français ou d’un Immigré végétant dans des
« barres » d’HLM fonctionnellement asociales (2), ce jugement
d’insécurité est forcément paramétré par les conditions de vie qu’ils y
connaissent.
Un homme politique, se disant démocrate et
défenseur du « peuple », doit prendre le temps de se mettre à la
place des gens, de comprendre et d’accepter qu'ils puissent légitimement
souffrir d'être privés du « bien
vivre ensemble », qui est leur but et est ce qui leur est dû par
l’État. L'ennui, c'est que, s’il ne le fait pas, un autre peut habilement
profiter du vide causé par cette indifférence voire cette désinvolture, tout à
fait coupable quand on a fait de la politique son métier et du bien-être du
citoyen sa fin. Ce soir, nous avons l'illustration magistrale de cette faillite
des « démocrates » : lentement, à pas de tortue ou par un
travail adroit de fourmi, un parti politique inquiétant a profité de cette
indifférence persistante, qui a fait le confort des gouvernants de la France de
ces vingt dernières années. Une faute des hommes politiques, qui se paye
« comptant » à hauteur des 20% de l’électorat français qui ont voté
pour ce parti
Cinquièmement.
Maintenant vous pouvez commencer à comprendre
l’inconfort de ma situation, ce soir.
J’ai été naturalisé Français par mariage, près
de vingt ans plus tôt, en juin 1983. À l’époque, il m'a fallu un délai d’un an
et demi pour couvrir l’intervalle qui sépare le dépôt du dossier et la
publication du décret de naturalisation au journal officiel de la République
française. Ce ne fut pas une procédure de « complaisance ». Mais on néglige trop le fait que celui qui a
choisi une nationalité a aussi signé un acte. En choisissant la nationalité française, j'ai signé,
outre un acte civil, un contrat moral avec la France, par
lequel je faisais confiance à l'État français. Au demeurant, je n'ai pas, par
exemple, choisi la nationalité américaine ni celle de l'Afrique du Sud de
l'époque ou celle de quelque autre État. Non, j'ai choisi la France. Or je me
trouve aujourd'hui victime d'une singulière et terrifiante avanie politique,
que j'ai vu venir, mais que l'impéritie d’innommables politiciens endormis et
autosatisfaits a laissé prendre corps tranquillement et s'emparer des âmes. Le Front National prévoit de revoir les
naturalisations françaises acquises à partir de 1981 ! Le 6 mai prochain,
je pourrais commencer à faire mes valises, à dire adieu à mes élèves, et tout
cela parce que la gauche sociale-démocrate au pouvoir a failli, à certains
égards. Vu les idéaux dont elle se réclame, cette « gauche » aurait
dû occuper toujours, effectivement et efficacement, la première ligne du combat
de sape du FN. Moi qui aime tant cette très grande République de ma seconde
nationalité, il faut que je m'habitue à l'idée de peut-être déchanter dès le 5
mai, au soir, ou, au plus tard, dans l’heure qui suivra la passation de pouvoir
au Palais de l’Élysée. Le décret qui doit nous « bouter hors de France » sera peut-être le premier parchemin
d’État signé par le quinquennat « FN »...
Mais revenons en arrière. Vers 19 h 40, ce
soir, avant de lire les résultats de l’élection à la télévision, je rentrais
chez moi, à vélo. Tout à coup, regardant ma montre, je me suis rappelé que
les sondages de jeudi dernier donnaient Lionel Jospin et Jacques Chirac
« descendants » et le Front National « montant ». Dès cette
information, l'hypothèse d'un Front National au second tour m'avait paru tout à
fait possible. Soudain, voyant approcher vingt heures et l'annonce des
estimations des pourcentages obtenus par les différents candidats, j'ai pris
peur et j’ai accéléré afin d'arriver vite à la maison. Je être à l'abri
d'extravagances et d'exactions : je craignais les interpellations
irrespectueuses et arrogantes, les injures xénophobes et racistes éructées
comme autant de trophées de victoire par les
partisans du Front National, enhardis par leur succès et sillonnant
« bleu-blanc-rouge » la rue principale ou débouchant, en liesse, des
rues adjacentes. En effet, je fais partie de ces immigrés très « visibles » (voyez la première
phrase de ce texte)... Or, sans que je le susse au moment où je pédalais,
dans le village, en apparence calme, vers lequel je me dirigeais, cent huit
votants sur quatre cent vingt-neuf (soit près de 25,00 %) venaient, au cours de
la journée de vote, de donner leurs voix à ce parti politique et au MNR. Je dis
bien « en apparence », car
quand s'offre l'occasion d'un dialogue avec certains habitants, on apprend
qu’il y a eu tel fait de délinquance par ci, tel autre par là, dans le village,
et des plaintes sans suite. Les 25% qui ont « voté FN », ce soir, ne
sont pas forcément tous xénophobes et racistes, mais ils ont jugé
la triviale inaction de la fonction politique, ils ont ensuite voté. On peut
leur reprocher de ne pas voir plus loin dans le temps -le passé autant que
l’avenir- mais on ne peut pas leur reprocher de s’être saisis, pour signifier
ce jugement, de l’acte authentiquement souverain que la démocratie actuelle
laisse au citoyen, à savoir l’expression de sa voix constituante par l’usage,
éclairé et libre, du bulletin de vote. Il y a fort à penser que, chaque fois
que la fonction politique s’adonne à pareille trivialité, la Nation convulsera
des négligences coupables des politiciens.
Néanmoins, je ne descendrai pas ce soir dans
la rue pour manifester contre le Front National, car je ne veux pas cautionner
la carence de ces politiciens qui ont dévoyé l'idée d'homme. Ces
politiciens ont cherché et trouvé le Front National, au sens que dégage
l'expression familière « comme on fait son lit, on se couche ».
Si la République et le corpus democraticum de la Nation française sont,
ce soir, en danger, c'est parce que ceux qui étaient en charge de conjurer ce
danger se sont soustraits à leur mission au profit, le plus souvent, du calcul
étroit et intéressé des moyens du maintien coûte que coûte au pouvoir. Le
pourcentage actuel de l'extrême droite en France n'est pas une création ex nihilo. Nos hommes politiques ont
donc « bien travaillé » en ne se souciant pas du contrat moral que
des millions d'Immigrés, dont moi-même, ont signé avec la France. C'est dommage
autant que décevant et révoltant.
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Notes :
(1) J’emploie à dessein cette expression
pour désigner aujourd’hui le Parti socialiste français (sa
version mitterrandomorphe), depuis
que j’ai lu (très longtemps avant cette soirée) une interview d’Anne Sainclair
qui s’est affirmée sans détour « sociale-démocrate ».
J’ai apprécié sa franchise, à tout le moins l’accord qu’elle exprimait entre le
mot et la chose. Cela m’a fait induire que DSK, etc.,… le PS français aussi. Par l’expression de social-démocratie,
j’ai donc enregistré définitivement, et comblé, le retard qu’accuse le nom du
PS français contemporain sur la mutation de sa nature et sur la partie
« socialiste » (y compris Daniel Cohn-Bendit) de l’Europe de la
représentation politique qui lui ressemble.
(2) Sans pour autant reprocher l’existence de ces
« barres » à ceux qui, pressés jadis par les urgences et les
circonstances prolongées de l’après-guerre, les ont conçues et réalisées.
Castel JEAN
21
avril 2002(*).
(*) Texte envoyé, quelques jours après le 21 avril 2002, à
une émission de radio qui donne la parole aux auditeurs. Dans ma grande
naïveté, je croyais que certains de ses « attendus » lui auraient
valu d’être appelé, même partiellement, à l’antenne… Depuis, ce document
personnel dormait dans un tiroir d’un meuble de rangement. L’avantage de la
publication par l’Internet est de rendre libres et la proposition et l’accès
aux productions des idées et des arguments. Aujourd’hui, il est permis à ce
texte d’être « réveillé » par des internautes curieux.
Le
corps de cette réflexion, écrite dans l’urgence il y a cinq ans, a été remanié
en vue d’une publication « lisible » sur ce site, qui est aussi lu par
des internautes lointains, étrangers aux choses françaises. J’en ai profité
pour corriger les effets de l’urgence de cette soirée sur le style et sur
certaines formulations ou des aspects de la syntaxe.
(**) Texte bientôt publié sur ce site.
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Addendum du 11 novembre 2006 :
Le lendemain de ce « séisme » politique français, j’ai entendu deux
« sourds » (hautains et sûrs d’eux) du Parti socialiste s’entêter à
ne pas entendre la voix de ceux qui ont voté. Ils continuent de dire que les
Français ne les ont pas compris. Sous-entendu : les Français n’étaient pas
capables de les suivre. Quel signe d’un monologue hautement nuisible à l’action
politique de justice sociale ! Ils n’ont pas écouté leurs électeurs.
Inversement, j’ai aussi entendu proposer la « démocratie participative » comme forme de gouvernement destinée, entre autres, à prévenir par l’écoute ce qui s’est passé, en France, le 21 avril 2002. Dans le domaine de la politique, quelques très grands esprits ont vu et pensé les principes et les pratiques profonds et durables de la vie de la Cité, en particulier, la vie « civile » qui nous fait jouir aujourd’hui des « bienfaits » de la démocratie. C’est ainsi que, dans les grands livres qui scandent l’histoire brillante de la pensée politique, se trouvent des perles dont les « modernes » ont certainement tort de ne pas parer aussi leur « modernité ». Il ne me déplaît pas de m’éloigner de ces « modernes » pour aller puiser quelques points de repère dans ce passé prestigieux. J’ai donc relu Rousseau : Du Contrat social, Livre III, Chapitre IV : « Il n’est pas bon […] que le corps du peuple détourne son attention des vues générales pour les donner aux objets particuliers. Rien n’est plus dangereux que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques […] un peuple qui gouvernerait toujours bien n’aurait pas besoin d’être gouverné […] On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques […] ». La « démocratie participative », telle qu’elle est proposée et mise en œuvre en son projet ces jours-ci, collecte les contextes vécus (de préférence, « subis »), les humeurs, avis, vœux, espoirs des particuliers « participants », qui informent ainsi le (futur) gouvernant du profil qu’ils souhaitent voir prendre la nation et l’État. Elle devrait, sous ce rapport, corriger la surdité nommée au paragraphe précédent. En effet, l’homme politique qui veut gouverner doit aussi, et auparavant, écouter, non pas leurs multiples « programmes de gouvernement » (éventuellement mis en ligne par un webcam…), mais ce que disent et veulent tous ceux qu’il veut gouverner, en particulier, ceux qui, en leur lieu singulier de vie, souffrent et attendent beaucoup du « Contrat social ». En l’espèce, ce qu’on entend par « démocratie participative » est alors, en France, un truisme de l’histoire politique postérieure à 1789 car un politicien « démocrate », qui est un représentant des citoyens, s’informe de ce qu’ils veulent. Les rencontres électorales et divers « meetings » servent à cela. Mais il est évident que cette forme désirée par les particuliers pour la démocratie est nécessairement intéressée et subjective. Or l’intérêt de l’État veut que la politique transcende absolument le subjectif, qui est replié sur lui-même par définition. D’où l’on voit que la phase participative de la « démocratie participative » n’est pas (encore) la démocratie. Par ailleurs, les partisans de la « démocratie participative » l’imaginent possible dans un État -la France- si grand, de soixante millions d’habitants « pensants », aux intérêts autant différents que divergents, et, de plus, dans un État de quarante millions d’électeurs qui jouissent, chacun, de la liberté absolue de vote. Soit. Limitez-la plutôt au canton (c’est un conseil)…
Mais la décision politique authentique,
audacieuse, originale et inouïe ne peut pas naître du « peuple incessamment assemblé ». L’homme politique qui prétend gouverner
par justice et équité, doit décider tout en prévoyant la
compatibilité de l’avenir complexe de la satisfaction des besoins et des désirs
des citoyens avec l’avenir serein de l’État. Il va de soi qu’alors la décision
politique ne peut être qu’audacieuse, originale, inouïe voire sui generis (on ne « copie »
pas en politique), ce qui, on me l’accordera, est la négation de la
« démocratie participative ». L’homme politique doit aussi assumer
(seul) cette décision. D’où il appert que la vie politique d’un État ne peut
pas faire l’économie de la dualité irréductible et opératoire
gouvernants/gouvernés, dualité qui a pour fondement et effet de clarifier les
champs d’action et de responsabilité du « peuple » et du « gouvernant ».
Par conséquent, la démocratie étant une
forme de gouvernement, je ne saurais être de ceux qui versent dans la
caricature de gouvernement -quand ce n’est pas le gouvernement impossible-
qu’on appelle « démocratie participative ». La seule démocratie
possible demeure donc la démocratie, sans autre
détermination qu’elle même.
Copyright.
©.Castel JEAN. Avril 2002. Tous droits réservés.
Copyright. ©.Castel JEAN. 19 novembre 2007, pour la publication de ce texte sur le site.
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