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Extraits du journal impromptu de Castel JEAN

     Octobre2006 : « Tirailleurs sénégalais ».

    Le film Indigènes, sur les tirailleurs d’Afrique, est sorti aujourd’hui dans les salles. Le président de la République a signé hier un décret révisant le sort actuel de ces tirailleurs. Pourquoi avoir attendu la sortie d’un film pour résoudre un problème posé depuis longtemps et agité sensiblement depuis les cérémonies de commémoration, l'été 2004, des 60 ans de la libération de la France… Discours de Chirac, discours de Michèle Alliot-Marie, ministre des armées et de la défense, … la France pavanait avec Bush et d’autres « grands » du monde, … pendant qu’elle oubliait l’injustice dont étaient victimes les tirailleurs. Elle ergotait sur des comparaisons mesquines de pouvoirs d’achat au Sénégal et en France. Contre la requête juste d’Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal, Michèle Alliot-Marie trouvait dans ces comparaisons un argument majeur qui interdisait l’alignement des pensions de guerre des « tirailleurs sénégalais » sur celles des militaires français...

            ...Donc Djamel Debouze a forcé la main à l’Etat ! Après cette victoire d’un film porté par les media et l’entregent d’un saltimbanque acteur, comment ne pas regretter qu’aujourd’hui la politique s’agenouille trop devant l’image ? Comment ne pas regretter que la politique s’esquisse aujourd'hui dans le sillon que creuse l’audiovisuel « grand public », même quand il est question de décider qui sera candidat à l’investiture présidentielle d’un parti politique de quelque notoriété ?

            Je note aussi que, comme souvent en France, les problèmes ne sont résolus qu’à moitié. Pourquoi, dans la foulée, n’avoir pas résolu, par le même décret, le différend des « arriérés » de pension ? ….

    Mercredi 1er novembre 2006 : « Un Noir inattendu ».

            J’ai regardé hier soir sur Franc 5 l’émission États Généraux, de Paul Amar. L’invité pivot était Jean-François Copé, maire de Meaux. J’ai entendu un discours effarant d’un jeune rapeur noir (dont je n’ai pas retenu le nom) : s’il se trouve face à ce choix, a-t-il dit, il votera Le Pen pour ne pas voter Sarkozy. J’étais heureusement assis, sinon je serais tombé d’apoplexie.  

            Le jeune âge de ce citoyen fait qu’il est ignorant de la teneur de certains discours des années 80, où les Noirs de France prenaient en pleine poire (de Noir et seulement parce qu'ils sont noirs) ce  qui se disait de mal aimable à leur égard. En particulier, en 1986 (Était-il même né, ce jeune Noir ?), il n’a pas entendu "quelqu’un", au nom du « droit du sang »,  regretter que « le visage de nos villes change », déclarer vouloir bouter les immigrés hors de France et promettre, sans nuance, qu’il reviendra « sur les naturalisations qui ont eu lieu après 1981 ». À la jeunesse qui est venue après 1986, l'année charnière de l’installation durable et croissante de l’idéologie xénophobe en France, je me permets de préciser que la métaphore « le visage des nos villes change » ne désigne pas la forme et la couleur des murs des villes françaises ni les pots de géranium accrochés aux balcons des immeubles Haussmann parisiens…Cette jeunesse doit bien comprendre que le mot "visage" est ici au sens propre. 

            J’accorde à ce jeune Noir le bénéfice de l’innocence (Il devait être enfant, à l’époque !). Je lui accorde aussi le bénéfice de l’ignorance (Il ne s’est pas renseigné !), celle qui l’empêche de distinguer l’écart incommensurable qui sépare Messieurs Le Pen et Sarkozy. Faute d'information, ce Noir a dit n'importe quoi. Ou alors, il s'est laissé manipuler par une idéologie politiquement intéressée. Quant à moi  -qui cherche toujours la nuance et cultive la mesure-  j’ai écouté ou lu les discours et propos de Monsieur Sarkozy, mais c’est sans jamais y trouver matière à me sentir, à cause de ma couleur de peau, l’objet des menaces que j’ai " encaissées " au plus fort de ce que j’appelle « les années Le Pen en France » concordantes avec le médian des " années Mitterrand "... Ces années Le Pen furent pénibles à passer. Je n’ai pas entendu Sarkozy être si méchant envers tout un peuple ou toute une race. Mais la nuance de propos ne conduit pas à un fauteuil de la télévision française. J’ajoute aussi la déclaration de Le Pen au sujet de la « race » de Guy Georges l’étrangleur, déclaration qui lui causa des déboires quand il voulut atterrir, plus tard, en Martinique (ou en Guadeloupe, je ne me rappelle plus).

    Cependant hier soir, l’à peu près (en partie) du studio avait la face du ridicule performant, peut-être de l’inquiétant pour la formation de la conscience politique d’un citoyen. Goguenard et malin comme l’est Monsieur Le Pen, il a dû se bidonner, s’il regardait hier soir la 5ème chaîne (ou quand son état-major lui en fait un compte rendu), en entendant cette étonnante sortie électorale de l’un des invités de Paul Amar. Il a dû aussi constater à quel point il a bien semé puisque même un jeune Noir en vient, en 2006, à ne pas voir malice ni mal à ses arguments de campagne qu’il assène depuis 1986. Il a dû savourer avec délectation le fruit de vingt ans du travail patient et, finalement, bien fait, étant donné qu’en politique, après tout, seule la victoire a toujours compté. Par les paroles naïves de ce jeune homme, Monsieur Le Pen a effectivement vaincu : il s'est installé en " bon " et sauveur au cœur de son ennemi ... de race.

    Quant à la contradiction de ce jeune Noir, qui a dit, dès le début de son intervention, qu’il aime Zola pour sa liberté de pensée mais a terminé son intervention par sa préférence pour Le Pen, s’il avait à choisir entre lui et Sarkozy, heureusement Monsieur Copé a relevé l’inattendu de la position étonnante de ce jeune homme. L’observation du maire de Meaux ne l’a pas corrigé pour autant : il a maintenu sa bévue. Il a continué à montrer qu’il ignore ce qu’est la nuance. L’ennui, c’est qu’il chante. On sait que les « CD » d’aujourd’hui ont une certaine audience et influence sur les consciences. Par conséquent, des Noirs pourraient (et vont certainement) suivre son raisonnement et s’aviser de voter Le Pen contre Sarkozy au second tour, si ce choix s’offrait dans les urnes en mai 2007. Des erreurs de jugement de ce genre peuvent coûter cher à l’Histoire des peuples, des nations, des races. Mais ce ne sera pas grave, il sera expulsé par le même bateau que moi, à moins qu’il ne soit né Français ou né en France (Et encore !).

            Il y a près de vingt ans, Louis Chédid, dans Anne, ma sœur Anne, disait mieux que ce jeune Noir étrange, "exotique", au sens où la physique contemporaine emploie cette épithète.

    Vendredi 03 novembre 2006 : le Musée du quai Branly.

            Hier, je suis allé au Musée du quai Branly, qui est le nom définitif de ce qu’on appelait Musée des Arts premiers, il y a cinq ou six ans, à l’époque du projet de sa construction. Le site est original. Le visiteur n’est pas volé : le site a échappé à la grandiloquence infatuée d’une certaine architecture contemporaine. La taille est imposante cependant que les proportions extérieures du bâtiment ne sont point arrogantes ni n’écrasent le visiteur promeneur de son jardin.

            Mais pourquoi l’intérieur du musée est-il si sombre ?

            Je n’ai pas pu m’empêcher de penser sans arrêt au feu Musée de l’Homme…. si pédagogique dans l'exposition des œuvres.

            Je crois avoir vu dans le Musée du quai Branly une résurgence : c’est l’exposition du « colonial » sans colonies, l’exposition de « l’Empire français » sans l’empire. Comme quoi le roi n’est pas (encore) nu… La France expose ici ce qu’elle a vu et pris aux peuples qui sont étalés sur son long (temps et espace) étirement ultramarin planétaire, infini, « glorieux ». Le Musée de l’Homme, parce qu’il était structurellement didactique et pédagogique, échappait à cette atmosphère coloniale. Peut-être aussi parce qu’il était moins vaste.

            Mais je dois avouer que ces œuvres sont aujourd’hui là, données à voir à notre regard dans leur singularité ethnique et esthétique. Picasso, Braque et d'autres nous ont, il est vrai, adouci le regard, au début du siècle dernier et rendu l'art des autres cultures visible sans être choquant... Est donc mal venu ou anachronique tout débat sur l'illégitimité de leur présence dans ce musée. Que ces œuvres soient ici, en France, ou ailleurs, voilà un problème qui est dépassé. Je continuerai à y amener mes classes terminales voir l'art, l'esthétique et le sublime des rites du passage et de la mort des peuples lointains et différents.

    Jeudi 16 novembre 2006, 19h30 : la France des Noirs.

            Ça y est. Après les Harkis, au début de l’année, Georges Frêche, le président socialiste de la Région Languedoc-Roussillon, a encore « frappé », si l’on en croit ce que rapporte un journaliste. Il a dit, à propos de l’équipe de France de football (qui a joué hier soir au Stade de France) : « Dans cette équipe, il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s’il y en a autant, c’est parce que les Blancs sont nuls […] J’ai honte pour ce pays. Bientôt, il y aura onze Blacks. Quand je vois certaines équipes de foot, ça me fait de la peine » (cité par lemonde.fr, 16/11/2006, 15h22).

            Quelques remarques :

           1) C’est lamentable qu’un parlementaire français en vienne à un si bas degré de vocabulaire en employant le mot  « Black » alors qu'il parle (encore) en français. Qu’on entende ce mot dans une cour de récréation ou dans les conversations de la rue, passe. Qu’une certaine retenue de vocabulaire conduise certains à la réticence de l’émotion due au mot nègre, passe encore. Mais un parlementaire français doit, me semble-t-il, "parler français". Pourquoi ce déséquilibre « Blacks » / « Blancs » dans le même propos ? Les Noirs de France seraient-ils si indignes qu’un mandataire du peuple français ne les puisse désigner par un mot de la langue française ? Il est urgent de faire un emploi juste (justesse et justice) des mots.

           2) Nicolas Sarkozy aurait dit « le quart de la moitié du commencement » des paroles de Georges Frêche que les cris « Au loup ! » auraient fleuri même dans les banlieues lointaines en feu... Je suis passablement choqué par l’absence de manifestants dans les rues de Paris (au moins) dès ce soir. Il est vrai qu’une parole blessante pour les Noirs n’est pas la même selon qu’elle est dite par un homme « de droite » ou par un homme « de gauche ». En France, la tendance en politique est aujourd'hui d'être borgne.

           3) Cette inégalité de traitement des paroles déplacées des hommes politiques me révulse.

        Post scriptum : Madame Marie-Noëlle Lienemann, députée PS de l’Essonne, a été brillante à l’émission du 9 décembre 2006 d’Arrêt sur image (chaîne de télévision France 5), pour avoir reconnu que c’est « la matrice de pensée » de Georges Frêche qui est inquiétante. L'expression est d'une justesse et dune élégance rares. Elle a dit  - ce qui est tout à son honneur -  qu’il ne lui vient pas à l’esprit de voir les gens « en Noirs et en Blancs » et que le problème posé par le conseiller de l’Hérault se trouve dans cette approche raciale. Bravo, madame ! Bravo aussi pour avoir (ré)affirmé qu’un homme politique doit avoir en vue de « proposer » quelque chose qui dépasse la perception commune de la population…

    Lundi 25 décembre 2006 : James Brown est mort cette nuit.

            Quand de Gaulle mourut, un journal parisien remplit toute sa première page de cette seule phrase : "De Gaulle est mort !". L'Appel de Londres et le discours de Phnom Penh ont corrigé les trajectoires historiques aberrantes de Pétain et de Johnson. Ils connurent une influence planétaire. De Gaulle surpassa ceux de son demi-siècle. Même après le rock'n roll et surtout après le rap, It's a man man man's world continue de faire tourner la tête aux danseurs qui se tiennent encore le corps, le bras autour de la taille ou le coude de la cavalière lascivement posé sur l'épaule de son cavalier. À travers le monde entier, les silences de ce morceau de musique et la voix tourmentée de James Brown sèment encore l'émotion, le désir, l'amour. 

            James Brown, le chanteur noir qui fit descendre le gospel de la transcendance divine dans les slows prosaïques des salles de danse et des surprises-parties...

            Donc sur cette page du 25 novembre 2007, j'écris : James Brown est mort !

    Vendredi 29 décembre 2006

            Pierre Moscovici (France Inter, à 08h55) a tenu ce raisonnement spécieux : selon lui, l'Europe a été construite pour la paix, par conséquent les zones où sévit la guerre sont appelées à enter dans l’UE : les Balkans prochainement, puis plus tard, la Turquie.

            Je peux poser la question suivante : Pourquoi ne pas faire entrer dans l'UE tous les belligérants de la terre ?

            Je peux aussi déduire de son raisonnement :

   1) que le Moyen Orient  doit faire partie de l’UE

    2) que la zone Irak-Iran-Pakistan-Afghanistan, les ex-URSS : idem

   3) que l’Afrique des massacres de masse contemporains, idem

   4) donc, à terme, seraient hors de l’UE : les USA, la Chine, où il n'y a pas de guerre. Et le Canada.

            C’est absurde.

    Lundi 26 février 2007

            Hier soir (France 2, informations de 20 h 00), j’ai entendu José Bové raconter, au Mali, les inepties habituelles sur le développement inégal des pays africains : la faute des élites locales n’a pas été mentionnée…. Comme d’habitude : le dirigeant africain est incapable, paraît-il, d’être médiocre et méchant envers les siens. Ce sont les autres qui le sont à sa place. Pourquoi ? Pourquoi cette inégalité ? Quand l'Africain aura-t-il sa part entière d'humanité ? Dans un texte, qui sera publié bientôt sur mon autre site, j'aborderai cette question de manière argumentée. L'Africain est né au monde depuis longtemps.

    Vendredi 24 mars 2007

            Hier soir (selon la radio de ce matin, France Inter), Ségolène Royal s’est rappelé qu’une identité française ne peut pas ne pas exister, si l’on dit que la France existe et que, par conséquent, existe aussi une culture française. Par ce discours, elle offrirait au Parti socialiste l’occasion de se racheter d’une bévue et de ses conséquences :

            1° la bévue, c'est de croire (ou d'avoir cru jadis) que l’internationalisme fait l'internationalité et sonne la fin des nationalités. Pour vouloir et pouvoir être toutes les nations du monde, il faut d'abord être soi-même, se connaître et ne pas se sentir honteux d'hériter d'une nation, ne pas se sentir diminué, ridicule de le dire.

            2° la conséquence de cette bévue, c'est d'avoir laissé le thème de la nation et de l’identité française à Messieurs Le Pen et de Villiers, qui en ont fait ce qu’ils ont voulu à des fins électorales, l'instrument d'usage étant, le plus souvent, la xénophobie. La gauche et la droite françaises l'ont fait, en tout cas, tous ces hommes et femmes politiques de gauche (hors Chevènement) et de droite qui, dans leurs discours ou leurs interventions dans les media,  ne disent jamais la France mais "ce pays", comme si c'était une tare ou un gros mot de prononcer l'expression "la France". Ils ont laissé une place vide. Or c’est toujours pareil et bien connu : la nature a horreur du vide. Quand on laisse le vide s’installer, il se trouve toujours un système naturel (mécanique) ou quelqu’un (en l'occurrence, des hommes politiques) pour le remplir. Parfois on remplit le vide de n’importe quoi, c'est par exemple ce qui arrive quand les parents ont « oublié » d’éduquer leurs enfants : les enfants remplissent leur vide « intérieur » (vie psychique) de n’importe quoi, dont, entre autres, les chemins glissants de la délinquance. Le Pen et de Villiers ont rempli la place vide de la nation et l’identité françaises. Ils s'en sont emparés comme d'un cadeau que fait l'ignorant qui se débarrasse, sans s'en apercevoir, d'un bien précieux qu'il croyait sans valeur. Ils l'ont rempli d'un "n’importe quoi politique", qui, outre qu'il est pernicieux et dangereux,semble souvent anachronique. Pourvu qu'un soir de mai 2007, de cet abandon coupable, on ne se morde les doigts ...

             Donc : ce n'est pas être taré ou arriéré que de dire qu'on a (ou vient) une patrie, une nation. De même, on peut aimer sa patrie sans être pour autant nationaliste.

 

        Lundi 23 avril 2007 : Ségolène Royal veut François Bayrou

    Ségolène Royal vient de déclarer qu’elle veut rencontrer François Bayrou… Elle vient de découvrir (ou de montrer) qu’elle est un « homme politique »  comme les autres. Évidemment, j’emploie le mot homme au sens d’άνθροлος, non d’άνήρ. Une fois cette précision donnée, l’expression « homme politique » sera entendue comme le syntagme asexué qui désigne le rapport pervers qu’un être humain (mâle et/ou femelle, donc άνθροлος) entretient avec le désir de pouvoir et de puissance (qu’il s’agisse de l’éducation d’un enfant ou de l’exercice du pouvoir politique). Certes, le discours de Villepinte de Ségolène Royal transpirait de la femme qui touchait symboliquement son ventre en parlant des enfants immigrés qui sont tous de enfants de la France. Certes, à écouter ce discours, quiconque a encore une âme sensible sent les poils de son corps se dresser d’émotion. De même, son acte très fort du 19 février 2007, à TF1, quand elle s’est dirigée vers l’homme en fauteuil roulant, atteint de sclérose en plaques depuis plus de trente ans. Le lendemain et les jours qui ont suivi, j’ai entendu des gens de toutes sortes gloser sur la main, toute de tendresse spontanée, qu’elle donna à cet homme en larmes. Quiconque, homme ou femme, candidat(e) à la Présidence de la République, n’eût pas eu cet élan de générosité et compassion (au sens du partage de la souffrance et des maux d’autrui), à cet instant-là, n’eût pas mérité que l’on votât pour lui. En tout cas, dans mon fauteuil, je fus ému et fut enclin à reconnaître dans ce geste la part de femme d’une candidate car -j’en convins, au fond de moi- aucun homme (un mâle) politique (en France) l’avait fait auparavant, en tout cas, ne l’a encore fait devant une caméra de direct de la télévision. 

    Mais ce lundi matin, tout a changé. Les démons habituels, ordinaires et de la politique sont (re)venus à leur vulgaire place de producteurs de combinaisons d’appareils en vue de la conquête du pouvoir. La femme est devenue l’asexué politique. Ségolène Royal vient de découvrir ou redécouvrir les délices des combinaisons politiques d’appareils, l’espérance mirifique qu’autorisent les mensonges et les montages destinés uniquement à se faire élire : le pouvoir à tout prix. Donc, des renoncements. Des palinodies aussi, car une fois que l’« homme politique » est proche de la prise du pouvoir, nous avons l’habitude de le voir faire tout pour s’en emparer, jusqu’à se contredire. Il est vrai que, ce lundi, j’ai vu à la télévision une autre femme, celle qui, après avoir déclaré à Arlette Chabot « je n’ai pas fait de compromis au sein du Parti socialiste, alors vous n’allez pas me demander de faire des compromis … », déclare  aujourd’hui, en « homme politique » asexué, qu’elle veut former un attelage de majorité de gouvernement avec François Bayrou. Je ne suis pas doué en gestion de la lutte pour le pouvoir en politique ni doué en « politologie », mais, après avoir retourné dans tous les sens les deux « hommes politiques » et leurs programmes de campagne du premier tour, je ne vois vraiment pas comment, sans compromis, Ségolène Royal pourra s’unir au président de l’UDF pour la conquête de l’Élysée. Sans compromission idéologique et politique, non plus (compromission : … « accommodement » ; accommodement : « expédient pour concilier », in Le Petit Robert). En effet, ces deux « hommes politiques » sont mystérieusement -presque mystiquement- persuadés d’être habités par le destin obscur d’être Président de la République française : celui des deux qui n’est pas élu Président est seulement celui qui ne l’est pas encore et qui aurait dû l’être ; donc celui qui fera tout pour le devenir, et ce, le plus tôt possible. Un attelage politique -disons : un pseudo-« ticket » électoral- ne pourra que simultanément aller à hue et à dia ; il marchera en crabe ou, tout simplement, ne pourra pas avancer. La République ne tardera pas à souffrir,  une nouvelle fois, de ce surplace. De plus, comment deux « hommes politiques » si autoritaires, deux caractères si entiers et conquérants, peuvent-ils former une majorité politique loyale, régulée et stable ? Pour ces deux-là, en politique, convoler, c’est s’affairer activement -en tout bien tout honneur cependant- à diverger puis divorcer. Alors ? 

    Ce lundi 23 avril 2007 est marqué par l’agitation frénétique d’une Ségolène Royal qui s’emploie à faire croire à ses électeurs d’hier et à ceux de François Bayrou qu’elle s’entendra, le 6 mai prochain, avec « le troisième homme »  du premier tour pour gouverner la France ensemble, main dans la main. Cette agitation « politique » nous montre un corps de femme et nous fait entendre une bouche embellie de rouge à lèvres. Ce corps et cette bouche sont mus par un raisonnement d’« homme politique » autant spécieux que mensonger. Le même raisonnement avait valu à la France l’attelage mal formé que François Mitterrand n’a pas pu conduire si ce n’est par un cinglant « l’accord vaut mieux que le commentaire » destiné à un Georges Marchais, tirant vers la « gauche », exigeant et pressé concernant l’application du « programme commun » et les nationalisations d’abord freinées et bientôt abandonnées par l’élu à la rose de la cérémonie mémorable du Panthéon, le 10 mai 1981.  Je prétends que Mitterrand, qui avait une « science » consommée de la conduite de la politique comme jeu d’échecs, savait ce qu’il fallait, avait calculé ses coups à l’avance et, par conséquent, savait jusqu’où il allait ou voulait « embarquer » le PCF. Je prétends aussi que Ségolène Royal sait très bien qu’une « vie commune » avec François Bayrou est impossible et que le morceau de séduction qu’elle lui fredonne, depuis ce matin, est voué à une imminente cacophonie de fin de partie. N’empêche, elle se sera emparée du pouvoir… par les moyens habituels des « hommes politiques ». À une émission de télévision d’avant élections, elle a dit qu’elle voulait introduire la morale en politique. Où est passée la morale, quand on se lève, un lundi matin, avec un tel mensonge dans la tête dans le but de se faire élire, quitte à faire croire que celui dont le programme de gouvernement était mauvais et nuisible à la France hier, dimanche, avant 20 heures, en a un bon ce matin, même sans qu’il ait dit à personne, dans la nuit, qu’il l’avait modifié ?

    Mardi 24 avril 2007

    Depuis dimanche dernier, les journalistes ne cessent de parler d’un « électorat » de Bayrou (qui a obtenu 18.25 % des suffrages). Ils parlent de cet « électorat », d’une part, comme d’une certitude, comme d’un bloc d’électeurs, lequel aurait fait allégeance au Président de l’UDF et, d’autre part, comme d’un bien dont celui-ci disposerait à sa guise. Et si leur certitude n’était que fausseté ? Je respecte tant l’anonymat du bulletin de vote que je ne dirai pas le nom de cet électeur dont je vais parler. Je connais au moins un électeur qui n’adhère pas au programme de Bayrou du 1er tour, qui a même beaucoup de reproches à faire à cet homme qui, pendant des années, a réduit une partie de ses positions politiques majeures à un anti-Chirac obstiné jusqu’à la caricature. En particulier, un des reproches concerne le quinquennat que François Bayrou a voté (et fait voter) et qui aura comme conséquence politique l’exercice d’un régime présidentiel fort, à dérive personnelle. Cet électeur s’est pourtant servi du bulletin de vote imprimé au nom de François Bayrou pour empêcher Le Pen de se gausser et pour contribuer à ramener le Président du Front National et son parti à la hauteur du pourcentage des électeurs qui votent réellement et par conviction pour eux.

    François Bayrou est troisième du premier tour de l’élection présidentielle. Pourtant, après ce premier tour et avant le second, nous assistons à un troisième tour lamentable et fictif, un cosmodrome d’où le médiatico-politique va lancer un pétard mouillé au lieu de propulser une vraie fusée France arrimée à un solide et réel débat  - le seul -  du second tour, qui devrait faire entrer la nation dans le siècle qui commence et oublier définitivement les combinaisons de partis, de type Quatrième République, du siècle dernier. En France, il y a encore du retard en politique ! On donc a sorti les armes sophistiquées, dont Jacques Delors, pour demander le montage précipité d’un attelage politiquement « baroque » Royal-Bayrou pour le second tour. La  conversation qu’on est en train de monter, qui ne sera jamais un dialogue, ne peut être que purement factice… Bref, alors, allez demander à cet électeur… de voter comme un mouton pour Ségolène Royal ou contre Nicolas Sarkozy parce que François Bayrou se sera amusé avec l’un d’eux à un débat façonné par des appareils de partis. Vous mépriseriez cet électeur, qui a voté Bayrou au premier tour uniquement pour « éliminer » et/ou contribuer à ajuster les proportions des partis politiques au sein d’un électorat français de plus de 42 000 000 d’électeurs. Au premier tour, on élimine… Le constat est fait aujourd’hui et est fort réjouissant : depuis le 22 avril 2007, le Front National est à une proportion qui fait nettement moins peur que celle qu’il a pu atteindre auparavant (en 2002, par exemple), à titre gracieux, quand on l’aida par calcul politique. Cet électeur est aujourd’hui satisfait et très content du travail accompli, avec d’autres évidemment, et ne s’attend pas à ce qu’un autre lui commande ce qu’il doit faire dans l’urne le 5 mai prochain. Pour peu que l’on soit (encore) un vrai démocrate et non un vulgaire calculateur des bas moyens de gagner en politique (trop souvent à n’importe quel prix), il est recommandé de se rappeler que la démocratie des urnes est la conquête principale de la liberté du citoyen, à qui l’on ne doit point demander de « se compromettre ».

    Cet électeur veut la France, non des combinaisons politiques.

        Samedi 02 juin 2007 : comment s'en débarrasser

    J’ai appris, en écoutant la radio, que François Fillon a dit qu’un ministre qui n’aurait pas reçu l’investiture parlementaire les 10 et 17 juin prochains serait contraint à la démission de son gouvernement. On peut s’interroger sur la légitimité d’une telle exigence, surtout à une époque où l’on veut, en France faire la guerre au cumul des mandats, cumul qu’il faudra bien élargir aussi à celui des « fonctions » politiques occupées par un seul homme ou un seul « nom ». Mais les choses étant ce qu’elles sont aujourd’hui, en France, j’avoue que j’aime assez le panache du risque que le Premier Ministre accepte pour lui-même, qui brigue un mandat de député d’un des départements de la Loire…

    Cette demande de François Fillon me conduit à deux remarques :

    - La première : c’est un rappel fait à de Villepin, qui ne fut point élu par le peuple français. Si le pari réussit, ce sera une preuve du reproche que Sarkozy fit un jour à Villepin, sans le nommer.  

    - La seconde remarque : Quiconque sait observer les us et coutumes du jeu de l’amour et de la haine des politiciens doit lire dans cette décision de François Fillon  - et de Nicolas Sarkozy -  ce qu’on appelle « un grand coup politique » (à la Mitterrand). En effet, c’est un procédé ourdi avec adresse contre Alain Juppé, « le meilleur d’entre nous », dixit Chirac. Car le maire de Bordeaux, à qui on n’a pas cessé de dérouler le tapis rouge (même à l’étranger : … le Canada) depuis sa condamnation par la justice française, est vraisemblablement le futur adversaire UMP de Sarkozy aux élections présidentielles de 2012, puisqu’il n’y a pas de raison qu’il ne se croie pas effectivement « le meilleur d’entre nous », surtout si, entre-temps, Chirac se rappelle au bon souvenir de son successeur à l’Élysée, … qui n’exécuta point, bien que Chirac décidât (tout le monde voit à quoi je pense)... Le 10 ou le 17 juin 2007, si le « coup » réussit, Sarkozy se sera enlevé une épine politique de poids ; il se sera ouvert, un boulevard de précaution et aura pris 5 années d’avance sur ses adversaires (de droite et/ou de gauche).

    Que fera Juppé, si Bordeaux le largue le 10 ou le 17 juin prochains ? La partie « amour » du jeu de l’amour et de la haine des politiciens lui offrira un grand poste d’ambassadeur de France ou la direction de l’École de Rome, en tout cas, l’accolade présidentielle de consolation lui décernera le prestige de l’avantage acquis « dû à son rang », comme le veut la formule.

    Dimanche 10 juin 2007 : Ce soir, sur TF1, François Hollande n’a même pas daigné se réjouir de l’effondrement du Front national au 1er tour des élections législatives (environ 7%), préférant ergoter sur d'autres points de chiffres. Il y a des moments où le calcul politique rend certains hommes indécents !

    Mardi 12 juin 2007 : le juste milieu

    L’année dernière, en avril 2006, à l’époque des manifestations contre le CPE (Contrat Premier Emploi), j’ai téléchargé et imprimé le texte du Projet de loi ainsi que la Décision du Conseil constitutionnel, saisi au sujet de la constitutionnalité de ladite loi. J’en ai fait l’objet de travaux pratiques de mon cours de philosophie sur la politique, l’État, le droit en classe terminale L. Le cours s’appuyait aussi sur la Déclaration des droits de l’homme et le conflit légalité/légitimité, afin de montrer combien la liberté était en jeu dans un contrat qui autorisait l’employeur à renvoyer chez lui un employé du jour au lendemain… Après lecture des passages appropriés, j’ai dû faire remarquer aussi à la classe la présence artificielle -sorte de pièce rapportée- du projet de loi « CPE » défendu par Azouz Begag, en janvier 2006, dans un ensemble législatif d’août 2006 qui avait une autre visée politique et administrative… À la fin de mes commentaires critiques et de la discussion des différents points de vue, une élève m’a dit : « Monsieur, vous n’avez pas besoin de nous dire que vous êtes de gauche ».

    Cette année, en avril 2007, j’ai fait du contenu politique du débat télévisuel entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy l’objet de travaux pratiques de mon cours de philosophie sur les fins et les moyens de la politique, dans la même série. Une partie des mes remarques critiques porta sur la « bourde » monumentale de Ségolène Royal concernant la femme policière qu’il fallait faire raccompagner chez elle par des hommes policiers pour empêcher les violeurs de violer les femmes policières. Entre autres, je fis apparaître devant la classe qu’une telle « bourde » politique nous faisait régresser en deçà des conquêtes féministes, même les moins agressives, des cinquante dernières années… À la fin de mes commentaires critiques et de la discussion des différents points de vue, un élève m’a déclaré : « Monsieur, vous, on voit que vous allez voter à droite dimanche ».  

    Je suis tout à fait satisfait de ces deux jugements. Certes, spontanés et préfabriqués, ils illustrent l’absence habituelle (constatée aussi chez beaucoup  de citoyens « adultes ») de nuance dans les appréciations politiques des paroles et des gestes. Mais ces deux commentaires d’élèves sont pour moi la preuve que je me suis acquitté philosophiquement de ma fonction de professeur de philosophie.

    Lundi 18 juin 2007 :

    Hier soir, sur TF1, j’ai vu sur le plateau un démenti vivant de la « discrimination positive » : la jeune Noire Rama Yade (d’origine sénégalaise, dit-on) qui a interpellé François Hollande n’a certainement pas été à ce niveau grâce à l’ajustement d’un quota en faveur d’une « minorité visible ». Vu l’aisance de son discours et la compétence argumentative de son intervention, ce sont certainement le travail, le courage, le talent et le mérite qui l’ont conduite là où elle est. Rama Yade est là où elle est par ce qu'elle a et est, en tant qu'être "pour soi" (au sens de Hegel), non par la couleur de sa peau. C'est la naissance d'une femme politique française très bien formée  - probablement nommée ministre ou secrétaire d'État aujourd'hui -  avec laquelle il faudra, de toute façon, compter (la gauche comme la droite) dans les dix années qui viennent.

    Dimanche 23 septembre 2007 : sur une thèse pernicieuse comme quoi les nazis étaient des hommes ordinaires

    1) Cette thèse est une évidence car tout homme est aussi un homme ordinaire.

    2) Cette thèse cherche à fonder l’extraordinairement monstrueux sur l’ordinairement humain. C’est au moins un paradoxe voire une contradiction qui permet à celui qui la formule de nier que chaque homme a sa propre histoire qui fait qu’il ne peut, en toute rigueur, jamais être un homme ordinaire. Telle histoire singulière prit le parti de Lazare, pauvre et ulcéreux ; telle Princesse qui sut bien danser, obéissant à sa mère, demanda à recevoir et obtint la tête de Jean-Baptiste sur un plat d’argent. Dans la commisération et la compassion de l’un ou la vengeance et l’orgie sanguinaire qui meuvent l’autre, le même constat s’impose : aucun homme ne saurait être pris pour un homme ordinaire. Poussé par sa passion, cet homme, érigé en singularité désirante, est déjà sorti de l’ordre plat de l’humain ordinaire.

    3) Les nazis ont été des nazis parce que, surtout, ils ont cessé d’être des hommes ordinaires. Leur place exceptionnelle dans « l’ordre ordinaire » (Pléonasme ?) des hommes fut d’être des nazis, ce qui, de fait et de droit, les distingua des hommes ordinaires. Leur place nazie dans l’histoire est leur exceptionnalité historique. Ils n’ont donc pas pu être des hommes ordinaires. Du reste, c’est toute l’histoire des hommes qui a procédé de et par cette exceptionnalité bonne ou mauvaise de chaque homme. Ainsi de l’esclavage, ainsi de la colonisation, ainsi des génocides (ethniques ou politiques) du XXe siècle, ainsi des massacres politiques courants de l’Histoire, ainsi des tueurs en série, ainsi des violeurs d’enfants... Ceux qui ont commis ces actes se sont précisément distingués des hommes ordinaires (si tant est qu’il en existe !). Ils se sont surtout distingués de la grande masse de leurs victimes, parce que précisément ils sont sortis des rangs pour faire ce qu’ils ont fait d’ignominieux. Les hommes ordinaires ont précisément été ceux qui n’ont pas pris le même chemin qu’eux ou qui ont eu le malheur de croiser leur chemin d’abjection. L’immense distance qui sépare le bourreau et la victime ne peut pas être comblée par le sophisme bu bourreau homme ordinaire, qui, quand on en fait une maxime de l'action, signifie qu'il n'existe pas de bourreau. C’est trop facile d’absoudre ainsi tous les méchants de la terre. "Méchant" est aujourd'hui un gros mot. Il paraît qu'il n'existe point de méchants. Je m'excuse d'avoir employé un gros mot.

   Lundi 22 octobre 2007 : François Duvalier

    Il est 16h30, en France.

    Je m’aperçois qu’avec un mois de retard ma mémoire vient de me restituer la date qui a fait de nombreux Haïtiens de ma génération ce qu’ils sont devenus, en bien comme en mal. Pourquoi ce retard d’un mois ? Quel est son rapport avec l’inconscient ?

    En tout cas, il y a 50 ans et un mois -le 22 septembre 1957- des élections eurent lieu en Haïti. Elles firent de François Duvalier le vainqueur, qui devint Président de la République pour six ans, si la Constitution est appliquée (Justement : Quand ? Combien de fois la Constitution a-t-elle été respectée, en Haïti ?). Duvalier viola tant la Constitution et sut si bien se faire réélire ( ?) qu’il ne quitta le pouvoir que mort, en 1971. Six devinrent quatorze ! Les dictateurs, pour s’accrocher à leur pouvoir, se jouent des identités mathématiques et de la table de Pythagore. C’est leur « science » pratique du calcul. Et encore par la force du destin, « À la grâce de Dieu », comme le disent souvent les Haïtiens, l’ère de « Président à vie » de Duvalier n’a pas duré autant que « Papa Doc »  aurait désiré …vivre.

    Que valurent les élections purement haïtiennes de François Duvalier, ce médecin, guérisseur du pian endémique, aimé du peuple, élections dont les résultats étaient programmés, des mois à l’avance, par une junte militaire ?

    Qui vota, le 22 septembre 1957 ?... des enfants aussi votèrent. Par exemple, un enfant de douze ans vota plusieurs fois, ce dimanche-là.

    Il n’y a pas de doute, nous, les Haïtiens, sommes les causes et les effets de nos anomalies. Pour être performants dans ce domaine, nous n’avons pas besoin d’un « grand Satan » ou d’un « grand méchant loup » étrangers. Un ou deux dictateurs de temps en temps, autrement dit tout le temps (ou presque), et nos anomalies politiques deviennent exponentielles. Idem pour leurs conséquences.

    Mardi 23 octobre 2007 : sur « l’immigration de peuplement »

    Ce matin, j’ai entendu (France Inter, vers 07h10) une femme, dont je n’ai pas retenu le nom, qui était interrogée sur l’immigration. Elle évoquait l’immigration à l’échelle européenne et a « sorti » un propos choquant, que j’entends, du reste, depuis déjà un certain temps. Elle a dit que, les Européens (les Européennes, en réalité) étant frappés d’un taux de fécondité exceptionnellement bas, l’Europe doit faire appel à une « immigration de peuplement ». Voilà l’expression qui est pour moi un scandale. Elle me met hors de moi, chaque fois que je l’entends, et ce, pour plusieurs raisons qui dépendent de l’examen de ces deux questions : Quelle est la légitimité qui puisse fonder l’appel d’un peuple à un autre peuple pour l’aider à se repeupler ? N’y a-t-il pas un risque pour le peuple ustensile ?

    Dans le cadre d’un blog, je ne développerai pas toute l’argumentation philosophique que requiert le traitement de ces questions. Je me contenterai de donner ici quelques "réactions", quitte à écrire, plus tard, après enquête, l’Essai critique qui répondrait à ce projet troublant. Cet Essai serait publié dans la partie « polémique » de ce site.

    1° Cette « immigration de peuplement » est une « immigration choisie ». Or il n’est pas certain que ceux-là mêmes qui s’offusquent de l’immigration choisie de Nicolas Sarkozy s’offusquent également de cette « immigration de peuplement » qui, elle aussi, instrumentalise l’immigration et l’immigré(e). Je vois mal l’Europe (UE) choisir des vieillards pour se repeupler. Je vois mal l’UE choisir des impotents, des invalides, des malades pour se repeupler. Elle choisira les immigrés qui seront capables d’assurer ce peuplement. Mais je dois avouer que ce n’est pas vraiment l’immigration choisie qui me choque car, hormis le statut de réfugié politique et celui d’étranger marié à un ou une National(e), je ne connais pas, à ce jour, d’État qui n’ait choisi l’immigré qu’il accueille.  Je suis entré en Côte d’Ivoire pour y enseigner la philosophie, répondant à une offre d’emploi de cette République en pleine expansion (... Vero, in eo tempore, pacificus Houphouët-Boigny rexit). L’offre d’emploi fut la condition pour que l’ambassade de Côte d’Ivoire, à Paris, me délivrât un visa « long séjour ». Il y eut aussi regroupement familial.  La France avait « choisi » de ne pas employer un étranger dans la fonction publique d’enseignement pendant que la Côte d’Ivoire avait « choisi » de n’accueillir un enseignant que s’il était muni d’un contrat de travail. D’ailleurs, dès que nous -les enseignants étrangers- fûmes parvenus à former assez d’enseignants ivoiriens pour nous remplacer (ce qui était notre unique mission et, par ailleurs, le chômage des jeunes enseignants commençait à exister), nous reçûmes une belle lettre de remerciement et de licenciement de Monsieur le Ministre ivoirien de l’Éducation nationale. Je quittai la Côte d’Ivoire, au terme légal de mon contrat de travail, ce dont je ne m’offusquai point.

    Dans ce paragraphe, j’ai voulu seulement attirer l’attention sur l’incohérence qui charpenterait l’acceptation de « l’immigration de peuplement » et le refus de « l’immigration choisie ». 

    2° Ce qui me scandalise, c’est qu’on exalte, par ce propos d’« immigration de peuplement », une demande officielle voire légale d’introduction d’utérus reproducteurs car, tout le monde le sait, ce sont les femmes qui accouchent. Je suis choqué parce que cette solution politique par la « technique » de l’utérus reproducteur ne revient pas sur les solutions techniques qui ont rendu possible la libération sexuelle, sociale et féministe de la femme européenne. Car il est un fait que, dans les familles européennes « occidentalisées », l’absence d’enfants et la réduction du nombre d’enfants ont été des formes de la solution « technique » qui devait servir de moyen à la mise à disposition d’une très grande liberté de la femme (et de l’homme) en Occident, en général. Nul, en tout cas, pas moi, ne penserait aujourd’hui à regretter cette liberté. Il n’est pas question de juger des faits : les faits sont là, je me contente de les enregistrer comme présences. Je ne porte même pas un jugement sur les implications morales qui ont présidé à leur mise en œuvre. Dans ce qui n’est ici que la forme d’un blog, il est seulement question d’interroger cette présence des faits pour en extraire la signification philosophique : par exemple,  me poser la question philosophique de l’adéquation du moyen à la fin. On ne m’empêchera pas alors de dire que l’« immigration de peuplement », choisi comme solution  du problème induit par la solution « technique » du problème de la liberté de la femme d’Occident, n’est pas adéquate à la fin pour laquelle on l’envisage. Elle me choque et me révolte. L’appel d’un peuple à un autre peuple pour l’aider à se repeupler introduit quelque désordre dans les rapports moraux que les peuples doivent avoir entre eux. Je vois l’inégalité au début comma à la fin de ce commerce des peuples. Au moins à titre provisoire, je considère l’immigration de peuplement moralement inacceptable.

    J’aimerais savoir ce qu’en dit le Comité National d’Éthique.

    Mardi 11 décembre 2007: au sujet d'un syntagme

    Je viens d’entendre Pierre Moscovici (France Inter, 08h45) dire que l’expression « concurrence libre et non faussée », qui figure au début du Projet de traité constitutionnel européen, ne le gêne pas. Moi, cela fait plus de deux ans que j’ai écrit ma position sur cette expression mais je n’ai pas la possibilité de l’exposer publiquement (hormis ces pages de mon site). La position de Pierre Moscovici (d’aujourd’hui) rencontre la mienne (d’hier). Pour le vérifier, il pourrait s’adresser à Monsieur Henri Emmanuelli, député des Landes, son collègue institutionnel du Palais Bourbon, à qui j’ai choisi d’adresser une lettre (recommandée + AR du 16 janvier 2006) de six pages sur ce que j’y ai appelé (un emprunt aux linguistes) un « syntagme » pour désigner l’expression citée par Monsieur Moscovici. Ce syntagme est autant important que décisif, me semble-t-il, quant à l’analyse et à l’attitude objectives qu’on doit tenir devant le (feu ?) Projet de traité constitutionnel européen. Le texte de ma lettre date du 17 juin 2005, le jour où j’ai commencé à l’écrire. Par référendum, la France venait de rejeter ce Projet de traité constitutionnel.

    Mercredi 9 janvier 2008 : « monarchie élective » ?

    J’avoue ne pas comprendre ce que j’ai entendu.

    Hier, en écoutant la conférence de presse du Président de la République, un patron de presse parisien de quelque puissance, qui avoue s’inclure dans les « bo-bo », a dit que nous vivions, en France, sous une « monarchie élective ». Moi, je vis en France depuis l’âge de vingt ans ; je suis naturalisé Français depuis 1983. Mais même contraint à l’exil français volontaire, je garde encore une liberté d’opinion et de parole qui me permet de dire qu’en 1983 je n’aurais jamais accepté de prendre la nationalité d’une monarchie. Aujourd’hui, en 2008, puisqu’il m’est évident que je ne vis pas sous une monarchie, je continue d’être Français, allègre et alerte. Je ne peux donc que « révoquer en doute » l’expression de ce journaliste et m’en vais en exposer quelques raisons.

    D’abord, quand j’étais élève, en Haïti, mes professeurs d’histoire m’ont appris combien la guerre de libération des esclaves de Saint-Domingue (1791-1804) était redevable au renversement, en France, de la monarchie et à son remplacement constitutionnel par la république. À la conscience historique et civique de tout Haïtien est lié pour toujours le nom de Léger-Félicité Sonthonax. Ce commissaire civil, envoyé par la Révolution française dans la colonie, arriva dans l’île le 18 septembre 1792. Il distribua des fusils aux esclaves pour qu’ils recouvrissent leur liberté et, le 29 août 1793, décréta l’abolition de l’esclavage dans la province du nord de Saint-Domingue. Par ces mêmes leçons élémentaires d’histoire d’Haïti (et de France), mes professeurs m’ont appris aussi que ce qui s’est passé en 1789 se lit dans le mot « constitution » : entre le 9 juillet 1789 et le 3 septembre 1791, l’Assemblée (nationale) constituante puis législative, qui a réglé la place politique relative du roi et du « peuple français », n’a pas voulu autre chose que « donner à la France une constitution ». C’est en 1789 que la France commença de ne plus avoir de roi et commença à fonder sa vie politique sur une constitution démocratique ! Depuis ces lointains cours d’histoire, je me suis instruit aussi par des lectures diverses qui m’ont fait comprendre que, dans l’histoire politique de la France, il fallait, à partir de 1789, lire ce que les logiciens appellent une disjonction exclusive : ou bien c’est le roi et la monarchie (de droit divin) ou bien c’est la constitution et la république (de droit électif). J’ai cru comprendre encore que, dans le cas particulier de la France (« exception française » ?), on ne pouvait sortir de cette disjonction exclusive sans risquer une contradiction dans les termes. Le roi de France n’a jamais été élu ! Par conséquent, et du point de vue de l’histoire politique singulière de la France, l’expression « monarchie élective » est politiquement contradictoire dans les termes. Voilà les choses historiques élémentaires que j’ai apprises, lues, comprises.

    Ensuite, il me semble que le langage de l’histoire constituée –la science historique- peut, en l’occurrence, dire la vérité et nous instruire. C’est ainsi qu’en histoire (la science) de France l’expression « ancien régime » recense une irréversibilité, laquelle fait que toute « restauration » de type Louis XVIII puis Charles X (1815-1830) ou « monarchie de juillet » (1830-1848) est toujours vouée à l’échec politique et institutionnel. Pas plus de trente-trois ans de parenthèse monarchique à l’intérieur d’une longue période de deux cent dix-neuf ans qui a exactement commencé avec la fin du pouvoir monarchique (au plus tard, à la date symbolique du 21 janvier 1793). La république reprend toujours la place que lui a donnée l’inflexion irréversible de 1789-1799 (coup d’État du 18 brumaire an VIII [9 novembre 1799]) ! Par conséquent, parler, en 2008, de « monarchie élective » est anachronique et nie la nature profonde du procès historique unique qui a formé la France moderne et contemporaine née de 1789. Facilité de forme, oublieuse du fond, interprétation conjoncturelle et opportuniste de la factualité politique française du moment, l’expression « monarchie élective » est historiquement erronée. Au demeurant, il ne faut point projeter l’histoire d’une nation sur ce qui n’est que l’effervescence passionnelle du sentiment qu’un seul (un journaliste) a pu se former de l’actualité : le résultat ne peut conduire qu’à une déformation de la trajectoire réelle de l’histoire collective au profit d’un point de vue personnel, à l’avantage dérisoire d’un prisme trompeur. Il n’existe pas de monarchie dans le temps présent de la France. En France contemporaine, tout gouvernement ou État qui voudrait se présenter comme une monarchie est condamné à être autre chose qu’une monarchie, laquelle est historiquement de l’« ancien régime », c’est-à-dire un passé révolu et définitivement dépassé.

    Enfin, je pense être suffisamment attentif à moi-même et conséquent avec moi-même pour écrire ici, dans cette page, que si, en 2007, j’avais vu la France élire une « monarchie élective » -(Rappel : élire une monarchie élective est doublement contradictoire ! Mais je ne vois comment le dire autrement, une fois que l’expression « monarchie élective » est mise sur le marché du commentaire politique)-, j’aurais renoncé à la nationalité qu’elle m’a accordée en 1983. Moi, je n’ai jamais souhaité être un sujet mais un citoyen, au sens de « 1789 », cette Révolution et son texte fondateur –la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen- qui, à ma connaissance, sont encore la source du droit du Conseil constitutionnel de la France de 2008 et qui ont révoqué sine die la monarchie. En France, la monarchie est politiquement morte depuis la Révolution, le mot même de « monarchie » (« de droit divin », « élective ») est bouté hors de la sphère de la politique vivante et réelle.

    Mercredi 23 janvier 2008 : Ce soir, il y a "Mai 68" à la télé. "Ce n'est qu'un début" ... pour l'année 2008.

    Jeudi 24 janvier 2008 : Sur le « Droit d’inventaire » d’hier soir

    Cet énième numéro de « Mai 1968», intégré à un « Droit d’inventaire », a biaisé avec la vérité en donnant à Daniel Cohn-Bendit l’occasion de briller à peu de frais. Il a pu, comme par enchantement, sortir son fleuret contre Georges Marchais : « Pour moi, a-t-il dit haut et fort, [Marchais] c’est une ordure », content de l’effet attendu. Daniel Cohn-Bendit est venu flinguer un mort à la télé ! Je n’avais jamais vu cela ; même pas imaginé. On n’a point besoin d’être militant communiste du PCF pour trouver le procédé est proprement scandaleux. Mais après tout, pourquoi Daniel Cohn-Bendit s’en serait-il privé puisque, pour la énième fois, on lui a servi sur un plateau caméras et micros d’exécution politique de diverses façons et de tons variés (de Gaulle, Giscard, Chirac, auparavant, et Georges Marchais, hier soir) ?

    Malgré la caution « scientifique » de Max Gallo, dont je reconnais la compétence historienne et la liberté d’esprit, ce « Droit d’inventaire » a péché par insuffisance d’information à l’usage de la génération actuelle. Il a raccourci l’histoire réelle au profit de la mise en avant habituelle, voire l’apologie, de Daniel Cohn-Bendit. Hier soir, on recevait une « diva » des « Rouges » de 68. Ce droit d’inventaire n’en était pas un puisqu’il n’a pas fait d’inventaire historique des actes est des paroles connus ou inconnus de « Mai ». Comment peut-on alors prétendre exercer un « droit » d’inventaire si l’on n’a pas préalablement fait « l’inventaire » ?

    En effet, d’un service public d’information, on était en droit d’attendre une information satisfaisante sur un événement qui, même dépouillé de sa partie mythique et mystificatrice, a eu une certaine importance dans l’histoire contemporaine de la France, y compris par les divers essais réguliers de lui donner, tous les mois de mai, ses avatars destinés à faire peur aux gouvernements. Or le numéro d’hier soir de « Droit d’inventaire » a fait commencer tard l’histoire de « Mai » en faisant comme si, dans le mouvement d’étudiants, le Daniel Cohn-Bendit de « Mai 1968» n’était né qu’en mai. Ce « Droit d’inventaire » a même fait voir, très tôt dans l’émission, CB annonçant (en mai) l’occupation de la Sorbonne et visant, plus tard, à phagocyter le mouvement ouvrier au nez à la barbe du PC et de la CGT. Compressant l’histoire réelle, ce « Droit d’inventaire » a fait oublier deux ou trois moments historiques importants qui datent d’avant et autour de « Mai 68 ».

    1) Madame Marie Drucker fait commencer « Mai 68 » le 2 mai. Le commentateur (Pierre Heurel, je ne suis pas certain de l’orthographe) du premier documentaire de l’émission fait commencer Mai 68 le 3 mai, le jour où Cohn-Bendit dit au mégaphone : « ... de fait, ici, nous occupons La Sorbonne ».  C’est certes vrai, pour ces deux dates. Cependant Daniel Cohn-Bendit n’est pas « né » politiquement en mai mais en mars 1968, à la faculté de Nanterre, où il était le fondateur du Mouvement du 22 mars. L’article de Georges Marchais, dans L’Humanité, date du 3 mai 1968, soit environ un mois et demi après le 22 mars, et à un moment où s’accélère l’histoire de la jeunesse étudiante française (et mondiale, d’ailleurs). Je veux dire par là que les dirigeants communistes français –qui, avec raison, n’ont vu dans les étudiants de Nanterre, que des petits-bourgeois, parfois privilégiés- n’ont pas vu venir mai en mars. Qui pouvait voir en mars qu’une occupation « d’ordre catégoriel » (faite par des étudiants) de la Sorbonne ferait porter son onde de choc jusqu’aux portes fermées des usines de Billancourt ?

    2) À la date du 22 mars 1968, Daniel Cohn-Bendit est libertaire, anarchiste et « dutschkiste ». Il aurait fallu instruire la jeunesse de France de 2008 sur ce que furent ces idéologies (parfois fourre-tout) du monde étudiant de l’époque. À ma connaissance, l’émission n’en a dit mot, sauf à citer en passant, presque anecdotiquement, le vocable : « anarchiste ». Or, en 1968, Georges Marchais est communiste et, à ce titre, il est héritier du conflit –dès Marx, puis Lénine- entre les communistes, d’une part, et les anarchistes et les libertaires, d’autre part. En sa figure marxiste-léniniste (y compris les épigones Staline, Mao Tsé Toung, Sékou Touré, Fidel Castro, Ernesto « Che » Guevara) le communisme est une idéologie d’ordre. L’idéologie d’ordre communiste (marxiste) est d’ailleurs la fille aînée contestataire de l’idéologie d’ordre chrétienne. Je ne vais pas oser jouer le savant et rappeler que, historiquement, le marxisme-léninisme s’accommode mal (c’est un euphémisme) de l’idéologie libertaire et de l’anarchisme du XIXe siècle (puis, par déduction, du « dutschkisme »  radical de l’après nazisme). La parousie de la société dominée par la seule classe ouvrière, à la fin du Manifeste du parti communiste, et la « dictature du prolétariat » ne sont pas orientées vers l’avenue (la venue) du désordre. Je ne vois donc pas comment le PCF et Marchais auraient pu accueillir Daniel Cohn-Bendit avec une liesse inédite. Le 3 mai 1968, Georges Marchais a voulu remettre les étudiants à leur place et rappeler la fonction idéologique et politique –historique- du Parti communiste français.

    3) Georges Marchais a été « STO » en Allemagne. Vu de 1968, cet état de certains Français de la guerre nazie est récent, douloureux et parfois vécu dans la honte. Par conséquent, le « relent anti-allemand, antisémite » de l’article de Marchais (si tant est qu’il y en eût un dans ledit article) est historiquement explicable et vaut à titre de « principe de précaution » : la France de 1968 parle souvent de « revanchards allemands » ou de « rouleau compresseur allemand ». Qu’on écoute aujourd’hui (via l’INA) quelques commentaires de matches de football de l’époque pour entendre l’expression symptomatique de « rouleau compresseur allemand » (la RDA autant que la RFA), qui était une litote des journalistes de radio ou de télévision pour rappeler la puissance allemande et ce dont l’Allemagne est -encore, toujours- capable (sous-entendu : « la débâcle, ça vous dit quelque chose ? »). En 1968, le souvenir des désastres commis, en France, par le  IIIe Reich est un pathos. Georges Marchais, les communistes, les anciens résistants et même de Gaulle participent de ce pathos, dont on doit tenir compte pour comprendre certains de leurs propos et de leurs actes (et de leurs … écrits).

    Mercredi 06 février 2008 : élections, morts.

    Qu’observe-t-on, en 2008 ?

    Au Kenya, des élections ont provoqué près d’un millier de morts. À la date de cette chronique, le comptage macabre est en cours, mais malheureusement il devrait bientôt livrer un nombre démesurément plus élevé de morts de masse par massacre insouciant. Aux États-Unis, cette nuit encore, les « caucus » se sont si bien passés, parfois si élégamment -(Qu’on regarde l’accolade récente, souriante, presque complice, de Barack Obama et d’Hillary Clinton)- que nul ne doute aujourd’hui de l’atmosphère apaisée des élections définitives américaines de novembre prochain. Du point de vue de la maturité politique, entre le Kenya et les États Unis, combien y a-t-il de siècles d’écart politique ?...

    Pour aller plus loin, quelle réflexion ? Les États qui cohabitent sur la planète sont-ils égaux ?

    Les peuples sont égaux, au moins parce que tous les hommes sont égaux. Mais les citoyens sont-ils égaux d’État à État ? On sait que de l’État le citoyen tire la légitimité de son existence et de sa présence politiques dans le monde. Mais entre un État, dont les élections tuent les citoyens, et un État, dont les élections vitalisent les citoyens, où est l’égalité ? Oh ! Je sais que, terré quelque part, un bien pensant politique est en train de dire que tout se vaut, que par ailleurs les élections américaines -parce qu’elles sont américaines- ne peuvent être qu’une mascarade anti-démocratique. Je sais aussi que les élections sont un « piège à con ». Mais je sais aussi que les élections –mêmes « bourgeoises » et « petites-bourgeoises »- savent, « par degrés », propulser un homme jusqu’au devant le plus avancé de la scène politique et que, par leur vertu simple, démocratique, on peut devenir maire adjoint, député européen, … consultant légitime ( ?), grand causeur adulé des media. Les Kenyans, eux, ne peuvent même pas se contenter d’une toute petite partie de la jouissance de ce « piège à con », de ce tremplin, de ce propulseur qui, finalement, vous permet d’occuper –en France, en Angleterre, en Allemagne, en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Brésil,…- la place et l’auréole politiques qui vous attendent comme un déterminisme sociologique (député européen, sénateur démocrate, républicain, etc.). Quand ils inventèrent la démocratie, les Grecs, eux, savaient, longtemps avant nous, la vertu du vote et de l’élection. Les États qui, aujourd’hui, ont une richesse et une maturité politiques sont donc ceux qui sont capables d’offrir à leurs citoyens un « piège à con », de surcroît pacifié. Toute autre configuration des règles de l’espace politique cache ou libère une force ou une puissance mais jamais un pouvoir. La spontanéité de la mise en forme de l’espace politique par le mouvement que l’on simplifie par l’expression « Mai 68 » en fut une preuve : dans les "amphis" du mois de mai 1968 autant que dans les "manifs", a régné une puissance brute, celle de la spontanéité elle-même, élevée à la dimension de son désordre. Rapportée à notre époque (post nazie) et à la puissance destructrice disponible dans les individus ou dans un État, l’absence d’un « piège à con » réglé a aujourd’hui des effets pratiques redoutables, dévastateurs. Le massacre de masse pour délit d’opinion politique a ainsi encore de beaux jours devant lui ! Par là, se dégage le commencement d’une inégalité politique constatée (qui n’est pas forcément une fatalité) entre les États. Je la nomme : l’inégalité par le déficit démocratique.

    Mercredi 19 mars 2008, 08 h 20, à France Inter

Le 5 février 2003, grâce aux circonstances historiques que lui a offertes la conjoncture internationale de l’hiver 2002-2003, Dominique de Villepin a été exceptionnellement brillant à New York, devant l’Assemblée des Nations Unies. L’homme a marqué de sa part propre le texte et le lieu : de la tribune de l’ONU d’où il parla nous parvint, outre la voix et l’emphase, la signature d’un discours de type XVIIIe siècle français, c’est-à-dire éminemment et totalement humaniste, un discours qui,  voix « d’un vieux pays », parla de la liberté ex cathedra à l’Amérique et au monde. Puisqu’elle disait le bien, ce jour-là, la liberté ne pouvait parler qu’ex cathedra ! Elle a parlé ex cathedra en 1789, au moment même où le monde des injustices et de l’esclavage tournait mal. J’entendis le mot « vieux » de la bouche de ce diplomate à la fois au sens de l’origine (« the old Europe » de Donald Rumsfeld) et au sens de la tutelle (comme on parle du « vieux » en Afrique), cette tutelle qu’exerce la sagesse de l’âge sur l’impromptu de la jeunesse ou de l’ignorance (cf. le point de vue développé sur la même radio par l’éditorialiste Bernard Guetta, quelques minutes plus tôt, exposant la « naïveté » de l’Amérique de Donald Rumsfeld et de George W. Bush qui croyaient en une « contagion » de la liberté dans l’Orient actuel. Ne connaissant pas vraiment ce qu’est l’Orient, ils rêvaient !). J’ai encore la chaire de poule, chaque fois que ma mémoire évoque la péroraison de ce grand discours de New York de Dominique de Villepin.

Mais ce matin, sur les ondes de France Inter, Dominique de Villepin a appelé « première mondialisation » ce qui s’est passé en géopolitique au XVIe siècle, où il a lu« l’espoir ». Ce sera, si j’ai bien compris, l’objet de son prochain livre. L’ancien Premier Ministre doit bien savoir que cet « espoir » fut celui d’une partie du monde de l’époque, d’une toute petite partie : à savoir l’Europe, et seulement l’Europe. Quel était, en effet, « l’espoir » des Arawaks, des Tainos, des Aztèques, des Incas, … de 1492 ? Réponse : « la destruction des Indes » (Bartolomeo de Las Casas a amplement décrit ce massacre de masse, Montaigne a regretté cette destruction des cultures nouvellement « découvertes » par les Européens). Alors, que signifie l’expression « première mondialisation », quand on l’applique aux divers larcins géographiques perpétrés impunément par l’Europe du XVe et du XVIe siècles (cette Europe « coincée » géopolitiquement et pressée militairement par les Musulmans de la route des épices) ? Réponse : rien ! Où est la « mondialisation » du XVIe siècle, si l’on entend ce mot de mondialisation (vocable strictement contemporain) comme un processus informel, constaté et non décidé par la communauté internationale, qui a fini par imposer comme seul horizon au monde l’ingouvernabilité économique et les déplacements imprévisibles des produits et des profits financiers. Aujourd’hui, période de mondialisation forcée, le désordre fait office d’ordre ! Or les sorties de territoires des Européens des XVe et XVIe siècles ont été des VOLS mais des vols ordonnés (c’est-à-dire sur ordre de et selon l’ordre) ! Par lettre de rois d’Espagne et du Portugal, donc une minime partie de l’Europe d’alors, Christophe Colomb et Amerigo Vespucci ont volé les « Indes occidentales » à leurs occupants. Etc, sur les autres continents. Ce qui s’est passé au XVIe siècle ne fut pas un « mondialisation » mais une européanisation, une occidentalisation forcée (au « forceps » par le mousquet). Il y eut ensuite un ordre européen qui ne fut point « mondial » mais européen tout simplement. Aujourd’hui, on pourrait d’ailleurs chercher dans cette partition européenne partiale de l’ordre « mondial », depuis cinq siècles, la clef pour comprendre certaines anomalies sociologiques, politiques et géopolitiques du monde contemporain. Je pense précisément à l’héritage politique issu des partages arbitraires de territoires aux « Isles » (dont Saint-Domingue), aux autres « Amériques », en Afrique (la « balkanisation » actuelle de l’Afrique explique une partie importante de l’instabilité politique, sociale, ethnique surtout, de ce continent, « noir » et « blanc ») ; des partages européens arbitraires de territoires bouleversèrent l’Asie, l’Océanie. Je pense aussi aux divers traités géopolitiques européens qui ont distribué le gâteau du monde entre Européens exclusivement : les Capitulations de Santa Fé du 17 avril 1492 sont un modèle du genre. Ce fut le partage des "terres nouvelles" entre un homme -Christophe Colomb- et les souverains catholiques de l'Espagne de la fin du XVe siècle : Isabelle 1ère de Castille et Ferdinand II d'Aragon. Plus tard, autre exemple, le traité de Ryswick de 1697 déterminera aussi quelques partages géopolitiques arbitraires de monde, un réajustement géopolitique, en quelque sorte. Non, ce qui s’est passé aux XVe et XVIe siècles « européens » -que Dominique de Villepin appelle « l’espoir »- ne fut point une mondialisation mais une « colonisation » des autres peuples, une « destruction » d’autres cultures, une réduction en « esclavage » des peuples conquis, ainsi que les historiens nous ont appris à appeler ces faits historiques à juste concept : le reste du monde connu fut colonisé, partagé et asservi par une partie du monde connu, voilà ce qui s’est passé au XVIe siècle. Ce ne fut point mondial ! Il n’y eut point de « première mondialisation » au XVIe siècle.

Vendredi 21 mars 2008 : « effet mai 68 » ou « héritage de mai 68 » ?

Pendant que Cohn-Bendit se fait -encore !- des sous en publiant un énième livre sur « mai 68 », j’ai le regret d’annoncer aux internautes qui ont la curiosité de me lire que, le 1er mai 2008, je publierai sur ce site une œuvre décalée, froide et irrévérencieuse sur l’ambiance de ce mai français.

En attendant, ce matin, France Inter et Nicolas Demorand sont au Quartier Latin, à Paris. À 8h50, Romain Goupil s’est adressé à « Patrick » (Rotman, précise Nicolas Demorand). Patrick Rotman est un égal (au moins intellectuel) de Romain Goupil. Mais le cinéaste Goupil -parent (par ses actions d’étudiant) et enfant (par la renommée récoltée en 2008) de « mai 68 »- s’est adressé à « Monsieur Touraine », qui a 83 ans (43 ans en 1968, a dit Nicolas Demorand). Je constate qu’avant et après Mai 1968 le respect dû à l’âge vaut ! Alain Touraine n’a pas été traité comme Patrick Rotman par Romain Goupil. Par cet étagement de langages, l’héritage de « 68 » -s’il en est un ! Car je préfère parler (plus loin) d’« effet mai 68 »- est rentré dans les rangs. Mais on peut, si on en fait un objectif politique, « liquider » l’un ou l’autre (héritage ou effet). Ce qui se passe dans les classes aujourd’hui n’est en rien marqué par ce qui s’est passé en France en Mai 1968. Quarante ans après ce mois et demi d’agitation des étudiants français, c’est « le mode américain » de formation et d’instruction qui est entré progressivement dans les classes des écoles françaises. En effet, les instructions pédagogiques des ministères successifs de l’Éducation nationale ont progressivement « défalqué » de la formation authentiquement française –« l’exception culturelle française » qui vient de très loin, dans l’histoire de France- la part d’encyclopédie et de visée de ce qui est intellectuellement « grand », qui lui donnait comme une marque de fabrique. Les programmes de mathématiques des lycées ont été appauvris, les programmes de lettres des lycées ont été appauvris. La philosophie y a échappé (de justesse). Son programme des classes terminales du 1er octobre 1973, même remplacé par le programme actuel  de 2003, a résisté au massacre des savoirs : durant ces trente-cinq dernières années (post « mai 68 »), il est resté un authentique programme de philosophie. Mais c’est la nature propre de la philosophie qui est cause que « de façon générale, nul ne peut se nommer philosophe s'il ne peut philosopher » (Kant nous a assez instruits là-dessus).