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Extraits du journal impromptu de plus

d'un demi méga de Castel JEAN

     

    Octobre2006 : « Tirailleurs sénégalais ».

    Le film Indigènes, sur les tirailleurs d’Afrique, est sorti aujourd’hui dans les salles. Le président de la République a signé hier un décret révisant le sort actuel de ces tirailleurs. Pourquoi avoir attendu la sortie d’un film pour résoudre un problème posé depuis longtemps et agité sensiblement depuis les cérémonies de commémoration, l'été 2004, des 60 ans de la libération de la France… Discours de Chirac, discours de Michèle Alliot-Marie, ministre des armées et de la défense, … la France pavanait avec Bush et d’autres « grands » du monde, … pendant qu’elle oubliait l’injustice dont étaient victimes les tirailleurs. Elle ergotait sur des comparaisons mesquines de pouvoirs d’achat au Sénégal et en France. Contre la requête juste d’Abdoulaye Wade, Président de la République du Sénégal, Michèle Alliot-Marie trouvait dans ces comparaisons un argument majeur qui interdisait l’alignement des pensions de guerre des « tirailleurs sénégalais » sur celles des militaires français...

            ...Donc Djamel Debouze a forcé la main à l’Etat ! Après cette victoire d’un film porté par les media et l’entregent d’un saltimbanque acteur, comment ne pas regretter qu’aujourd’hui la politique s’agenouille trop devant l’image ? Comment ne pas regretter que la politique s’esquisse aujourd'hui dans le sillon que creuse l’audiovisuel « grand public », même quand il est question de décider qui sera candidat à l’investiture présidentielle d’un parti politique de quelque notoriété ?

            Je note aussi que, comme souvent en France, les problèmes ne sont résolus qu’à moitié. Pourquoi, dans la foulée, n’avoir pas résolu, par le même décret, le différend des « arriérés » de pension ? ….

    Mercredi 1er novembre 2006 : « Un Noir inattendu ».

            J’ai regardé hier soir sur Franc 5 l’émission États Généraux, de Paul Amar. L’invité pivot était Jean-François Copé, maire de Meaux. J’ai entendu un discours effarant d’un jeune rapeur noir (dont je n’ai pas retenu le nom) : s’il se trouve face à ce choix, a-t-il dit, il votera Le Pen pour ne pas voter Sarkozy. J’étais heureusement assis, sinon je serais tombé d’apoplexie.  

            Le jeune âge de ce citoyen fait qu’il est ignorant de la teneur de certains discours des années 80, où les Noirs de France prenaient en pleine poire (de Noir et seulement parce qu'ils sont noirs) ce  qui se disait de mal aimable à leur égard. En particulier, en 1986 (Était-il même né, ce jeune Noir ?), il n’a pas entendu "quelqu’un", au nom du « droit du sang »,  regretter que « le visage de nos villes change », déclarer vouloir bouter les immigrés hors de France et promettre, sans nuance, qu’il reviendra « sur les naturalisations qui ont eu lieu après 1981 ». À la jeunesse qui est venue après 1986, l'année charnière de l’installation durable et croissante de l’idéologie xénophobe en France, je me permets de préciser que la métaphore « le visage des nos villes change » ne désigne pas la forme et la couleur des murs des villes françaises ni les pots de géranium accrochés aux balcons des immeubles Haussmann parisiens…Cette jeunesse doit bien comprendre que le mot "visage" est ici au sens propre. 

            J’accorde à ce jeune Noir le bénéfice de l’innocence (Il devait être enfant, à l’époque !). Je lui accorde aussi le bénéfice de l’ignorance (Il ne s’est pas renseigné !), celle qui l’empêche de distinguer l’écart incommensurable qui sépare Messieurs Le Pen et Sarkozy. Faute d'information, ce Noir a dit n'importe quoi. Ou alors, il s'est laissé manipuler par une idéologie politiquement intéressée. Quant à moi  -qui cherche toujours la nuance et cultive la mesure-  j’ai écouté ou lu les discours et propos de Monsieur Sarkozy, mais c’est sans jamais y trouver matière à me sentir, à cause de ma couleur de peau, l’objet des menaces que j’ai " encaissées " au plus fort de ce que j’appelle « les années Le Pen en France » concordantes avec le médian des " années Mitterrand "... Ces années Le Pen furent pénibles à passer. Je n’ai pas entendu Sarkozy être si méchant envers tout un peuple ou toute une race. Mais la nuance de propos ne conduit pas à un fauteuil de la télévision française. J’ajoute aussi la déclaration de Le Pen au sujet de la « race » de Guy Georges l’étrangleur, déclaration qui lui causa des déboires quand il voulut atterrir, plus tard, en Martinique (ou en Guadeloupe, je ne me rappelle plus).

    Cependant hier soir, l’à peu près (en partie) du studio avait la face du ridicule performant, peut-être de l’inquiétant pour la formation de la conscience politique d’un citoyen. Goguenard et malin comme l’est Monsieur Le Pen, il a dû se bidonner, s’il regardait hier soir la 5ème chaîne (ou quand son état-major lui en fait un compte rendu), en entendant cette étonnante sortie électorale de l’un des invités de Paul Amar. Il a dû aussi constater à quel point il a bien semé puisque même un jeune Noir en vient, en 2006, à ne pas voir malice ni mal à ses arguments de campagne qu’il assène depuis 1986. Il a dû savourer avec délectation le fruit de vingt ans du travail patient et, finalement, bien fait, étant donné qu’en politique, après tout, seule la victoire a toujours compté. Par les paroles naïves de ce jeune homme, Monsieur Le Pen a effectivement vaincu : il s'est installé en " bon " et sauveur au cœur de son ennemi ... de race.

    Quant à la contradiction de ce jeune Noir, qui a dit, dès le début de son intervention, qu’il aime Zola pour sa liberté de pensée mais a terminé son intervention par sa préférence pour Le Pen, s’il avait à choisir entre lui et Sarkozy, heureusement Monsieur Copé a relevé l’inattendu de la position étonnante de ce jeune homme. L’observation du maire de Meaux ne l’a pas corrigé pour autant : il a maintenu sa bévue. Il a continué à montrer qu’il ignore ce qu’est la nuance. L’ennui, c’est qu’il chante. On sait que les « CD » d’aujourd’hui ont une certaine audience et influence sur les consciences. Par conséquent, des Noirs pourraient (et vont certainement) suivre son raisonnement et s’aviser de voter Le Pen contre Sarkozy au second tour, si ce choix s’offrait dans les urnes en mai 2007. Des erreurs de jugement de ce genre peuvent coûter cher à l’Histoire des peuples, des nations, des races. Mais ce ne sera pas grave, il sera expulsé par le même bateau que moi, à moins qu’il ne soit né Français ou né en France (Et encore !).

            Il y a près de vingt ans, Louis Chédid, dans Anne, ma sœur Anne, disait mieux que ce jeune Noir étrange, "exotique", au sens où la physique contemporaine emploie cette épithète.

    Vendredi 03 novembre 2006 : le Musée du quai Branly.

            Hier, je suis allé au Musée du quai Branly, qui est le nom définitif de ce qu’on appelait Musée des Arts premiers, il y a cinq ou six ans, à l’époque du projet de sa construction. Le site est original. Le visiteur n’est pas volé : le site a échappé à la grandiloquence infatuée d’une certaine architecture contemporaine. La taille est imposante cependant que les proportions extérieures du bâtiment ne sont point arrogantes ni n’écrasent le visiteur promeneur de son jardin.

            Mais pourquoi l’intérieur du musée est-il si sombre ?

            Je n’ai pas pu m’empêcher de penser sans arrêt au feu Musée de l’Homme…. si pédagogique dans l'exposition des œuvres.

            Je crois avoir vu dans le Musée du quai Branly une résurgence : c’est l’exposition du « colonial » sans colonies, l’exposition de « l’Empire français » sans l’empire. Comme quoi le roi n’est pas (encore) nu… La France expose ici ce qu’elle a vu et pris aux peuples qui sont étalés sur son long (temps et espace) étirement ultramarin planétaire, infini, « glorieux ». Le Musée de l’Homme, parce qu’il était structurellement didactique et pédagogique, échappait à cette atmosphère coloniale. Peut-être aussi parce qu’il était moins vaste.

            Mais je dois avouer que ces œuvres sont aujourd’hui là, données à voir à notre regard dans leur singularité ethnique et esthétique. Picasso, Braque et d'autres nous ont, il est vrai, adouci le regard, au début du siècle dernier et rendu l'art des autres cultures visible sans être choquant... Est donc mal venu ou anachronique tout débat sur l'illégitimité de leur présence dans ce musée. Que ces œuvres soient ici, en France, ou ailleurs, voilà un problème qui est dépassé. Je continuerai à y amener mes classes terminales voir l'art, l'esthétique et le sublime des rites du passage et de la mort des peuples lointains et différents.

    Jeudi 16 novembre 2006, 19h30 : la France des Noirs.

            Ça y est. Après les Harkis, au début de l’année, Georges Frêche, le président socialiste de la Région Languedoc-Roussillon, a encore « frappé », si l’on en croit ce que rapporte un journaliste. Il a dit, à propos de l’équipe de France de football (qui a joué hier soir au Stade de France) : « Dans cette équipe, il y a neuf Blacks sur onze. La normalité serait qu’il y en trois ou quatre. Ce serait le reflet de la société. Mais là, s’il y en a autant, c’est parce que les Blancs sont nuls […] J’ai honte pour ce pays. Bientôt, il y aura onze Blacks. Quand je vois certaines équipes de foot, ça me fait de la peine » (cité par lemonde.fr, 16/11/2006, 15h22).

            Quelques remarques :

           1) C’est lamentable qu’un parlementaire français en vienne à un si bas degré de vocabulaire en employant le mot  « Black » alors qu'il parle (encore) en français. Qu’on entende ce mot dans une cour de récréation ou dans les conversations de la rue, passe. Qu’une certaine retenue de vocabulaire conduise certains à la réticence de l’émotion due au mot nègre, passe encore. Mais un parlementaire français doit, me semble-t-il, "parler français". Pourquoi ce déséquilibre « Blacks » / « Blancs » dans le même propos ? Les Noirs de France seraient-ils si indignes qu’un mandataire du peuple français ne les puisse désigner par un mot de la langue française ? Il est urgent de faire un emploi juste (justesse et justice) des mots.

           2) Nicolas Sarkozy aurait dit « le quart de la moitié du commencement » des paroles de Georges Frêche que les cris « Au loup ! » auraient fleuri même dans les banlieues lointaines en feu... Je suis passablement choqué par l’absence de manifestants dans les rues de Paris (au moins) dès ce soir. Il est vrai qu’une parole blessante pour les Noirs n’est pas la même selon qu’elle est dite par un homme « de droite » ou par un homme « de gauche ». En France, la tendance en politique est aujourd'hui d'être borgne.

           3) Cette inégalité de traitement des paroles déplacées des hommes politiques me révulse.

        Post scriptum : Madame Marie-Noëlle Lienemann, députée PS de l’Essonne, a été brillante à l’émission du 9 décembre 2006 d’Arrêt sur image (chaîne de télévision France 5), pour avoir reconnu que c’est « la matrice de pensée » de Georges Frêche qui est inquiétante. L'expression est d'une justesse et dune élégance rares. Elle a dit  - ce qui est tout à son honneur -  qu’il ne lui vient pas à l’esprit de voir les gens « en Noirs et en Blancs » et que le problème posé par le conseiller de l’Hérault se trouve dans cette approche raciale. Bravo, madame ! Bravo aussi pour avoir (ré)affirmé qu’un homme politique doit avoir en vue de « proposer » quelque chose qui dépasse la perception commune de la population…

    Lundi 25 décembre 2006 : James Brown est mort cette nuit.

            Quand de Gaulle mourut, un journal parisien remplit toute sa première page de cette seule phrase : "De Gaulle est mort !". L'Appel de Londres et le discours de Phnom Penh ont corrigé les trajectoires historiques aberrantes de Pétain et de Johnson. Ils connurent une influence planétaire. De Gaulle surpassa ceux de son demi-siècle. Même après le rock'n roll et surtout après le rap, It's a man man man's world continue de faire tourner la tête aux danseurs qui se tiennent encore le corps, le bras autour de la taille ou le coude de la cavalière lascivement posé sur l'épaule de son cavalier. À travers le monde entier, les silences de ce morceau de musique et la voix tourmentée de James Brown sèment encore l'émotion, le désir, l'amour. 

            James Brown, le chanteur noir qui fit descendre le gospel de la transcendance divine dans les slows prosaïques des salles de danse et des surprises-parties...

            Donc sur cette page du 25 novembre 2007, j'écris : James Brown est mort !

    Vendredi 29 décembre 2006

            Pierre Moscovici (France Inter, à 08h55) a tenu ce raisonnement spécieux : selon lui, l'Europe a été construite pour la paix, par conséquent les zones où sévit la guerre sont appelées à enter dans l’UE : les Balkans prochainement, puis plus tard, la Turquie.

            Je peux poser la question suivante : Pourquoi ne pas faire entrer dans l'UE tous les belligérants de la terre ?

            Je peux aussi déduire de son raisonnement :

   1) que le Moyen Orient  doit faire partie de l’UE

    2) que la zone Irak-Iran-Pakistan-Afghanistan, les ex-URSS : idem

   3) que l’Afrique des massacres de masse contemporains, idem

   4) donc, à terme, seraient hors de l’UE : les USA, la Chine, où il n'y a pas de guerre. Et le Canada.

            C’est absurde.

    Lundi 26 février 2007

            Hier soir (France 2, informations de 20 h 00), j’ai entendu José Bové raconter, au Mali, les inepties habituelles sur le développement inégal des pays africains : la faute des élites locales n’a pas été mentionnée…. Comme d’habitude : le dirigeant africain est incapable, paraît-il, d’être médiocre et méchant envers les siens. Ce sont les autres qui le sont à sa place. Pourquoi ? Pourquoi cette inégalité ? Quand l'Africain aura-t-il sa part entière d'humanité ? Dans un texte, qui sera publié bientôt sur mon autre site, j'aborderai cette question de manière argumentée. L'Africain est né au monde depuis longtemps.

    Vendredi 24 mars 2007

            Hier soir (selon la radio de ce matin, France Inter), Ségolène Royal s’est rappelé qu’une identité française ne peut pas ne pas exister, si l’on dit que la France existe et que, par conséquent, existe aussi une culture française. Par ce discours, elle offrirait au Parti socialiste l’occasion de se racheter d’une bévue et de ses conséquences :

            1° la bévue, c'est de croire (ou d'avoir cru jadis) que l’internationalisme fait l'internationalité et sonne la fin des nationalités. Pour vouloir et pouvoir être toutes les nations du monde, il faut d'abord être soi-même, se connaître et ne pas se sentir honteux d'hériter d'une nation, ne pas se sentir diminué, ridicule de le dire.

            2° la conséquence de cette bévue, c'est d'avoir laissé le thème de la nation et de l’identité française à Messieurs Le Pen et de Villiers, qui en ont fait ce qu’ils ont voulu à des fins électorales, l'instrument d'usage étant, le plus souvent, la xénophobie. La gauche et la droite françaises l'ont fait, en tout cas, tous ces hommes et femmes politiques de gauche (hors Chevènement) et de droite qui, dans leurs discours ou leurs interventions dans les media,  ne disent jamais la France mais "ce pays", comme si c'était une tare ou un gros mot de prononcer l'expression "la France". Ils ont laissé une place vide. Or c’est toujours pareil et bien connu : la nature a horreur du vide. Quand on laisse le vide s’installer, il se trouve toujours un système naturel (mécanique) ou quelqu’un (en l'occurrence, des hommes politiques) pour le remplir. Parfois on remplit le vide de n’importe quoi, c'est par exemple ce qui arrive quand les parents ont « oublié » d’éduquer leurs enfants : les enfants remplissent leur vide « intérieur » (vie psychique) de n’importe quoi, dont, entre autres, les chemins glissants de la délinquance. Le Pen et de Villiers ont rempli la place vide de la nation et l’identité françaises. Ils s'en sont emparés comme d'un cadeau que fait l'ignorant qui se débarrasse, sans s'en apercevoir, d'un bien précieux qu'il croyait sans valeur. Ils l'ont rempli d'un "n’importe quoi politique", qui, outre qu'il est pernicieux et dangereux,semble souvent anachronique. Pourvu qu'un soir de mai 2007, de cet abandon coupable, on ne se morde les doigts ...

             Donc : ce n'est pas être taré ou arriéré que de dire qu'on a (ou vient) une patrie, une nation. De même, on peut aimer sa patrie sans être pour autant nationaliste.

 

        Lundi 23 avril 2007 : Ségolène Royal veut François Bayrou

    Ségolène Royal vient de déclarer qu’elle veut rencontrer François Bayrou… Elle vient de découvrir (ou de montrer) qu’elle est un « homme politique »  comme les autres. Évidemment, j’emploie le mot homme au sens d’άνθροлος, non d’άνήρ. Une fois cette précision donnée, l’expression « homme politique » sera entendue comme le syntagme asexué qui désigne le rapport pervers qu’un être humain (mâle et/ou femelle, donc άνθροлος) entretient avec le désir de pouvoir et de puissance (qu’il s’agisse de l’éducation d’un enfant ou de l’exercice du pouvoir politique). Certes, le discours de Villepinte de Ségolène Royal transpirait de la femme qui touchait symboliquement son ventre en parlant des enfants immigrés qui sont tous de enfants de la France. Certes, à écouter ce discours, quiconque a encore une âme sensible sent les poils de son corps se dresser d’émotion. De même, son acte très fort du 19 février 2007, à TF1, quand elle s’est dirigée vers l’homme en fauteuil roulant, atteint de sclérose en plaques depuis plus de trente ans. Le lendemain et les jours qui ont suivi, j’ai entendu des gens de toutes sortes gloser sur la main, toute de tendresse spontanée, qu’elle donna à cet homme en larmes. Quiconque, homme ou femme, candidat(e) à la Présidence de la République, n’eût pas eu cet élan de générosité et compassion (au sens du partage de la souffrance et des maux d’autrui), à cet instant-là, n’eût pas mérité que l’on votât pour lui. En tout cas, dans mon fauteuil, je fus ému et fut enclin à reconnaître dans ce geste la part de femme d’une candidate car -j’en convins, au fond de moi- aucun homme (un mâle) politique (en France) l’avait fait auparavant, en tout cas, ne l’a encore fait devant une caméra de direct de la télévision. 

    Mais ce lundi matin, tout a changé. Les démons habituels, ordinaires et de la politique sont (re)venus à leur vulgaire place de producteurs de combinaisons d’appareils en vue de la conquête du pouvoir. La femme est devenue l’asexué politique. Ségolène Royal vient de découvrir ou redécouvrir les délices des combinaisons politiques d’appareils, l’espérance mirifique qu’autorisent les mensonges et les montages destinés uniquement à se faire élire : le pouvoir à tout prix. Donc, des renoncements. Des palinodies aussi, car une fois que l’« homme politique » est proche de la prise du pouvoir, nous avons l’habitude de le voir faire tout pour s’en emparer, jusqu’à se contredire. Il est vrai que, ce lundi, j’ai vu à la télévision une autre femme, celle qui, après avoir déclaré à Arlette Chabot « je n’ai pas fait de compromis au sein du Parti socialiste, alors vous n’allez pas me demander de faire des compromis … », déclare  aujourd’hui, en « homme politique » asexué, qu’elle veut former un attelage de majorité de gouvernement avec François Bayrou. Je ne suis pas doué en gestion de la lutte pour le pouvoir en politique ni doué en « politologie », mais, après avoir retourné dans tous les sens les deux « hommes politiques » et leurs programmes de campagne du premier tour, je ne vois vraiment pas comment, sans compromis, Ségolène Royal pourra s’unir au président de l’UDF pour la conquête de l’Élysée. Sans compromission idéologique et politique, non plus (compromission : … « accommodement » ; accommodement : « expédient pour concilier », in Le Petit Robert). En effet, ces deux « hommes politiques » sont mystérieusement -presque mystiquement- persuadés d’être habités par le destin obscur d’être Président de la République française : celui des deux qui n’est pas élu Président est seulement celui qui ne l’est pas encore et qui aurait dû l’être ; donc celui qui fera tout pour le devenir, et ce, le plus tôt possible. Un attelage politique -disons : un pseudo-« ticket » électoral- ne pourra que simultanément aller à hue et à dia ; il marchera en crabe ou, tout simplement, ne pourra pas avancer. La République ne tardera pas à souffrir,  une nouvelle fois, de ce surplace. De plus, comment deux « hommes politiques » si autoritaires, deux caractères si entiers et conquérants, peuvent-ils former une majorité politique loyale, régulée et stable ? Pour ces deux-là, en politique, convoler, c’est s’affairer activement -en tout bien tout honneur cependant- à diverger puis divorcer. Alors ? 

    Ce lundi 23 avril 2007 est marqué par l’agitation frénétique d’une Ségolène Royal qui s’emploie à faire croire à ses électeurs d’hier et à ceux de François Bayrou qu’elle s’entendra, le 6 mai prochain, avec « le troisième homme »  du premier tour pour gouverner la France ensemble, main dans la main. Cette agitation « politique » nous montre un corps de femme et nous fait entendre une bouche embellie de rouge à lèvres. Ce corps et cette bouche sont mus par un raisonnement d’« homme politique » autant spécieux que mensonger. Le même raisonnement avait valu à la France l’attelage mal formé que François Mitterrand n’a pas pu conduire si ce n’est par un cinglant « l’accord vaut mieux que le commentaire » destiné à un Georges Marchais, tirant vers la « gauche », exigeant et pressé concernant l’application du « programme commun » et les nationalisations d’abord freinées et bientôt abandonnées par l’élu à la rose de la cérémonie mémorable du Panthéon, le 10 mai 1981.  Je prétends que Mitterrand, qui avait une « science » consommée de la conduite de la politique comme jeu d’échecs, savait ce qu’il fallait, avait calculé ses coups à l’avance et, par conséquent, savait jusqu’où il allait ou voulait « embarquer » le PCF. Je prétends aussi que Ségolène Royal sait très bien qu’une « vie commune » avec François Bayrou est impossible et que le morceau de séduction qu’elle lui fredonne, depuis ce matin, est voué à une imminente cacophonie de fin de partie. N’empêche, elle se sera emparée du pouvoir… par les moyens habituels des « hommes politiques ». À une émission de télévision d’avant élections, elle a dit qu’elle voulait introduire la morale en politique. Où est passée la morale, quand on se lève, un lundi matin, avec un tel mensonge dans la tête dans le but de se faire élire, quitte à faire croire que celui dont le programme de gouvernement était mauvais et nuisible à la France hier, dimanche, avant 20 heures, en a un bon ce matin, même sans qu’il ait dit à personne, dans la nuit, qu’il l’avait modifié ?

    Mardi 24 avril 2007

    Depuis dimanche dernier, les journalistes ne cessent de parler d’un « électorat » de Bayrou (qui a obtenu 18.25 % des suffrages). Ils parlent de cet « électorat », d’une part, comme d’une certitude, comme d’un bloc d’électeurs, lequel aurait fait allégeance au Président de l’UDF et, d’autre part, comme d’un bien dont celui-ci disposerait à sa guise. Et si leur certitude n’était que fausseté ? Je respecte tant l’anonymat du bulletin de vote que je ne dirai pas le nom de cet électeur dont je vais parler. Je connais au moins un électeur qui n’adhère pas au programme de Bayrou du 1er tour, qui a même beaucoup de reproches à faire à cet homme qui, pendant des années, a réduit une partie de ses positions politiques majeures à un anti-Chirac obstiné jusqu’à la caricature. En particulier, un des reproches concerne le quinquennat que François Bayrou a voté (et fait voter) et qui aura comme conséquence politique l’exercice d’un régime présidentiel fort, à dérive personnelle. Cet électeur s’est pourtant servi du bulletin de vote imprimé au nom de François Bayrou pour empêcher Le Pen de se gausser et pour contribuer à ramener le Président du Front National et son parti à la hauteur du pourcentage des électeurs qui votent réellement et par conviction pour eux.

    François Bayrou est troisième du premier tour de l’élection présidentielle. Pourtant, après ce premier tour et avant le second, nous assistons à un troisième tour lamentable et fictif, un cosmodrome d’où le médiatico-politique va lancer un pétard mouillé au lieu de propulser une vraie fusée France arrimée à un solide et réel débat  - le seul -  du second tour, qui devrait faire entrer la nation dans le siècle qui commence et oublier définitivement les combinaisons de partis, de type Quatrième République, du siècle dernier. En France, il y a encore du retard en politique ! On donc a sorti les armes sophistiquées, dont Jacques Delors, pour demander le montage précipité d’un attelage politiquement « baroque » Royal-Bayrou pour le second tour. La  conversation qu’on est en train de monter, qui ne sera jamais un dialogue, ne peut être que purement factice… Bref, alors, allez demander à cet électeur… de voter comme un mouton pour Ségolène Royal ou contre Nicolas Sarkozy parce que François Bayrou se sera amusé avec l’un d’eux à un débat façonné par des appareils de partis. Vous mépriseriez cet électeur, qui a voté Bayrou au premier tour uniquement pour « éliminer » et/ou contribuer à ajuster les proportions des partis politiques au sein d’un électorat français de plus de 42 000 000 d’électeurs. Au premier tour, on élimine… Le constat est fait aujourd’hui et est fort réjouissant : depuis le 22 avril 2007, le Front National est à une proportion qui fait nettement moins peur que celle qu’il a pu atteindre auparavant (en 2002, par exemple), à titre gracieux, quand on l’aida par calcul politique. Cet électeur est aujourd’hui satisfait et très content du travail accompli, avec d’autres évidemment, et ne s’attend pas à ce qu’un autre lui commande ce qu’il doit faire dans l’urne le 5 mai prochain. Pour peu que l’on soit (encore) un vrai démocrate et non un vulgaire calculateur des bas moyens de gagner en politique (trop souvent à n’importe quel prix), il est recommandé de se rappeler que la démocratie des urnes est la conquête principale de la liberté du citoyen, à qui l’on ne doit point demander de « se compromettre ».

    Cet électeur veut la France, non des combinaisons politiques.

        Samedi 02 juin 2007 : comment s'en débarrasser

    J’ai appris, en écoutant la radio, que François Fillon a dit qu’un ministre qui n’aurait pas reçu l’investiture parlementaire les 10 et 17 juin prochains serait contraint à la démission de son gouvernement. On peut s’interroger sur la légitimité d’une telle exigence, surtout à une époque où l’on veut, en France faire la guerre au cumul des mandats, cumul qu’il faudra bien élargir aussi à celui des « fonctions » politiques occupées par un seul homme ou un seul « nom ». Mais les choses étant ce qu’elles sont aujourd’hui, en France, j’avoue que j’aime assez le panache du risque que le Premier Ministre accepte pour lui-même, qui brigue un mandat de député d’un des départements de la Loire…

    Cette demande de François Fillon me conduit à deux remarques :

    - La première : c’est un rappel fait à de Villepin, qui ne fut point élu par le peuple français. Si le pari réussit, ce sera une preuve du reproche que Sarkozy fit un jour à Villepin, sans le nommer.  

    - La seconde remarque : Quiconque sait observer les us et coutumes du jeu de l’amour et de la haine des politiciens doit lire dans cette décision de François Fillon  - et de Nicolas Sarkozy -  ce qu’on appelle « un grand coup politique » (à la Mitterrand). En effet, c’est un procédé ourdi avec adresse contre Alain Juppé, « le meilleur d’entre nous », dixit Chirac. Car le maire de Bordeaux, à qui on n’a pas cessé de dérouler le tapis rouge (même à l’étranger : … le Canada) depuis sa condamnation par la justice française, est vraisemblablement le futur adversaire UMP de Sarkozy aux élections présidentielles de 2012, puisqu’il n’y a pas de raison qu’il ne se croie pas effectivement « le meilleur d’entre nous », surtout si, entre-temps, Chirac se rappelle au bon souvenir de son successeur à l’Élysée, … qui n’exécuta point, bien que Chirac décidât (tout le monde voit à quoi je pense)... Le 10 ou le 17 juin 2007, si le « coup » réussit, Sarkozy se sera enlevé une épine politique de poids ; il se sera ouvert, un boulevard de précaution et aura pris 5 années d’avance sur ses adversaires (de droite et/ou de gauche).

    Que fera Juppé, si Bordeaux le largue le 10 ou le 17 juin prochains ? La partie « amour » du jeu de l’amour et de la haine des politiciens lui offrira un grand poste d’ambassadeur de France ou la direction de l’École de Rome, en tout cas, l’accolade présidentielle de consolation lui décernera le prestige de l’avantage acquis « dû à son rang », comme le veut la formule.

    Dimanche 10 juin 2007 : Ce soir, sur TF1, François Hollande n’a même pas daigné se réjouir de l’effondrement du Front national au 1er tour des élections législatives (environ 7%), préférant ergoter sur d'autres points de chiffres. Il y a des moments où le calcul politique rend certains hommes indécents !

    Mardi 12 juin 2007 : le juste milieu

    L’année dernière, en avril 2006, à l’époque des manifestations contre le CPE (Contrat Premier Emploi), j’ai téléchargé et imprimé le texte du Projet de loi ainsi que la Décision du Conseil constitutionnel, saisi au sujet de la constitutionnalité de ladite loi. J’en ai fait l’objet de travaux pratiques de mon cours de philosophie sur la politique, l’État, le droit en classe terminale L. Le cours s’appuyait aussi sur la Déclaration des droits de l’homme et le conflit légalité/légitimité, afin de montrer combien la liberté était en jeu dans un contrat qui autorisait l’employeur à renvoyer chez lui un employé du jour au lendemain… Après lecture des passages appropriés, j’ai dû faire remarquer aussi à la classe la présence artificielle -sorte de pièce rapportée- du projet de loi « CPE » défendu par Azouz Begag, en janvier 2006, dans un ensemble législatif d’août 2006 qui avait une autre visée politique et administrative… À la fin de mes commentaires critiques et de la discussion des différents points de vue, une élève m’a dit : « Monsieur, vous n’avez pas besoin de nous dire que vous êtes de gauche ».

    Cette année, en avril 2007, j’ai fait du contenu politique du débat télévisuel entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy l’objet de travaux pratiques de mon cours de philosophie sur les fins et les moyens de la politique, dans la même série. Une partie des mes remarques critiques porta sur la « bourde » monumentale de Ségolène Royal concernant la femme policière qu’il fallait faire raccompagner chez elle par des hommes policiers pour empêcher les violeurs de violer les femmes policières. Entre autres, je fis apparaître devant la classe qu’une telle « bourde » politique nous faisait régresser en deçà des conquêtes féministes, même les moins agressives, des cinquante dernières années… À la fin de mes commentaires critiques et de la discussion des différents points de vue, un élève m’a déclaré : « Monsieur, vous, on voit que vous allez voter à droite dimanche ».  

    Je suis tout à fait satisfait de ces deux jugements. Certes, spontanés et préfabriqués, ils illustrent l’absence habituelle (constatée aussi chez beaucoup  de citoyens « adultes ») de nuance dans les appréciations politiques des paroles et des gestes. Mais ces deux commentaires d’élèves sont pour moi la preuve que je me suis acquitté philosophiquement de ma fonction de professeur de philosophie.

    Lundi 18 juin 2007 :

    Hier soir, sur TF1, j’ai vu sur le plateau un démenti vivant de la « discrimination positive » : la jeune Noire Rama Yade (d’origine sénégalaise, dit-on) qui a interpellé François Hollande n’a certainement pas été à ce niveau grâce à l’ajustement d’un quota en faveur d’une « minorité visible ». Vu l’aisance de son discours et la compétence argumentative de son intervention, ce sont certainement le travail, le courage, le talent et le mérite qui l’ont conduite là où elle est. Rama Yade est là où elle est par ce qu'elle a et est, en tant qu'être "pour soi" (au sens de Hegel), non par la couleur de sa peau. C'est la naissance d'une femme politique française très bien formée  - probablement nommée ministre ou secrétaire d'État aujourd'hui -  avec laquelle il faudra, de toute façon, compter (la gauche comme la droite) dans les dix années qui viennent.

    Dimanche 23 septembre 2007 : sur une thèse pernicieuse comme quoi les nazis étaient des hommes ordinaires

    1) Cette thèse est une évidence car tout homme est aussi un homme ordinaire.

    2) Cette thèse cherche à fonder l’extraordinairement monstrueux sur l’ordinairement humain. C’est au moins un paradoxe voire une contradiction qui permet à celui qui la formule de nier que chaque homme a sa propre histoire qui fait qu’il ne peut, en toute rigueur, jamais être un homme ordinaire. Telle histoire singulière prit le parti de Lazare, pauvre et ulcéreux ; telle Princesse qui sut bien danser, obéissant à sa mère, demanda à recevoir et obtint la tête de Jean-Baptiste sur un plat d’argent. Dans la commisération et la compassion de l’un ou la vengeance et l’orgie sanguinaire qui meuvent l’autre, le même constat s’impose : aucun homme ne saurait être pris pour un homme ordinaire. Poussé par sa passion, cet homme, érigé en singularité désirante, est déjà sorti de l’ordre plat de l’humain ordinaire.

    3) Les nazis ont été des nazis parce que, surtout, ils ont cessé d’être des hommes ordinaires. Leur place exceptionnelle dans « l’ordre ordinaire » (Pléonasme ?) des hommes fut d’être des nazis, ce qui, de fait et de droit, les distingua des hommes ordinaires. Leur place nazie dans l’histoire est leur exceptionnalité historique. Ils n’ont donc pas pu être des hommes ordinaires. Du reste, c’est toute l’histoire des hommes qui a procédé de et par cette exceptionnalité bonne ou mauvaise de chaque homme. Ainsi de l’esclavage, ainsi de la colonisation, ainsi des génocides (ethniques ou politiques) du XXe siècle, ainsi des massacres politiques courants de l’Histoire, ainsi des tueurs en série, ainsi des violeurs d’enfants... Ceux qui ont commis ces actes se sont précisément distingués des hommes ordinaires (si tant est qu’il en existe !). Ils se sont surtout distingués de la grande masse de leurs victimes, parce que précisément ils sont sortis des rangs pour faire ce qu’ils ont fait d’ignominieux. Les hommes ordinaires ont précisément été ceux qui n’ont pas pris le même chemin qu’eux ou qui ont eu le malheur de croiser leur chemin d’abjection. L’immense distance qui sépare le bourreau et la victime ne peut pas être comblée par le sophisme bu bourreau homme ordinaire, qui, quand on en fait une maxime de l'action, signifie qu'il n'existe pas de bourreau. C’est trop facile d’absoudre ainsi tous les méchants de la terre. "Méchant" est aujourd'hui un gros mot. Il paraît qu'il n'existe point de méchants. Je m'excuse d'avoir employé un gros mot.

   Lundi 22 octobre 2007 : François Duvalier

    Il est 16h30, en France.

    Je m’aperçois qu’avec un mois de retard ma mémoire vient de me restituer la date qui a fait de nombreux Haïtiens de ma génération ce qu’ils sont devenus, en bien comme en mal. Pourquoi ce retard d’un mois ? Quel est son rapport avec l’inconscient ?

    En tout cas, il y a 50 ans et un mois -le 22 septembre 1957- des élections eurent lieu en Haïti. Elles firent de François Duvalier le vainqueur, qui devint Président de la République pour six ans, si la Constitution est appliquée (Justement : Quand ? Combien de fois la Constitution a-t-elle été respectée, en Haïti ?). Duvalier viola tant la Constitution et sut si bien se faire réélire ( ?) qu’il ne quitta le pouvoir que mort, en 1971. Six devinrent quatorze ! Les dictateurs, pour s’accrocher à leur pouvoir, se jouent des identités mathématiques et de la table de Pythagore. C’est leur « science » pratique du calcul. Et encore par la force du destin, « À la grâce de Dieu », comme le disent souvent les Haïtiens, l’ère de « Président à vie » de Duvalier n’a pas duré autant que « Papa Doc »  aurait désiré …vivre.

    Que valurent les élections purement haïtiennes de François Duvalier, ce médecin, guérisseur du pian endémique, aimé du peuple, élections dont les résultats étaient programmés, des mois à l’avance, par une junte militaire ?

    Qui vota, le 22 septembre 1957 ?... des enfants aussi votèrent. Par exemple, un enfant de douze ans vota plusieurs fois, ce dimanche-là.

    Il n’y a pas de doute, nous, les Haïtiens, sommes les causes et les effets de nos anomalies. Pour être performants dans ce domaine, nous n’avons pas besoin d’un « grand Satan » ou d’un « grand méchant loup » étrangers. Un ou deux dictateurs de temps en temps, autrement dit tout le temps (ou presque), et nos anomalies politiques deviennent exponentielles. Idem pour leurs conséquences.

    Mardi 23 octobre 2007 : sur « l’immigration de peuplement »

    Ce matin, j’ai entendu (France Inter, vers 07h10) une femme, dont je n’ai pas retenu le nom, qui était interrogée sur l’immigration. Elle évoquait l’immigration à l’échelle européenne et a « sorti » un propos choquant, que j’entends, du reste, depuis déjà un certain temps. Elle a dit que, les Européens (les Européennes, en réalité) étant frappés d’un taux de fécondité exceptionnellement bas, l’Europe doit faire appel à une « immigration de peuplement ». Voilà l’expression qui est pour moi un scandale. Elle me met hors de moi, chaque fois que je l’entends, et ce, pour plusieurs raisons qui dépendent de l’examen de ces deux questions : Quelle est la légitimité qui puisse fonder l’appel d’un peuple à un autre peuple pour l’aider à se repeupler ? N’y a-t-il pas un risque pour le peuple ustensile ?

    Dans le cadre d’un blog, je ne développerai pas toute l’argumentation philosophique que requiert le traitement de ces questions. Je me contenterai de donner ici quelques "réactions", quitte à écrire, plus tard, après enquête, l’Essai critique qui répondrait à ce projet troublant. Cet Essai serait publié dans la partie « polémique » de ce site.

    1° Cette « immigration de peuplement » est une « immigration choisie ». Or il n’est pas certain que ceux-là mêmes qui s’offusquent de l’immigration choisie de Nicolas Sarkozy s’offusquent également de cette « immigration de peuplement » qui, elle aussi, instrumentalise l’immigration et l’immigré(e). Je vois mal l’Europe (UE) choisir des vieillards pour se repeupler. Je vois mal l’UE choisir des impotents, des invalides, des malades pour se repeupler. Elle choisira les immigrés qui seront capables d’assurer ce peuplement. Mais je dois avouer que ce n’est pas vraiment l’immigration choisie qui me choque car, hormis le statut de réfugié politique et celui d’étranger marié à un ou une National(e), je ne connais pas, à ce jour, d’État qui n’ait choisi l’immigré qu’il accueille.  Je suis entré en Côte d’Ivoire pour y enseigner la philosophie, répondant à une offre d’emploi de cette République en pleine expansion (... In eo tempore, vero,  pacificus Huphuetius Aries rexit). L’offre d’emploi fut la condition pour que l’ambassade de Côte d’Ivoire, à Paris, me délivrât un visa « long séjour ». Il y eut aussi regroupement familial.  La France avait « choisi » de ne pas employer un étranger dans la fonction publique d’enseignement pendant que la Côte d’Ivoire avait « choisi » de n’accueillir un enseignant que s’il était muni d’un contrat de travail. D’ailleurs, dès que nous -les enseignants étrangers- fûmes parvenus à former assez d’enseignants ivoiriens pour nous remplacer (ce qui était notre unique mission et, par ailleurs, le chômage des jeunes enseignants commençait à exister), nous reçûmes une belle lettre de remerciement et de licenciement de Monsieur le Ministre ivoirien de l’Éducation nationale. Je quittai la Côte d’Ivoire, au terme légal de mon contrat de travail, ce dont je ne m’offusquai point.

    Dans ce paragraphe, j’ai voulu seulement attirer l’attention sur l’incohérence qui charpenterait l’acceptation de « l’immigration de peuplement » et le refus de « l’immigration choisie ». 

    2° Ce qui me scandalise, c’est qu’on exalte, par ce propos d’« immigration de peuplement », une demande officielle voire légale d’introduction d’utérus reproducteurs car, tout le monde le sait, ce sont les femmes qui accouchent. Je suis choqué parce que cette solution politique par la « technique » de l’utérus reproducteur ne revient pas sur les solutions techniques qui ont rendu possible la libération sexuelle, sociale et féministe de la femme européenne. Car il est un fait que, dans les familles européennes « occidentalisées », l’absence d’enfants et la réduction du nombre d’enfants ont été des formes de la solution « technique » qui devait servir de moyen à la mise à disposition d’une très grande liberté de la femme (et de l’homme) en Occident, en général. Nul, en tout cas, pas moi, ne penserait aujourd’hui à regretter cette liberté. Il n’est pas question de juger des faits : les faits sont là, je me contente de les enregistrer comme présences. Je ne porte même pas un jugement sur les implications morales qui ont présidé à leur mise en œuvre. Dans ce qui n’est ici que la forme d’un blog, il est seulement question d’interroger cette présence des faits pour en extraire la signification philosophique : par exemple,  me poser la question philosophique de l’adéquation du moyen à la fin. On ne m’empêchera pas alors de dire que l’« immigration de peuplement », choisi comme solution  du problème induit par la solution « technique » du problème de la liberté de la femme d’Occident, n’est pas adéquate à la fin pour laquelle on l’envisage. Elle me choque et me révolte. L’appel d’un peuple à un autre peuple pour l’aider à se repeupler introduit quelque désordre dans les rapports moraux que les peuples doivent avoir entre eux. Je vois l’inégalité au début comma à la fin de ce commerce des peuples. Au moins à titre provisoire, je considère l’immigration de peuplement moralement inacceptable.

    J’aimerais savoir ce qu’en dit le Comité National d’Éthique.

    Mardi 11 décembre 2007: au sujet d'un syntagme

    Je viens d’entendre Pierre Moscovici (France Inter, 08h45) dire que l’expression « concurrence libre et non faussée », qui figure au début du Projet de traité constitutionnel européen, ne le gêne pas. Moi, cela fait plus de deux ans que j’ai écrit ma position sur cette expression mais je n’ai pas la possibilité de l’exposer publiquement (hormis ces pages de mon site). La position de Pierre Moscovici (d’aujourd’hui) rencontre la mienne (d’hier). Pour le vérifier, il pourrait s’adresser à Monsieur Henri Emmanuelli, député des Landes, son collègue institutionnel du Palais Bourbon, à qui j’ai choisi d’adresser une lettre (recommandée + AR du 16 janvier 2006) de six pages sur ce que j’y ai appelé (un emprunt aux linguistes) un « syntagme » pour désigner l’expression citée par Monsieur Moscovici. Ce syntagme est autant important que décisif, me semble-t-il, quant à l’analyse et à l’attitude objectives qu’on doit tenir devant le (feu ?) Projet de traité constitutionnel européen. Le texte de ma lettre date du 17 juin 2005, le jour où j’ai commencé à l’écrire. Par référendum, la France venait de rejeter ce Projet de traité constitutionnel.

    Mercredi 9 janvier 2008 : « monarchie élective » ?

    J’avoue ne pas comprendre ce que j’ai entendu.

    Hier, en écoutant la conférence de presse du Président de la République, un patron de presse parisien de quelque puissance, qui avoue s’inclure dans les « bo-bo », a dit que nous vivions, en France, sous une « monarchie élective ». Moi, je vis en France depuis l’âge de vingt ans ; je suis naturalisé Français depuis 1983. Mais même contraint à l’exil français volontaire, je garde encore une liberté d’opinion et de parole qui me permet de dire qu’en 1983 je n’aurais jamais accepté de prendre la nationalité d’une monarchie. Aujourd’hui, en 2008, puisqu’il m’est évident que je ne vis pas sous une monarchie, je continue d’être Français, allègre et alerte. Je ne peux donc que « révoquer en doute » l’expression de ce journaliste et m’en vais en exposer quelques raisons.

    D’abord, quand j’étais élève, en Haïti, mes professeurs d’histoire m’ont appris combien la guerre de libération des esclaves de Saint-Domingue (1791-1804) était redevable au renversement, en France, de la monarchie et à son remplacement constitutionnel par la république. À la conscience historique et civique de tout Haïtien est lié pour toujours le nom de Léger-Félicité Sonthonax. Ce commissaire civil, envoyé par la Révolution française dans la colonie, arriva dans l’île le 18 septembre 1792. Il distribua des fusils aux esclaves pour qu’ils recouvrissent leur liberté et, le 29 août 1793, décréta l’abolition de l’esclavage dans la province du nord de Saint-Domingue. Par ces mêmes leçons élémentaires d’histoire d’Haïti (et de France), mes professeurs m’ont appris aussi que ce qui s’est passé en 1789 se lit dans le mot « constitution » : entre le 9 juillet 1789 et le 3 septembre 1791, l’Assemblée (nationale) constituante puis législative, qui a réglé la place politique relative du roi et du « peuple français », n’a pas voulu autre chose que « donner à la France une constitution ». C’est en 1789 que la France commença de ne plus avoir de roi et commença à fonder sa vie politique sur une constitution démocratique ! Depuis ces lointains cours d’histoire, je me suis instruit aussi par des lectures diverses qui m’ont fait comprendre que, dans l’histoire politique de la France, il fallait, à partir de 1789, lire ce que les logiciens appellent une disjonction exclusive : ou bien c’est le roi et la monarchie (de droit divin) ou bien c’est la constitution et la république (de droit électif). J’ai cru comprendre encore que, dans le cas particulier de la France (« exception française » ?), on ne pouvait sortir de cette disjonction exclusive sans risquer une contradiction dans les termes. Le roi de France n’a jamais été élu ! Par conséquent, et du point de vue de l’histoire politique singulière de la France, l’expression « monarchie élective » est politiquement contradictoire dans les termes. Voilà les choses historiques élémentaires que j’ai apprises, lues, comprises.

    Ensuite, il me semble que le langage de l’histoire constituée –la science historique- peut, en l’occurrence, dire la vérité et nous instruire. C’est ainsi qu’en histoire (la science) de France l’expression « ancien régime » recense une irréversibilité, laquelle fait que toute « restauration » de type Louis XVIII puis Charles X (1815-1830) ou « monarchie de juillet » (1830-1848) est toujours vouée à l’échec politique et institutionnel. Pas plus de trente-trois ans de parenthèse monarchique à l’intérieur d’une longue période de deux cent dix-neuf ans qui a exactement commencé avec la fin du pouvoir monarchique (au plus tard, à la date symbolique du 21 janvier 1793). La république reprend toujours la place que lui a donnée l’inflexion irréversible de 1789-1799 (coup d’État du 18 brumaire an VIII [9 novembre 1799]) ! Par conséquent, parler, en 2008, de « monarchie élective » est anachronique et nie la nature profonde du procès historique unique qui a formé la France moderne et contemporaine née de 1789. Facilité de forme, oublieuse du fond, interprétation conjoncturelle et opportuniste de la factualité politique française du moment, l’expression « monarchie élective » est historiquement erronée. Au demeurant, il ne faut point projeter l’histoire d’une nation sur ce qui n’est que l’effervescence passionnelle du sentiment qu’un seul (un journaliste) a pu se former de l’actualité : le résultat ne peut conduire qu’à une déformation de la trajectoire réelle de l’histoire collective au profit d’un point de vue personnel, à l’avantage dérisoire d’un prisme trompeur. Il n’existe pas de monarchie dans le temps présent de la France. En France contemporaine, tout gouvernement ou État qui voudrait se présenter comme une monarchie est condamné à être autre chose qu’une monarchie, laquelle est historiquement de l’« ancien régime », c’est-à-dire un passé révolu et définitivement dépassé.

    Enfin, je pense être suffisamment attentif à moi-même et conséquent avec moi-même pour écrire ici, dans cette page, que si, en 2007, j’avais vu la France élire une « monarchie élective » -(Rappel : élire une monarchie élective est doublement contradictoire ! Mais je ne vois comment le dire autrement, une fois que l’expression « monarchie élective » est mise sur le marché du commentaire politique)-, j’aurais renoncé à la nationalité qu’elle m’a accordée en 1983. Moi, je n’ai jamais souhaité être un sujet mais un citoyen, au sens de « 1789 », cette Révolution et son texte fondateur –la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen- qui, à ma connaissance, sont encore la source du droit du Conseil constitutionnel de la France de 2008 et qui ont révoqué sine die la monarchie. En France, la monarchie est politiquement morte depuis la Révolution, le mot même de « monarchie » (« de droit divin », « élective ») est bouté hors de la sphère de la politique vivante et réelle.

    Mercredi 23 janvier 2008 : Ce soir, il y a "Mai 68" à la télé. "Ce n'est qu'un début" ... pour l'année 2008.

    Jeudi 24 janvier 2008 : Sur le « Droit d’inventaire » d’hier soir

    Cet énième numéro de « Mai 1968», intégré à un « Droit d’inventaire », a biaisé avec la vérité en donnant à Daniel Cohn-Bendit l’occasion de briller à peu de frais. Il a pu, comme par enchantement, sortir son fleuret contre Georges Marchais : « Pour moi, a-t-il dit haut et fort, [Marchais] c’est une ordure », content de l’effet attendu. Daniel Cohn-Bendit est venu flinguer un mort à la télé ! Je n’avais jamais vu cela ; même pas imaginé. On n’a point besoin d’être militant communiste du PCF pour trouver le procédé est proprement scandaleux. Mais après tout, pourquoi Daniel Cohn-Bendit s’en serait-il privé puisque, pour la énième fois, on lui a servi sur un plateau caméras et micros d’exécution politique de diverses façons et de tons variés (de Gaulle, Giscard, Chirac, auparavant, et Georges Marchais, hier soir) ?

    Malgré la caution « scientifique » de Max Gallo, dont je reconnais la compétence historienne et la liberté d’esprit, ce « Droit d’inventaire » a péché par insuffisance d’information à l’usage de la génération actuelle. Il a raccourci l’histoire réelle au profit de la mise en avant habituelle, voire l’apologie, de Daniel Cohn-Bendit. Hier soir, on recevait une « diva » des « Rouges » de 68. Ce droit d’inventaire n’en était pas un puisqu’il n’a pas fait d’inventaire historique des actes est des paroles connus ou inconnus de « Mai ». Comment peut-on alors prétendre exercer un « droit » d’inventaire si l’on n’a pas préalablement fait « l’inventaire » ?

    En effet, d’un service public d’information, on était en droit d’attendre une information satisfaisante sur un événement qui, même dépouillé de sa partie mythique et mystificatrice, a eu une certaine importance dans l’histoire contemporaine de la France, y compris par les divers essais réguliers de lui donner, tous les mois de mai, ses avatars destinés à faire peur aux gouvernements. Or le numéro d’hier soir de « Droit d’inventaire » a fait commencer tard l’histoire de « Mai » en faisant comme si, dans le mouvement d’étudiants, le Daniel Cohn-Bendit de « Mai 1968» n’était né qu’en mai. Ce « Droit d’inventaire » a même fait voir, très tôt dans l’émission, CB annonçant (en mai) l’occupation de la Sorbonne et visant, plus tard, à phagocyter le mouvement ouvrier au nez à la barbe du PC et de la CGT. Compressant l’histoire réelle, ce « Droit d’inventaire » a fait oublier deux ou trois moments historiques importants qui datent d’avant et autour de « Mai 68 ».

    1) Madame Marie Drucker fait commencer « Mai 68 » le 2 mai. Le commentateur (Pierre Heurel, je ne suis pas certain de l’orthographe) du premier documentaire de l’émission fait commencer Mai 68 le 3 mai, le jour où Cohn-Bendit dit au mégaphone : « ... de fait, ici, nous occupons La Sorbonne ».  C’est certes vrai, pour ces deux dates. Cependant Daniel Cohn-Bendit n’est pas « né » politiquement en mai mais en mars 1968, à la faculté de Nanterre, où il était le fondateur du Mouvement du 22 mars. L’article de Georges Marchais, dans L’Humanité, date du 3 mai 1968, soit environ un mois et demi après le 22 mars, et à un moment où s’accélère l’histoire de la jeunesse étudiante française (et mondiale, d’ailleurs). Je veux dire par là que les dirigeants communistes français –qui, avec raison, n’ont vu dans les étudiants de Nanterre, que des petits-bourgeois, parfois privilégiés- n’ont pas vu venir mai en mars. Qui pouvait voir en mars qu’une occupation « d’ordre catégoriel » (faite par des étudiants) de la Sorbonne ferait porter son onde de choc jusqu’aux portes fermées des usines de Billancourt ?

    2) À la date du 22 mars 1968, Daniel Cohn-Bendit est libertaire, anarchiste et « dutschkiste ». Il aurait fallu instruire la jeunesse de France de 2008 sur ce que furent ces idéologies (parfois fourre-tout) du monde étudiant de l’époque. À ma connaissance, l’émission n’en a dit mot, sauf à citer en passant, presque anecdotiquement, le vocable : « anarchiste ». Or, en 1968, Georges Marchais est communiste et, à ce titre, il est héritier du conflit –dès Marx, puis Lénine- entre les communistes, d’une part, et les anarchistes et les libertaires, d’autre part. En sa figure marxiste-léniniste (y compris les épigones Staline, Mao Tsé Toung, Sékou Touré, Fidel Castro, Ernesto « Che » Guevara) le communisme est une idéologie d’ordre. L’idéologie d’ordre communiste (marxiste) est d’ailleurs la fille aînée contestataire de l’idéologie d’ordre chrétienne. Je ne vais pas oser jouer le savant et rappeler que, historiquement, le marxisme-léninisme s’accommode mal (c’est un euphémisme) de l’idéologie libertaire et de l’anarchisme du XIXe siècle (puis, par déduction, du « dutschkisme »  radical de l’après nazisme). La parousie de la société dominée par la seule classe ouvrière, à la fin du Manifeste du parti communiste, et la « dictature du prolétariat » ne sont pas orientées vers l’avenue (la venue) du désordre. Je ne vois donc pas comment le PCF et Marchais auraient pu accueillir Daniel Cohn-Bendit avec une liesse inédite. Le 3 mai 1968, Georges Marchais a voulu remettre les étudiants à leur place et rappeler la fonction idéologique et politique –historique- du Parti communiste français.

    3) Georges Marchais a été « STO » en Allemagne. Vu de 1968, cet état de certains Français de la guerre nazie est récent, douloureux et parfois vécu dans la honte. Par conséquent, le « relent anti-allemand, antisémite » de l’article de Marchais (si tant est qu’il y en eût un dans ledit article) est historiquement explicable et vaut à titre de « principe de précaution » : la France de 1968 parle souvent de « revanchards allemands » ou de « rouleau compresseur allemand ». Qu’on écoute aujourd’hui (via l’INA) quelques commentaires de matches de football de l’époque pour entendre l’expression symptomatique de « rouleau compresseur allemand » (la RDA autant que la RFA), qui était une litote des journalistes de radio ou de télévision pour rappeler la puissance allemande et ce dont l’Allemagne est -encore, toujours- capable (sous-entendu : « la débâcle, ça vous dit quelque chose ? »). En 1968, le souvenir des désastres commis, en France, par le  IIIe Reich est un pathos. Georges Marchais, les communistes, les anciens résistants et même de Gaulle participent de ce pathos, dont on doit tenir compte pour comprendre certains de leurs propos et de leurs actes (et de leurs … écrits).

    Mercredi 06 février 2008 : élections, morts.

    Qu’observe-t-on, en 2008 ?

    Au Kenya, des élections ont provoqué près d’un millier de morts. À la date de cette chronique, le comptage macabre est en cours, mais malheureusement il devrait bientôt livrer un nombre démesurément plus élevé de morts de masse par massacre insouciant. Aux États-Unis, cette nuit encore, les « caucus » se sont si bien passés, parfois si élégamment -(Qu’on regarde l’accolade récente, souriante, presque complice, de Barack Obama et d’Hillary Clinton)- que nul ne doute aujourd’hui de l’atmosphère apaisée des élections définitives américaines de novembre prochain. Du point de vue de la maturité politique, entre le Kenya et les États Unis, combien y a-t-il de siècles d’écart politique ?...

    Pour aller plus loin, quelle réflexion ? Les États qui cohabitent sur la planète sont-ils égaux ?

    Les peuples sont égaux, au moins parce que tous les hommes sont égaux. Mais les citoyens sont-ils égaux d’État à État ? On sait que de l’État le citoyen tire la légitimité de son existence et de sa présence politiques dans le monde. Mais entre un État, dont les élections tuent les citoyens, et un État, dont les élections vitalisent les citoyens, où est l’égalité ? Oh ! Je sais que, terré quelque part, un bien pensant politique est en train de dire que tout se vaut, que par ailleurs les élections américaines -parce qu’elles sont américaines- ne peuvent être qu’une mascarade anti-démocratique. Je sais aussi que les élections sont un « piège à con ». Mais je sais aussi que les élections –mêmes « bourgeoises » et « petites-bourgeoises »- savent, « par degrés », propulser un homme jusqu’au devant le plus avancé de la scène politique et que, par leur vertu simple, démocratique, on peut devenir maire adjoint, député européen, … consultant légitime ( ?), grand causeur adulé des media. Les Kenyans, eux, ne peuvent même pas se contenter d’une toute petite partie de la jouissance de ce « piège à con », de ce tremplin, de ce propulseur qui, finalement, vous permet d’occuper –en France, en Angleterre, en Allemagne, en Afrique du Sud, aux États-Unis, au Brésil,…- la place et l’auréole politiques qui vous attendent comme un déterminisme sociologique (député européen, sénateur démocrate, républicain, etc.). Quand ils inventèrent la démocratie, les Grecs, eux, savaient, longtemps avant nous, la vertu du vote et de l’élection. Les États qui, aujourd’hui, ont une richesse et une maturité politiques sont donc ceux qui sont capables d’offrir à leurs citoyens un « piège à con », de surcroît pacifié. Toute autre configuration des règles de l’espace politique cache ou libère une force ou une puissance mais jamais un pouvoir. La spontanéité de la mise en forme de l’espace politique par le mouvement que l’on simplifie par l’expression « Mai 68 » en fut une preuve : dans les "amphis" du mois de mai 1968 autant que dans les "manifs", a régné une puissance brute, celle de la spontanéité elle-même, élevée à la dimension de son désordre. Rapportée à notre époque (post nazie) et à la puissance destructrice disponible dans les individus ou dans un État, l’absence d’un « piège à con » réglé a aujourd’hui des effets pratiques redoutables, dévastateurs. Le massacre de masse pour délit d’opinion politique a ainsi encore de beaux jours devant lui ! Par là, se dégage le commencement d’une inégalité politique constatée (qui n’est pas forcément une fatalité) entre les États. Je la nomme : l’inégalité par le déficit démocratique.

    Mercredi 19 mars 2008, 08 h 20, sur France Inter : la "première mondialisation" selon Dominique de Villepin. Et les Capitulations de Santa Fé alors?

Le 5 février 2003, grâce aux circonstances historiques que lui a offertes la conjoncture internationale de l’hiver 2002-2003, Dominique de Villepin a été exceptionnellement brillant à New York, devant l’Assemblée des Nations Unies. L’homme a marqué de sa part propre le texte et le lieu : de la tribune de l’ONU d’où il parla nous parvint, outre la voix et l’emphase, la signature d’un discours de type XVIIIe siècle français, c’est-à-dire éminemment et totalement humaniste, un discours qui,  voix « d’un vieux pays », parla de la liberté ex cathedra à l’Amérique et au monde. Puisqu’elle disait le bien, ce jour-là, la liberté ne pouvait parler qu’ex cathedra ! Elle a parlé ex cathedra en 1789, au moment même où le monde des injustices et de l’esclavage tournait mal. J’entendis le mot « vieux » de la bouche de ce diplomate à la fois au sens de l’origine (« the old Europe » de Donald Rumsfeld) et au sens de la tutelle (comme on parle du « vieux » en Afrique), cette tutelle qu’exerce la sagesse de l’âge sur l’impromptu de la jeunesse ou de l’ignorance (cf. le point de vue développé sur la même radio par l’éditorialiste Bernard Guetta, quelques minutes plus tôt, exposant la « naïveté » de l’Amérique de Donald Rumsfeld et de George W. Bush qui croyaient en une « contagion » de la liberté dans l’Orient actuel. Ne connaissant pas vraiment ce qu’est l’Orient, ils rêvaient !). J’ai encore la chaire de poule, chaque fois que ma mémoire évoque la péroraison de ce grand discours de New York de Dominique de Villepin.

Mais ce matin, sur les ondes de France Inter, Dominique de Villepin a appelé « première mondialisation » ce qui s’est passé en géopolitique au XVIe siècle, où il a lu« l’espoir ». Ce sera, si j’ai bien compris, l’objet de son prochain livre. L’ancien Premier Ministre doit bien savoir que cet « espoir » fut celui d’une partie du monde de l’époque, d’une toute petite partie : à savoir l’Europe, et seulement l’Europe. Quel était, en effet, « l’espoir » des Arawaks, des Tainos, des Aztèques, des Incas, … de 1492 ? Réponse : « la destruction des Indes » (Bartolomeo de Las Casas a amplement décrit ce massacre de masse, Montaigne a regretté cette destruction des cultures nouvellement « découvertes » par les Européens). Alors, que signifie l’expression « première mondialisation », quand on l’applique aux divers larcins géographiques perpétrés impunément par l’Europe du XVe et du XVIe siècles (cette Europe « coincée » géopolitiquement et pressée militairement par les Musulmans de la route des épices) ? Réponse : rien ! Où est la « mondialisation » du XVIe siècle, si l’on entend ce mot de mondialisation (vocable strictement contemporain) comme un processus informel, constaté et non décidé par la communauté internationale, qui a fini par imposer comme seul horizon au monde l’ingouvernabilité économique et les déplacements imprévisibles des produits et des profits financiers. Aujourd’hui, période de mondialisation forcée, le désordre fait office d’ordre ! Or les sorties de territoires des Européens des XVe et XVIe siècles ont été des VOLS mais des vols ordonnés (c’est-à-dire sur ordre de et selon l’ordre) ! Par lettre de rois d’Espagne et du Portugal, donc une minime partie de l’Europe d’alors, Christophe Colomb et Amerigo Vespucci ont volé les « Indes occidentales » à leurs occupants. Etc, sur les autres continents. Ce qui s’est passé au XVIe siècle ne fut pas un « mondialisation » mais une européanisation, une occidentalisation forcée (au « forceps » par le mousquet). Il y eut ensuite un ordre européen qui ne fut point « mondial » mais européen tout simplement. Aujourd’hui, on pourrait d’ailleurs chercher dans cette partition européenne partiale de l’ordre « mondial », depuis cinq siècles, la clef pour comprendre certaines anomalies sociologiques, politiques et géopolitiques du monde contemporain. Je pense précisément à l’héritage politique issu des partages arbitraires de territoires aux « Isles » (dont Saint-Domingue), aux autres « Amériques », en Afrique (la « balkanisation » actuelle de l’Afrique explique une partie importante de l’instabilité politique, sociale, ethnique surtout, de ce continent, « noir » et « blanc ») ; des partages européens arbitraires de territoires bouleversèrent l’Asie, l’Océanie. Je pense aussi aux divers traités géopolitiques européens qui ont distribué le gâteau du monde entre Européens exclusivement : les Capitulations de Santa Fé du 17 avril 1492 sont un modèle du genre. Ce fut le partage des "terres nouvelles" entre un homme -Christophe Colomb- et les souverains catholiques de l'Espagne de la fin du XVe siècle : Isabelle 1ère de Castille et Ferdinand II d'Aragon. Plus tard, autre exemple, le traité de Ryswick de 1697 déterminera aussi quelques partages géopolitiques arbitraires de monde, un réajustement géopolitique, en quelque sorte. Non, ce qui s’est passé aux XVe et XVIe siècles « européens » -que Dominique de Villepin appelle « l’espoir »- ne fut point une mondialisation mais une « colonisation » des autres peuples, une « destruction » d’autres cultures, une réduction en « esclavage » des peuples conquis, ainsi que les historiens nous ont appris à appeler ces faits historiques à juste concept : le reste du monde connu fut colonisé, partagé et asservi par une partie du monde connu, voilà ce qui s’est passé au XVIe siècle. Ce ne fut point mondial ! Il n’y eut point de « première mondialisation » au XVIe siècle.

Vendredi 21 mars 2008 : « effet mai 68 » ou « héritage de mai 68 » ?

Pendant que Cohn-Bendit se fait -encore !- des sous en publiant un énième livre sur « mai 68 », j’ai le regret d’annoncer aux internautes qui ont la curiosité de me lire que, le 1er mai 2008, je publierai sur ce site une œuvre décalée, froide et irrévérencieuse sur l’ambiance de ce mai français.

En attendant, ce matin, France Inter et Nicolas Demorand sont au Quartier Latin, à Paris. À 8h50, Romain Goupil s’est adressé à « Patrick » (Rotman, précise Nicolas Demorand). Patrick Rotman est un égal (au moins intellectuel) de Romain Goupil. Mais le cinéaste Goupil -parent (par ses actions d’étudiant) et enfant (par la renommée récoltée en 2008) de « mai 68 »- s’est adressé à « Monsieur Touraine », qui a 83 ans (43 ans en 1968, a dit Nicolas Demorand). Je constate qu’avant et après Mai 1968 le respect dû à l’âge vaut ! Alain Touraine n’a pas été traité comme Patrick Rotman par Romain Goupil. Par cet étagement de langages, l’héritage de « 68 » -s’il en est un ! Car je préfère parler (plus loin) d’« effet mai 68 »- est rentré dans les rangs. Mais on peut, si on en fait un objectif politique, « liquider » l’un ou l’autre (héritage ou effet). Ce qui se passe dans les classes aujourd’hui n’est en rien marqué par ce qui s’est passé en France en Mai 1968. Quarante ans après ce mois et demi d’agitation des étudiants français, c’est « le mode américain » de formation et d’instruction qui est entré progressivement dans les classes des écoles françaises. En effet, les instructions pédagogiques des ministères successifs de l’Éducation nationale ont progressivement « défalqué » de la formation authentiquement française –« l’exception culturelle française » qui vient de très loin, dans l’histoire de France- la part d’encyclopédie et de visée de ce qui est intellectuellement « grand », qui lui donnait comme une marque de fabrique. Les programmes de mathématiques des lycées ont été appauvris, les programmes de lettres des lycées ont été appauvris. La philosophie y a échappé (de justesse). Son programme des classes terminales du 1er octobre 1973, même remplacé par le programme actuel  de 2003, a résisté au massacre des savoirs : durant ces trente-cinq dernières années (post « mai 68 »), il est resté un authentique programme de philosophie. Mais c’est la nature propre de la philosophie qui est cause que « de façon générale, nul ne peut se nommer philosophe s'il ne peut philosopher » (Kant nous a assez instruits là-dessus).

Parlons maintenant de l’« effet mai 68 », si l’on veut bien m’accorder de prendre le mot effet au sens que lui donnent les physiciens : phénomène particulier se manifestant dans certaines conditions (effet Doppler-Fizeau, effet Larsen, etc.).

Relevons d’abord cette évidence : si l’on dit qu’existe un « héritage » (vivant, vivace même) de « mai 68 » dans notre aujourd’hui, on fait subrepticement de « mai 68 » une cause de notre présent. Or en 2008, la France économique et sociale peut se ramener à deux extrêmes sociologiques, qui sont eux-mêmes isomorphes à des binômes sociologiques anciens tels que les patriciens et les plébéiens, les seigneurs et les serfs, les bourgeois et les prolétaires. Ces deux extrêmes sont :

1°) Les nombreux « bourgeois de gauche » français de 2008 (si tant est que l’expression « bourgeois de gauche » ne soit pas contradictoire), qu’on désigne aussi par le sympathique « bo-bo » (Voir le bouquin de Laurent Joffrin là-dessus). À cette bourgeoisie, il faut ajouter la croissance et la « bonne santé » d’une bourgeoisie française « classique » fière de l’être et sure d’elle-même.

2°) les six millions de pauvres de la France de 2008 !

Si donc l’on dit qu’existe un « héritage de mai 68 », il serait mal venu de disjoindre ces deux résultats de l’histoire de la France des 40 dernières années. Aujourd’hui, en France, en 2008, dans certaines « niches » du secteur public autant que dans les avenues grandement ouvertes des entreprises du secteur privé, il est possible, comme aux États-Unis, de se faire beaucoup d’argent (parfois très rapidement). Mais dans cette même France de 2008, comme aux États-Unis, la très grande pauvreté sévit et nous offusque. S’il est vrai qu’existe un « héritage de mai 68 », nous devons convenir que, quarante ans après cette année-là, nous avons hérité aussi, la France a hérité aussi, des deux modes américains de l’insertion de l’homme dans l’économie et dans la société (extrême facilité de s’enrichir et extrême facilité d’être et de demeurer pauvre), deux modes hérités, par conséquent, de « mai 68 » aussi. Or les meneurs de « mai 68 » voulaient une « société sans classes ». Voilà pourquoi, en tant qu’identité « soixante-huitarde », ils sont totalement absents, sociologiquement, de la France économique et sociale vivante et active d’aujourd’hui. Mais de temps en temps, certains croient voir aujourd’hui « mai 68 » comme la cause efficiente des contestations, plus ou moins anarchisantes et un brin libertaires, de la jeunesse universitaire et scolaire, la cause efficiente des revendications « dures » ou extrémistes des ouvriers en lutte et la cause efficiente révoltes spontanées des nombreux pauvres français. Dans cette vision de la présence et de la causalité, il y a illusion car ce n’est que la reconnaissance d’un effet, non d’un fait qui serait une cause. Sous certaines conditions d’illusion, certains voient donc « mai 68 » partout, ce qui fait de cet événement passé (révolu) non une cause réelle observée mais un effet du jugement, une illusion de perception, une fiction, presque de l’ordre de l’hallucination. « Mai 1968 » n’est la cause de rien aujourd’hui, en France (et ailleurs). Au demeurant, les acteurs de « mai 68 » (dans les AG interminables des amphithéâtres, dans les manifestations) étaient tous sans exception (hormis la forme ou l’obédience : léniniste, trotskiste, maoïste, guevariste, etc.) communistes, anti-capitalistes et explicitement anti-américains. Si la France de 2008 était libertaire, dutschkiste, situationniste, communiste, cela se saurait. La remarque suivante mériterait même d’être faite en passant : si la France entière était aujourd’hui libertaire, certains n’auraient pas besoin de se clamer libertaires. Ou alors, clamer qu’on est libertaire ferait de son auteur un dissident ou un "renégat" (avec les risques politiques que l’histoire du XXe sècle nous apprend). Il serait, de surcroît, curieux que l’« héritage de mai 68 » plaçât la France de 2008 dans sa phase américaine actuelle (croissante, en expansion, via la Communauté européenne). Drôle d’héritage ! Drôle de cercle !

J'anticipe une objection : Les « soixante-huitards » sont là, bien vivants. D'accord, certes ils sont là. Mais qui oserait dire -qu'écris-je ! lire, plutôt- dans les paroles et les actes politiques, idéologiques, d'un Daniel Cohn-Bendit, par exemple, le début du commencement du plus petit élément caractéristique de « mai 68 » ? Idem pour tous les autres, ou presque, jusques et y compris ceux qui, au cours de ces quarante dernières années, sont « rentrés dans les rangs » très paisibles de la très haute fonction publique et de l'administration civile. D'ailleurs, dans une économie et une « vie politique » radicalement contraires à ce que voulait la révolte des étudiants français de 1968, comment les « soixante-huitards » pourraient-ils prendre pied ou émerger (c'est-à-dire ne pas se noyer) durant quatre décennies, s'ils n'avaient pas su prendre racine dans ce que l'on appelle aujourd'hui « le système » ? Qu'un système économique, politique, idéologique, soit capitaliste ou stalinien, on ne peut y vivre qu'en en vivant. Aujourd'hui ceux qui ont fait « mai 68 » (occupation d'amphithéâtres, barricades, etc.) vivent même très bien des jouissances de masse et des autres grands et gros avantages offerts par la France capitaliste. Mais de temps en temps certains croient voir « mai 68 » comme la cause efficiente des dérives du système. Il y a illusion car ce n’est que la reconnaissance d’un effet, non d’un fait, etc. (voir le milieu du paragraphe précédent). « Mai 1968 » n’est la cause de rien aujourd’hui.

J’ajoute que, par les moyens gigantesques de la communication planétaire instantanée induite par le numérique et l’Internet, le capitalisme mondial s’est renforcé et enrichi, comme jamais, de manière exponentielle. Conséquence : aujourd’hui, le « mai 68 », anticapitaliste et communiste  est « un pâle souvenir » (G.W.F. Hegel, La raison dans l’histoire, « L’histoire réfléchie »). De plus, depuis cette date, le temps n'a pas suspendu son vol, l’histoire n'a pas « fait du sur place » mais a quand même produit des conditions historiques nouvelles, géopolitiquement inouïes, et des circonstances imprévisibles à l’époque. Par exemple, l’intrusion massive et dramatique du « Sud » dans le « Nord » a très sensiblement modifié les rapports économiques et sociaux en France. Autre exemple : la modification de la distance géopolitique qui sépare la France du reste du monde tout en l’y impliquant fortement (chute du « mur de Berlin », libre circulation des personnes et de biens dans la CE libérale actuelle et future, « espace Schengen », incertitude et maîtrise à Moscou, augmentation inquiétante de la très grande pauvreté en Afrique, etc.). Il serait donc imprudent ou inconscient d’ignorer ces conditions et circonstances de l’histoire présente en faisant un battage par trop nostalgique sur ce que l'historien Patrick Rotman vient merveilleusement de présenter comme un événement « achevé » (j’ai compris : qu'il faut ranger, qui a cessé d’avoir de l’effet).

Pour le reste de « Mai 1968 », quand on bat les pavés du Quartier Latin, quarante ans après ces événements, sous la pluie, à la recherche d’un mois perdu depuis longtemps, on commémore un mythe. Qu'on m'accorde de rappeler qu'après Homère le mot grec μŭθος signifie aussi récit non historique, récit fabuleux. Il suffit d'ailleurs d’avoir écouté nos adolescents parler de « mai 68 » pour s’en convaincre, ne serait-ce parce qu’ils sont un certain nombre à rêver de faire un nouveau « mai 68 », ce que tout le monde sait être absolument impossible. Sauf à se payer de mots, on ne peut pas faire de « mai 68 » le moyen des actions nouvelles et originales qu’appelle le présent. On ne peut en faire qu’un désir, que le mythe comble alors à merveille. Dans mes cours de philosophie, à chacune des velléités de « mai 68 » de mes élèves, j’ai toujours commencé ma réponse en réfléchissant avec eux sur la différence entre une « révolution », par exemple celle de juillet 1789, celle d’octobre 1917, et une « révolte », par exemple celle des étudiants français qui dura du Vendredi 22 mars 1968 au jeudi 30 mai 1968, 16 h 30 (allocution de fin de récréation de de Gaulle à la radio).

La journée « mai 68 » de France Inter, du 21 mars 2008, commémore un mythe, « un pâle souvenir », calé aujourd’hui dans les limbes en jachères de l’imaginaire. On ne peut pas reprocher à une station de radio de faire ce qu’a fait un candidat récent à la Présidence de la République : il a commémoré l’autre mythe contemporain de « mai 68 », celui de « Che » Guevara, en le présentant comme un homme dont on a besoin de la pensée aujourd’hui pour résoudre les problèmes monstrueux du monde contemporain. Cherchez l’erreur.

Il n’y a donc pas à « liquider l’héritage de mai 68 » puisqu’il n’y a pas d’héritage du « Mai 1968 » étudiant dans la France de 2008.

Mais n'empêche, les discours et les actes de deux candidats du second tour -Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy- de la campagne présidentielle française de 2007 sont éclairants quant à leur rapport personnel ou idéologique à cette nébuleuse, décidément résistante, qu’on appelle « mai 68 ». Ségolène Royal, le 2 mai 2007, a prononcé son avant-dernier discours de campagne dans une sorte de communion naturelle, un brin mystique, au stade Charléty, stade qui, on le sait, fait corps avec le mythe de « mai 68 » depuis la gigantesque démonstration de forces d'extrême gauche et de gauche du 27 mai 1968 contre de Gaulle. À Charléty, elle a seulement ironisé sur les propos tenus trois jours plus tôt par son adversaire à l'encontre de « mai 68 » mais elle a quand même consacré plus d'un septième de ce discours à « mai 68 ». Au palais omnisport de Bercy (29 avril 2007) et à Montpellier (3 mai 2007), Nicolas Sarkozy consacra des pages et des pages de discours pour configurer, en mots percutants et efficacement assassins, la nécessité pour lui de « tourner la page de mai 68 » (Bercy) et de « liquider l’héritage de mai 68 » (Montpellier). L’une a célébré presque religieusement le mythe, l’autre l’a « chargé » à mort, comme faisaient les cavaliers de la garde du Premier Empire, quand ils donnaient l’assaut final. Je prétends que les discours de Bercy et de Montpellier de Nicolas Sarkozy lui ont apporté une part non négligeable des voix de sa victoire de mai 2007. Discours sur les cendres annoncées d’un mythe, ce qui procède aussi du mythe. C'est qu'en 2007 comme en 2008, il n’y a rien à tuer dans « mai 68 » pour la bonne et simple raison qu’il n’y a rien de réel du « Mai 1968» étudiant dans aujourd’hui.

Vendredi 4 avril 2008, vers 7h50 : Barack Obama « un candidat noir » ou un candidat américain ?

Sur France Inter, je viens d’entendre Laurent Joffrin, armature solide de la rédaction du quotidien Libération. Il rappelait l’assassinat de Martin Luther King le 4 avril 1968. Laurent Joffrin s’est bien acquitté de sa tâche. Quel journaliste démocrate eût d’ailleurs été mal à l’aise pour parler de ce très grand « petit » pasteur baptiste que fut Martin Luther King !

Mais où Laurent Joffrin a-t-il vu que Barack Obama était « un candidat noir » ? Pourquoi n’a-t-il pas vu que Barack Obama est un candidat « blanc », puisque cet Américain de la quarantaine est métis ? Cette expression de Laurent Joffrin m’a rappelé le gardien de nuit de la maison où j’habitais en Côte d’Ivoire, quand j’y enseignais la philosophie. Ce gardien a dit à mon fils métis : « Toi, petit Blanc, quand tu seras grand, tu vas gagner beaucoup de diplômes… » (Sous-entendu, parce qu’il est Blanc). En quoi mon fils métis, né d’une Blanche et d’un Noir, était-il (est-il) plus blanc que noir ? Alors monsieur Laurent Joffrin, en quoi Barack Obama, né métis d’une Noire et d’un Blanc, est-il un Noir et pas un Blanc ? Il n’est « un candidat noir » que si celui qui le voit est et se voit lui-même d’abord dans la posture d’un « Blanc », comme les Blancs du sud des USA ou d’Afrique du Sud voyaient des Noirs partout où ils ne voyaient pas des Blancs « purs », comme le gardien de nuit ivoirien voyait mon fils en "Blanc" parce qu’il se voyait en Noir « pur ». Ce jugement « chromocentré » cache à la fois une inclusion et une exclusion, qui, au demeurant, sont symétriquement et conjointement dangereuses.

Donc attention ! Il y a nécessité de dépasser cette vue étroite et dangereuse sur les hommes. À la rigueur, je serais indulgent envers le gardien de nuit analphabète, qui, non instruit, est ignorant des enjeux inconscients des mots qu’il emploie. Mais Barack Obama, vu comme « un candidat noir » par un journaliste français démocrate, j’ai tendance à être sans concession à l’égard de ce jugement « chromocentré ». Barack Obama est un candidat américain à la présidence des États-Unis. C’est simple et c’est tout.

En tout cas, c’est là que le bât blesse : du gardien de nuit ivoirien analphabète au journaliste français formé par une grande École, le même problème. Problème multiséculaire. Problème très vif à l’époque des sorties de croix en feu du Ku-Klux-Klan. Problème actif, en 1963, par exemple, à Salma, à Montgomery, à Memphis. Mais problème résolu dès le discours prononcé par Martin Luther King, le 28 août 1963, devant le Lincoln Memorial. Dommage que Laurent Joffrin n’ait pas tenu compte de cette résolution du problème des « races » dans sa chronique consacrée précisément à cet homme noir qui, ce jour-là, a pourtant déclaré : « J’ai un rêve que mes quatre enfants habiteront un jour une nation où ils seront jugés non pas par la couleur de leur peau mais par le contenu de leur caractère ». (À propos de Martin Luther King, voyez les pages que je lui ai consacrées sur ce site, dans : Qu’est-ce qu’être Noir en France à l’aube du XXIe siècle ?, pages 34 à 39).

Qu’on se le dise : un Métis n’est pas plus noir que blanc et n’est pas plus blanc que noir. Comme le Blanc, comme le Noir, comme le Jaune, comme le… etc., le Métis est, et est seulement, un homme.

Jeudi 17 avril 2008 : Un grand Nèg vient de mourir
   Aimé Césaire est mort ! À 05H20   (heure de la Caraïbe), à 11H20 (heure de la métropole). Les mots me manquent pour dire l’oraison funèbre de Césaire, si ce n’est qu’il fut un grand homme. C’est tout ? Non, Césaire fut un grand Noir ? C’est tout ? Non, Césaire fut l’âme et le corps d’une « trilogie » remarquable, tranchante, au caractère trempé : on doit dire -on dit d’ailleurs souvent, en tout cas- Césaire-Senghor-Damas. C’est tout ? Non, par leur humanisme et le grandiose qu’ils arrachèrent à la langue, Césaire, Senghor, Damas et Martin Luther King ont signé le statut de la nouvelle présence de l’homme noir dans le monde de la seconde moitié du XXe siècle. Donc pour le reste des temps à venir. C’est vraiment tout ? Non, Haïti doit à Aimé Césaire d’avoir porté devant le regard du monde contemporain la scène baroque de la réelle « tragédie du roi Christophe ».

Merci Aimé Césaire pour ce que vous avez fait pour nous (le Noir, le Blanc, l’Homme). Adieu, grand Nèg. (L’épithète est en français, le nom est en créole, vous savez pourquoi).

Samedi 24 mai 2008 : De la surprise faite par Bertrand Delanoë

Bertrand Delanoë vient de se dire « socialiste ET libéral ». C’est écrit dans son livre publié jeudi dernier. Interrogé à la télévision sur le passage du livre qui « fait scandale, comme on dit aujourd’hui, il a expliqué, avec conviction, qu’il a insisté pour que la conjonction de coordination soit imprimée en lettres majuscules. Voilà qui sera bien visible au lecteur distrait, à celui qui ne sait pas lire dans livres les « mutations » de pensée ! Voilà cependant plus de six ans que j’ai écrit que le Parti socialiste français était en retard d’un accord de son nom et de sa pratique, et qu’il aurait dû, depuis belle lurette, se renommer Parti social-démocrate. À l’époque, l’horizon de publication de mes textes m’était fermé. Aujourd’hui, où, par ce site Internet, je me suis donné les moyens de me faire lire (en France et en contrées lointaines), celui qui veut savoir ce que j’écrivais en 2002 sur ce retard de nom peut suivre le lien Le 21 avril 2002 en France (voir la note 1 de cette page web signalée).

 

Il m’est permis de remarquer que, par cette déclaration inattendue de Bertrand Delanoë, celui-ci vient de construire un sophisme de politicien qui non seulement étonne plus d’un mais encore me semble préparer la déconvenue électorale de cet éventuel candidat à l’élection présidentielle de 2012. En effet :

1°) C’est un sophisme et il étonne car le « libéral » de Delanoë dérive du sens des mots « libertin », « libéralités » et « libertaire ». Cette dérivation (non explicitée, il est vrai, par lui) projette un regard tendre, prodigue, voire naïf, sur la liberté humaine. Celle-ci n’est pas la liberté des petits oiseaux, parce qu’elle ne peut pas nier la présence et la conscience d’autrui. Dans son interview du 22 mai au journal Libération, il vise « tout l’humanisme libéral ». Soit. On peut attester l’intuition de cet humanisme dans l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme de 1789 : « Les hommes naissent libres et égaux en droits ». Mais alors deux observations mettent en difficulté ce sens intéressé que Bertrand Delanoë colle aux mots « libéralisme » et « libéral ». D’une part, les dix sept articles de la Déclaration de 1789 n’ont pas laissé libre (libertaire) la liberté et, d’autre part, l’héritage marxiste de son parti politique (le Parti socialiste) a laissé ouvert un conflit frontal permanent entre la doctrine socialiste et la liberté d’entreprendre économique. La liberté de « l’humanisme libéral » n’a pas droit de cité dans la liberté politique réelle (réellement existante) du parti socialiste, lequel considère d’entrée de jeu, à titre de principe, que la liberté d’entreprendre économique doit être contenue, contrainte, encadrée, restreinte. Voilà un premier ordre des difficultés soulevées par cet aménagement inattendu du sens du mot libéral par Bertrand Delanoë.

 La liberté humaine pond des œufs de soie, qui sont très fragiles. Par exemple, c’est la même liberté -libérale, selon Delanoë/Jospin : « le libéralisme politique »- qui contraint en proclament l’école « obligatoire ». Qui ne voit ici la difficulté ? Qui ne voit la fragilité de ce dont accouche la liberté humaine ? La difficulté et la fragilité sont celles qu’engendre le célèbre « Compelle eos intrare » (Qu’on les force à entrer !). Par exemple, on a forcé, on force la liberté individuelle à entrer dans l’école, ses obligations, ses règles, ses contraintes. Quand j’enseignais la philosophie dans un lycée de Normandie, une de mes élèves de terminale me dit un jour en toute franchise et en toute liberté : « Monsieur, je n’aime pas l’école. Je viens au cours pour que mes parents continuent de percevoir les allocations familiales ». La même prodigalité généreuse qui institue l’école (républicaine) est aussi une application nécessaire du « Compelle eos intrare ». Les œufs de la liberté sont des œufs de soie. Si l’on ne prend pas garde à leur fragile texture, ils se cassent et nuisent à la liberté elle-même. La question provisoire est de savoir s’il est passible de faire autrement, s’il est possible que la liberté n’apprivoise pas la liberté individuelle. Un autre exemple. Celui-ci remonte au temps « libéral » (au sens de Delanoë) de la Révolution française. On sait que la République, qui a proclamé les droits de l’Homme, dont la liberté -donc la République « libérale » (au sens de Delanoë)- a proclamé la langue française langue d’unité nationale. Au nom et par la liberté (libérale, libertine, libertaire, au sens de Delanoë), elle a forcé les langues régionales et autochtones à s’effacer devant la langue française et à cesser d’exister (pour certaines d’entre elles) progressivement. Au sens que Jospin et Delanoë donnent à cette expression, les révolutionnaires de 1789 ont fait du « libéralisme politique », puisqu’ils ont participé à la conquête des libertés. Allez donc demander au locuteur de la langue bretonne, au locuteur de la langue corse, au locuteur de la langue créole, etc.,  où se trouve sa liberté qui serait donnée par la liberté à l’œuvre dans le « libéralisme politique » ? Que Delanoë commence par libérer les langues régionales, il expérimenterait alors pour de bon les limites et les conséquences de sa thèse du « socialiste ET libéral ». Les œufs de la liberté sont des œufs de soie, parce que la liberté « libérale », qui libère, contraint aussi. Je dirais même qu’elle contraindra toujours parce qu’elle ne peut pas faire autrement, si est vrai et juste l’article IV de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « La liberté consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droit naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ».

Le raisonnement introduit par Bertrand Delanoë étonne parce qu’il nous conduit à faire une curieuse implication d’histoire de la philosophie. Si, à la manière de l’actuel maire de Paris, on raisonne en disant que ce sont les socialistes qui ont promu, donné et appliqué les « grandes conquêtes de la liberté », alors Socrate, Montaigne, Descartes, Kant furent d’authentiques « socialistes ». Pardon pour cet anachronisme, mais qu’enseignait, que prodiguait, qu’expérimentait Socrate dans les rues d’Athènes, si ce n’est la liberté ? Qu’a-t-il payé de sa vie si ce n’est la mise à l’épreuve du risque de la liberté ? Le Socrate ironique de l’Apologie de Socrate de Platon a enseigné aux jeunes Athéniens et la liberté de penser et la propagea. Par « sa méthode de la controverse […] Socrate le premier invita la philosophie à descendre du ciel, l’installa dans les villes, l’introduisit jusque dans les foyers » (Cicéron, Tusculanes, V, III-IV). Il contesta librement et résolument le pouvoir institué de ceux qui ne savaient pas qu’ils ne savaient pas mais croyaient savoir. Socrate promut la liberté, qu’il donna à ceux qui acceptèrent de le suivre en son cheminement maïeutique. Je peux maintenant raisonner à la manière de Bertrand Delanoë et dire alors ceci : puisque Socrate a contribué à donner aux Athéniens la liberté de penser -la plus importante, peut-être des libertés d’Occident- et à leur apprendre à s’en servir, alors Socrate était un libéral. Il était aussi socialiste puisque, dans l’esprit de Bertrand Delanoë, ce qui est libéral est socialiste et ce qui est socialiste est libéral. Socrate était donc « socialiste ET libéral », ce qui, évidemment, est absurde, à quelque point de vue qu’on prenne cette double détermination. On démontrerait la même absurdité, si l’on examinait le « Que sais-je ? » de Montaigne.

De même, au sens de Bertrand Delanoë, un Descartes « socialiste ET libéral » se déduit de l’ « Abrégé des six méditations suivantes » : « […] l’esprit, qui usant de sa propre liberté, suppose que toutes les choses qui ne sont point de l’existence desquelles il a le moindre doute, reconnaît qu’il est absolument impossible que cependant il n’existe pas lui-même ». Le même Descartes existe (« socialiste ET libéral »), qui met la liberté à la racine de ce qu’entreprend l’homme, dans  la « Première Méditation » : « […] je m’appliquerai sérieusement et avec liberté à détruire généralement toutes mes anciennes opinions ». Là, dans ces lignes à la fois exaltantes et sereines, Descartes invite à se saisir de la liberté de penser pour « révoquer en doute » ce que l’on disait être vrai auparavant. Là, certes, il y a liberté et une méthode pour se servir de sa liberté. Mais y a-t-il là un Descartes « libéral » ? Une réponse affirmative à cette question non seulement serait absurde mais encore révoquerait en doute tout ce que nous savons de l’histoire de la philosophie et de l’histoire des idées politiques. Cette philosophie et cette histoire ont classé clairement et délimité les bords des doctrines et des applications politiques d’aujourd’hui : est libéral celui qui, par opposition au socialisme et à l’étatisme, milite pour le libre cours et l’autorégulation des libertés, plus particulièrement la liberté d’entreprendre économique ; est socialiste celui qui, milite pour la régulation que l’État, d’entrée de jeu et toujours, doit imposer à la liberté d’entreprendre économique. Gardons intacte la clarté des bords des termes du vocabulaire actuel de la politique ! Une classification bien tempérée des doctrines (et, par conséquent, des horizons des débats) existe, qu’on ne gagne rien à même vouloir seulement secouer, comme un arbre fruitier. Si, on gagne pourtant, à proportion de la confusion produite dans les lignes de partage.

Par ailleurs, on attribue volontiers à Descartes l’origine et la fondation d’une « philosophie du sujet », qui découvre seul -et en toute liberté- le fondement philosophique de « toutes choses ». Seul, « socialisme », ces deux mots ne s’accordent pas vraiment. Encore une absurdité dans laquelle nous venons de tomber ce jour. Quant à la doctrine de la liberté de penser développée par Kant autour du « Sapere aude ! » (Ose penser par toi-même !), Bertrand Delanoë aurait la plus grande difficulté à l’accorder avec l’unanimisme implicitement ou explicitement postulé au fondement de la pratique et du succès (éventuel) d’un parti politique quel qu’il soit. Conclusion intermédiaire : Socrate, Montaigne, Descartes, Kant… ont été contribué à la conquête de la liberté et aux conquêtes des libertés de l’homme, en particulier de la liberté de penser, mais ils ne sont ni libéraux ni socialistes.

        Le comble, en suivant le raisonnement de Bertrand Delanoë, serait de dire que les communistes français qui ont contribué (avec de Gaulle) à accorder le droit de vote aux femmes en 1946 –cette précieuse liberté tardivement venue- sont communistes ET libéraux. Les communistes français ne seraient pas contents de s’entendre désigner tels. Inversement Lucien Neuwirth (loi légalisant la pilule contraceptive, en 1967) et Simone Veil (loi légalisant l’interruption volontaire de grossesse, en 1975) ne seraient pas d’accord de s’entendre déclarés socialistes parce qu’ils seraient « libéraux » (au sens de Bertrand Delanoë). Pourtant nul ne nierait qu’ils fussent tous les deux parmi ceux qui ont été en tête de grands combats pour la liberté (en l’occurrence celle des femmes). D’où il appert que tous les « libéraux » (au sens de Delanoë), qui sont pourtant des libéraux (au sens commun, c’est-à-dire non delanoën), ne sont pas des socialistes. D’où il appert aussi que le socialisme (celui qui est défini par la déclaration de principe du siècle dernier du Parti socialiste français) et le « libéralisme » (à la manière de Delanoë) ne sont pas les sources exclusives de l’expansion et de la consolidation de la liberté en Occident. Qu’un homme politique, même érigé en promis à un « destin national », ne vienne donc pas, à la télévision ou dans un livre, nous abreuver de raccourcis conceptuels douteux de l’histoire des doctrines politiques et de l’histoire politique de la France (et du monde). Ça sent trop le sophisme ! En jouant avec le positionnement des mots, Bertrand Delanoë se joue des concepts discriminants majeurs de la pensée politique française.

Poursuivons la quête des contradictions de ce jour. Et les libéraux d’aujourd’hui, au sens usuel du mot libéral (Alain Madelin, Alain Minc, … en France) ? Ces libéraux, qui lâchent bride à la liberté-d’entreprendre-économique deviennent des « libéraux » (au sens de Delanoë) puisqu’ils donnent la liberté, et toutes les libertés, comme horizon de l’action économique et politique. Plus généralement, tous ceux qui, sans restriction et sous une forme ou sous une autre, ont donné des libertés aux hommes sont des « libéraux » (au sens de Delanoë). Pèle mêle, je récapitule : Socrate, Descartes, les constituants de 1789, Kant, les socialistes, de Gaulle, Neuwirth, Simone Veil, … les libéraux (au sens usuel, non delanoën)… sont des « libéraux » (au sens de Delanoë). Les vues théoriques récentes de Bertrand Delanoë me font conclure alors cette belle contradiction : si tous les libéraux (au sens de Delanoë et au sens non delanoën) sont des « libéraux » (au sens de Delanoë), il n’existe plus de libéraux du tout. En effet, il n’y a plus de différence signifiante qui puisse donner essence et existence à l’être singulier libéral, qui est alors partout et en tous les hommes et tous les partis politiques. Or les mots ont comme raison d’être ontologique la possibilité de nommer des différences existentielles et logiques signifiantes. Ontologiquement, un mot nomme une crête de signification ! Dans le domaine de la politique, le sens « commun » du mot libéralisme dénote une ligne droite et claire de partage des doctrines et des pratiques, que je n’ai pas de raison objective de briser aujourd’hui. Mais à la suite des propos entendus ce jour, force est de constater qu’il n’y a plus de différence entre Alain Madelin -qui prône toutes les libertés, dont la liberté d’entreprendre économique déprise de toute contrainte- et Bertrand Delanoë -qui prône la conquête massive des « libertés individuelles » jusques et y compris la reconnaissance du « libéralisme économique », de la liberté de « concurrence ou de compétition » (journal Libération du 22 mai 2008). Le « libéralisme » de Bertrand Delanoë ne nomme rien parce qu’il nomme tout. Un siècle et demi de partage des eaux de la politique viennent d’être obscurcis par l’épaisse fumée d’un combat d’ombres.

Au demeurant, j’ajoute que dans l’histoire du mouvement socialiste français, héritier de la IIe Internationale,  une liberté a toujours été soit ignorée, soit méprisée, soit contrainte voire niée : il s’agit de la liberté d’entreprendre économique. Or par la reconnaissance, l’affirmation et l’exercice réel de cette liberté, s’est formé un courant de pensée voire un corps de doctrine que l’histoire recense sous le vocable de libéralisme. À ma connaissance, le socialisme français, tel qu’il est hérité de la doctrine de Marx et des « socialistes » (même « utopiques ») du XIXe siècle et du début du XXe, s’est philosophiquement, politiquement et économiquement posé comme antithétique à ce corps de doctrine que désigne le vocable « libéral ». Les déclarations de Ségolène Royal sont donc légitimes, quand elles évoquent la contradiction de l’expression « socialiste ET libéral » (Delanoë). C’est historiquement vrai, en tout cas, s’agissant de l’histoire politique de la France. Pour nouveau, intuitif et captieux qu’il soit, l’engendrement linguistique récent de Bertrand Delanoë est mal formé. Mais l’Histoire est-elle immobile ? Les idées politiques sont-elles immuables ? Si les réponses à ces questions étaient conjointement affirmatives, alors nous vivrions sous le régime de La politique d’Aristote. Par conséquent, je dois déduire de la déclaration de Bertrand Delanoë qu’il a en vue autre chose que le passé de la France et de l’histoire des idées politiques françaises. Qu’est-ce qui fait courir Bertrand Delanoë, au point qu’il accepte le risque intellectuel de l’erreur de lecture de l’histoire réelle en tordant le coup à un antagonisme (socialisme/libéralisme) fondateur du socialisme français ? 

2°) Alors où est l’intérêt de cette manœuvre qui consiste à bouger les lignes fermes du vocabulaire des idées politiques ?

Ce sophisme le perdra en 2012. Certes Bertrand Delanoë s’étonne que quelques pages de son livre soient l’objet d’une focalisation excessive. Mais comment pourrait-il en être autrement. Aujourd’hui ce qui attire dans un livre (et dans tout), c’est ce qui fait scandale, c’est le « sulfureux ». Or c’est intellectuellement « sulfureux » d’entendre Bertrand Delanoë dire que le libéralisme est un caractère du socialisme. Car les journalistes n’ont pas appris pareille définition du mot « libéral » au cours de leurs études scolaires et universitaires. La définition et la « révolution » conceptuelle de Bertrand Delanoë sentent la finesse déroutante du thésard qui voudrait surprendre en histoire de idées politiques. Mais portées dans la sphère politique réelle, la définition et la « révolution » déroutent trop pour ne pas avoir comme conséquence de désorienter les électeurs du parti politique du maire de Paris. Elles désorienteront davantage encore les électeurs appelés à être la réserve de voix du parti socialiste. Les électeurs d’Olivier Besancenot, les électeurs communistes et les électeurs des écologistes ne seront pas disposés à voter pour un « libéral ». Alors quelle est l’utilité de cette diversion par les mots ? Comme dans les enquêtes policières, et sans dire que Delanoë est un criminel, je pose la question amusante : À qui profite le « crime » de mots ?

    Vendredi 30 mai 2008 : D’une décision de justice et de quelques cris d’orfraie tardifs

        Hier, nous avons appris qu’un tribunal du Nord de la France (Lille) vient de prononcer l’annulation d’un mariage pour « mensonge » de la mariée, avant le mariage, sur sa non virginité. Évidemment, les media font parler quantité de « voix » connues de la gauche, de la droite, du féminisme. C’est ainsi que madame Élisabeth Badinter, interrogée sur France 2, ce midi, a prononcé son « avis » de voix morale. Elle est « ulcérée par la décision du tribunal d’accepter de juger ça » et condamne un jugement de justice, qui a pourtant appliqué un article du code civil, c’est-à-dire qui a lu et exécuté ce qui est écrit dans le droit français. En effet, la lettre de la loi (1803, 1975, 2006) écrit, dans son second alinéa : « S’il y a eu erreur dans la personne, ou sur des qualités essentielles de la personne, l’autre époux peut demander la nullité du mariage ». Tout le monde le sait, le droit français est la forme votée de ce qui résulte d’un débat public contradictoire au Parlement. Ces propriétés démocratiques (débat, vote par la représentation nationale) donne à la loi sa légitimité républicaine, de sorte que, tant que la loi est écrite dans le code civil, elle vaut et veut. Aucune action, aucune parole ne peut valoir et vouloir contre la loi, si la légitimité républicaine (parlementaire) n’a pas prononcé une légalité nouvelle qui la modifie ou l’annule. Face à la décision récente du tribunal de Lille, je n’ai donc qu’une question à poser : Où étaient nos députés et nos sénateurs, si, dans le lieu de la légalité républicaine où ils siègent, ils n’ont pas pris le temps de délier les femmes de cette situation en supprimant du code civil cet article vieux de deux cent trois ans ? Que nos représentants à l’Assemblée fassent leur travail -je dirais : travail « de fourmi »- afin de nous éviter des discours innocents, retardataires, pareils à ceux que j’entends aujourd’hui. Par exemple, j’entends qualifier la décision de Lille de « fatwa ». Non, ce n’est pas une fatwa : a) le juge, en France, n’est pas un dignitaire religieux ; b) en l’espèce, la décision de Lille est collective ; c) elle n’est pas morale et/ou religieuse mais simplement juridique, en cela, elle dit la loi civile et laïque de la République. Autre exemple : on fait venir à la radio ou à la télévision des spécialistes et des « personnalités », munis de diplômes ou de titres universitaires, qui disent que la décision de justice de Lille traite la jeune femme « comme une marchandise ». Or la loi qu’ont lue et appliquée les juges dit : « la personne ». Quand le législateur veut dire marchandise, il écrit le mot « marchandise » dans le texte de la loi. Heureusement, comparaison n’est pas raison !

Il fallait penser à l’intégration. Il y a quelques années, à l’Assemblée nationale, afin d’induire que le mariage n’y est pas nécessairement défini explicitement comme l’union entre un homme et une femme, on est allé questionner une évidence tacite du code civil de 1803 (fondée sur une évidence naturelle). Je n’ai pas (encore) suivi les lacets étriqués de cette controverse pour savoir ce qui fut décidé par les législateurs « modernes ». Pour savoir aussi quelle suite la Cour européenne de justice a donnée au recours des deux hommes qui ont été mariés par monsieur Noël Mamère, maire de Bègles. Mais pourquoi n’a-t-on pas fait autant (à l’époque des mariés de l’an 4, comme avant) contre cet article 180 du code « Napoléon », article qui a été reconduit allègrement depuis plus de deux siècles par toutes les modifications du Code civil, dont la plus récente date de 2006 ? Des sénateurs, des députés, des ministres de la justice éminents et brillants -remarquables juristes ou avocats- ont eu mille occasions de revoir et de corriger la lettre de la loi en fonction des changements de l’esprit des temps. Voyons, pensez aussi, messieurs -et dames- à la condition féminine.

Sans entrer dans la complexité des arguments du débat philosophique ouvert depuis quelques années sur l’humanité de l’homme, je voudrais rappeler deux points précis. C’est aussi sans avoir encore pris parti dans ce débat.

-         Le premier point : aujourd’hui, la philosophie révoque en doute « le propre de l’homme » qui est au fondement de la conception « classique » (peut-être universelle) de l’homme, de la philosophie et de la condition humaine. Par conséquent, le débat philosophique contemporain révoque aussi en doute le propre de la femme. D’où il ressort qu’en 2008 les « qualités essentielles » d’un époux doivent être philosophiquement révoquées en doute. Cette expression, présente dans un texte de loi de 1803, aurait dû depuis longtemps être questionnée et, probablement, supprimée purement et simplement, en tant qu’elle est en retard d’un débat des temps contemporains, celui du questionnement sur l’homme. Or cet alinéa de l’article 180 du code civil a été repris sans aucune modification en 1975 et en 2006 !

-         Le second point est le suivant et passe par le rappel d’un livre de madame Élisabeth Badinter qui date de vingt-deux ans. Dans L’un est l’autre (Deuxième Partie, Chapitre III : « La mort du patriarcat »), publié chez Odile Jacob en 1986, Élisabeth Badinter écrit plusieurs propositions définitives sur la condition masculine (et la condition féminine). Ces propositions enregistrent sociologiquement les changements majeurs des temps contemporains dans ce domaine : « Le pouvoir […] marital est en voie de disparition. La puissance idéologique, sociale et politique de l’homme est sérieusement érodée » ; ou encore « Le XXe siècle a sonné le glas des valeurs viriles en Occident » ; ou encore « La seconde étape de l’émancipation féminine concerne […] leur liberté sexuelle ». Pour dénoter l’« inexprimable malaise » des hommes face à ces bouleversements de l’ordre sexuel archaïque, madame Badinter cite Anne Tristan et Annie de Pisan décrivant l’effroi des hommes qui assistent, sans le comprendre, au « renversement total de leurs valeurs, de leurs lois, en un mot de toute leur civilisation » (in Histoires du M.L.F., Calmann-Lévy, 1977). Il est vrai que madame Badinter affecte ces déclarations d’un paramètre relativiste qui les circonscrit à « la plupart des démocraties occidentales ». La France est une démocratie occidentale. Alors pourquoi la « bavure » d’aujourd’hui ? Pourquoi cette irruption de l’affirmation du « pouvoir marital » et des « valeurs viriles » dans  les affaires des femmes de la France, une démocratie occidentale ? Que s’est-il passé en France entre 1986 et 2008 ? Ou plutôt qu’est-ce qui ne s’est pas passé en France durant ces vingt-deux années qui nous séparent de L’un est l’autre ? Je remarque seulement qu’à l’époque de la publication de son livre madame Badinter était proche de politiciens importants, dont un ministre de la justice, qui eussent été en mesure de faire en sorte que ce « pouvoir marital » d’un autre temps ne s’exprimât plus en France.

Hé ! Hommes politiques qu’avez-vous donc fait de vos mandats et fonctions d’État ? Étiez-vous ignorants de ces deux points de philosophie et de sociologie que je viens de rappeler ? En tout cas, il fallait procéder aux modifications de cette loi (et d’autres) et ce, d’autant plus que vous deviez savoir qu’en raison de l’insertion de plus en plus dense des coutumes communautaristes la loi française du XIXe siècle ne pouvait pas ne pas être en difficulté aux XXe et XXIe siècles. Par des simulations et par l’imagination de certains « cas » possibles ou probables, vous auriez dû faire le travail que les citoyens attendent de leurs représentants aux Assemblées. Je suis obligé de constater que certaines parties du droit français du début du XXIe siècle ont (encore) l’âge du début du XIXe siècle. Gouverner, c’est prévoir ; je m’en suis convaincu. Remarquez, pour être objectif ou prudent, que ce n’est pas seulement la condition féminine qui est concernée car la rédaction du second paragraphe de cet article du code civil, rapporté au « mariage » homosexuel, ne prive pas un homme de jouir, au dépens d’un autre homme (son « époux »), du droit ouvert par cette fameuse condition : « S’il y a eu erreur dans la personne, ou sur des qualités essentielles de la personne, l’autre époux peut demander la nullité du mariage ». En effet, le texte du code dit « l’époux », sans distinction de genre (donc de sexe), et un « mariage » homosexuel n’en serait pas moins un « mariage ».

Au-delà des bruits et des cris d’orfraie que provoque la décision de justice de Lille, je dis que les juges qui l’ont prise ont rendu service à la loi parce qu’ils ont attiré (volontairement ? involontairement ?) l’attention des citoyens français du XXIe siècle sur le travail non fait de leurs représentants aux Assemblées et de leurs ministres de la justice. Ces juges auront rendu service aussi à l’histoire du droit. Dans quelques mois, dans quelques années (car la Nation va lentement), quand les passions de l’émotion se seront apaisées, il faudra faire ce qui aurait dû être fait au cours de la seconde moitié du XXe siècle, à savoir, modifier l’article 180 du code civil « Napoléon » de 1803. La Nation aura alors mis le droit en conformité avec l’évolution des mentalités et de ses mœurs. Cependant ce ne sera pas facile. Car je viens de m’apercevoir que, dans ce que j’ai écrit depuis le début, j’ai réagi en suivant l’élan de passion des premières réactions, lesquelles raisonnent sur l’homme et la femme (« les époux »). Or le texte du second alinéa de l’article 180 consolide un syntagme qui, seul, le rend opératoire, dans le contexte : « des qualités essentielles de la personne ». Dès lors les difficultés surgissent si, au lieu d’entendre « homme » (« virilité ») et femme, nous nous contentons de simplement lire ce qui est écrit : « la personne ». En effet :

1)                           Les personnes ne sont pas interchangeables. La loi définit d’ailleurs « la personnalité juridique », qui a des qualités juridiques de sujet de droit distinctes des propriétés (naturelles, par exemple) ou des qualités morales d’un homme et d’une femme. Ce n’est pas l’époux mais « la personne » de l’époux qui est nommée et insérée dans le syntagme rappelé précédemment. Le débat ouvert par la décision des juges de Lille raisonne comme si le texte de la loi avait dit « propriété ». Gardons-nous d’une telle erreur de lecture. En droit, la qualité n’est pas la propriété. À vrai dire, si l’on a lu et retenu le syntagme entier, il n’y a pas lieu à débat. La virginité, en tant que propriété de la femme (l’hymen est de naissance), n’est pas visée par l’article 180 ; elle relève de la sphère strictement individuelle. Mais la virginité devient une « qualité » de la personne de l’épouse, qui, par le contrat (de mariage) cesse d’être une individualité biologique pour devenir une « personnalité juridique ». Alors, tout ce qui touche à sa « personne » entre comme « qualité » liée à son état juridique.

2)                           Un contrat –ici, le contrat de mariage- est convenu au nom de qualités de la chose (objet du contrat) ou de la personne (sujet contractant. Le mot défaut, ayant toujours le sens qui renvoie à l’idée de manque, de carence ou d’absence (cf. défaillir), on conçoit mal un contrat qui ou bien ne rechercherait pas des qualités ou bien n’exclurait pas les défauts de l’objet ou de la personne.

3)                           Si l’on ne peut pas parler en toute certitude des « qualités essentielles » de l’homme ou de la femme, il doit pourvoir exister, au moment de la convention du contrat, des « qualités essentielles de la personne ». Ces qualités deviennent essentielles au contrat parce qu’elles tiennent à « la personne » du contractant. Cette relation d’essentialité est même réciproque. Encore faut-il préciser d’ailleurs que cette essentialité est essentiellement relative au contrat et aux contractants (donc essentiellement relative à leurs « personnes »). Chaque « personne » étant juridiquement unique, les « qualités essentielles » pour qu’il y ait contrat sont, au moment de la convention du contrat, essentielles à la personne contractante et la déterminent comme apte à contracter. Pour un autre contrat et pour d’autres contractants, les « qualités essentielles » précédentes peuvent être ignorées. Tels sont le fondement et le mécanisme de la relativité de ces «qualités essentielles ». La qualité essentielle juridique n’est essentielle que sous condition. La virginité n’est donc pas une qualité essentielle absolue. Par conséquent, ne nous effrayons pas trop de la décision des juges de la métropole du Nord de la France, quand bien même le contexte islamique de l’affaire jugée là-bas inquiéterait plus d’un. Mais en tout état de cause, il revient au législateur, donc au Parlement et au Garde des Sceaux, de proposer désormais un intervalle fermé (au sens des mathématiciens) de ces « qualités essentielles de la personne » quand celle-ci prétend au statut juridique d’époux, au sens des articles du code civil qui traitent, depuis Napoléon, « Du mariage ». Car il y aura toujours des « qualités essentielles de la personne » qui contracte. S’il lui paraît « sage » que la lettre de la loi soit ordonnée à l’esprit du temps présent, rien n’empêche le législateur d’exclure la virginité de l’intervalle fermé des « qualités essentielles de la personne » de la femme qui contracte mariage. C’est un fait : la loi actuelle n’offre qu’un intervalle ouvert, indéfiniment ouvert, de « qualités essentielles de la personne » mariée, dans lequel le parcours peut effectivement surprendre, comme aujourd’hui depuis la décision du tribunal de Lille.

Mercredi 4 juin 2008

        Cette nuit, quelque chose de grand s’est passé dans l’histoire des États Unis : Barack Obama a été élu candidat à la candidature démocrate à la présidence des États Unis. Je remarque, au passage, que Bill Clinton n’avait même pas encore terminé son second mandat que des journalistes et des commentateurs politiques bombardaient déjà Hillary Clinton au « poste » de candidate à la candidature de la Présidence des États-Unis. Comme une autre candidate « fabriquée » par les media, l’ex-First Lady a échoué. La facticité ne paie pas toujours en politique. Apparemment, question succès (puisque telle est la raison d’être en politique), mieux vaut, concernant cette candidature, y penser « pas seulement en se rasant », en tout cas par soi-même. François Mitterrand et Jacques Chirac prirent aussi le long chemin (de croix) de la candidature de soi et par soi. S’agissant de la grande nouvelle de cette nuit, je ne peux pas écrire que cela s’est passé aux États Unis (tout court) car il faudra attendre les élections de novembre prochain puis attendre encore la mise en œuvre d’un « programme Obama » spécifiquement non américain, qui changerait significativement l’Amérique éternelle, celle de la ségrégation durable, de la puissance technique incomparable et de la présence politique planétaire, conquérante et dominatrice. Pour être franc, Chavez ou Castro engeignent et s’engeignent fort aujourd’hui, car ce n’est pas demain la veille du jour où l’on verra s’inverser l’américanisation de la planète (et peut-être bientôt celle des « planètes proches » de notre système solaire). À ma connaissance, Barack Obama n’a pas dit qu’il était anti-américain ou qu’il renoncerait à la doctrine géopolitique américaine qui prévaut à la Maison Blanche depuis plus d’un siècle (défendre les intérêts américains partout où ils sont menacés dans le monde, recourir à la politique du « big stick », la doctrine de Monroe,…).

        Mais aujourd’hui, ce matin, ce qui est certain, c’est que la non violence a gagné. Quarante ans après la mort violente de Martin Luther King le non violent, quarante cinq ans après le discours flamboyant et pathétique qu’il prononça, en 1963, devant le Lincoln Memorial, l’Amérique de toutes les couleurs accepte, par le suffrage électoral, l’idée et la probable réalité qu’un métis soit son Président. Martin Luther King, sans aucune arme, n’a pas marché pour rien un jour d’août 1963 ! En leur silencieux fracas de pas de l’espoir posés avec conviction sur un sol parfois brûlant, les marches d’Alabama, de Montgomery, de Salma firent aussi l’Histoire. Il faut rappeler que, ces dernières années, la « minorité visible » des visages de Colin Pauwels puis de Condoleezza Rice, dans les Administrations des Bush (father & son), signifiait déjà la victoire de la non violence sur les violences de type Ku Klux Klan aux États-Unis. Bref, ce matin de juin 2008, il est clair que la non violence a vaincu. Tenant cette certitude pour ferme, nous pouvons espérer et agir pour construire l’avenir des peuples et des cultures niés.

        Lundi 23 juin 2008 : le symbolique des temps à venir

        Quarante cinq ans après l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, l’Amérique s’apprête à élire un démocrate filiforme et élégant à la Présidence de la République. Ce qui est aujourd’hui inouï et symbolique, c’est que, quarante ans après la décennie d’émeutes raciales des années soixante, l’Amérique a choisi un métis pour être son chef et le chef de ses armées, donc des armées du monde. Et le père de ce métis n’est même pas américain mais est africain. Qui l’eût cru, dans les années où parlaient, écrivaient et agissaient les James Meredith, Rosa Park,  Martin Luther King, James Baldwin, Angela Davis, Cassius Clay, Malcolm X, Stockley Carmichael et la Black Panthers… ? Qui l’eût même pensé, quand bien même Martin Luther King l’eût rêvé en 1963 ?

En France, j’ai vu et entendu le symbolique ce midi, à la Knesset, le parlement israélien qui occupait entièrement l’écran informatif de BFM TV. Un siècle après « l’affaire Dreyfus », un Président de la République française est allé déclarer ses origines juives –« mon grand-père qui m’a élevé, qui était juif »- devant le Parlement israélien, conquis par un discours par ailleurs équilibré sur cet « Orient compliqué » depuis qu’Isabelle la Catholique a bouté les Sarrasins hors de Grenade et d’Espagne, en 1492. Qui ne voit là le symbolique qui accompagne et annonce l’avènement du siècle politique nouveau ? Il y a certainement du symbolique dans le renversement du fracassant : « un peuple conquérant, sûr de lui et dominateur », tel que par de Gaulle cela fut dit, en 1967. De Gaulle ne cesse pas d’être le plus grand Français du XXe siècle. Ce que je vais relever et très cursivement commenter n’est nullement le signifiant d’un sentiment partisan, mais Sarkozy, lui, a dit ce midi du peuple juif : « un peuple fort [qui] a donné aussi au monde un trésor. Un trésor de savoir et un trésor d’humanité […] Où en serait le monde sans Spinoza, sans Freud, sans Einstein ? ». Dans ce passage du discours du Président de la République française, j’ai entendu un écho du long et sublime commentaire que Nietzsche, dans Aurore III, a fait du « sperni spernere » des Juifs méprisés, commentaire auquel j’ai modestement consacré quelques lignes ailleurs, en 1991 (Voir la page « Shoah » en salle obscure sur ce site). Par delà l’Orient qu’il veut rapprocher idéologiquement de l’Europe des Droits de l’Homme et du Citoyen, le discours présidentiel français vient de réconcilier les Juifs avec tous les autres peuples, avec le monde ! Partout –et surtout là où ils le furent- où ils ont été méprisés, les Juifs ont beaucoup donné au monde.

        Addendum du 8 juillet 2008 au premier paragraphe de l'observation du 23 juin 2008 : Ce soir, aux informations, j’ai vu Condoleezza Rice assise autour d’une table, à côté du Premier  Ministre polonais. C’est elle qui a signé le traité de défense anti-missile que veulent les USA pour se défendre et défendre l’Europe de l’OTAN. Qui eût même imaginé, même au cours de la décennie 1960, qu’une figure noire signerait un traité si important sur le parafeur où signerait un Polonais, blond parmi les blonds, caucasien « visible ». C’était réjouissant. Une autre victoire de la non violence. Si Martin Luther King vit et voit cela –or il croyait en la vie après la mort- il doit aussi se réjouir et savourer le fruit de ses marches de la non violence. En tout cas, je me réjouis à l’idée qu’il puisse se réjouir. Ce soir, la Noire « visible » à côté du Caucasien « visible », c’est l'œuvre de Martin Luther King. Nous -les Noirs et les humanistes- lui en sommes redevables.

        Lundi 30 juin 2008, 20h10 : Le Président de la République était à la télévision ce soir

        Sarkozy vient de terminer son entretien avec des journalistes de la chaîne de télévision France 3, dont Audrey Pulvar. Mais où Audrey Pulvar, présentatrice de l’information sur cette chaîne, a-t-elle trouvé la question « baroque » qu’elle a posée au Président de la république ? Elle voulait que Sarkozy lui dise à combien d’arrestations il fallait procéder pour satisfaire l’objectif annuel de 25000 expulsions de France d’immigrés irréguliers. Une police du renseignement a-t-elle besoin d’arrêter un « clandestin » pour savoir qu’il est clandestin sur le sol de la France ? La police sait exactement qui est qui et qui fait quoi. Avant d’arrêter un immigré irrégulier « expulsable », la police française sait très bien qu’il est expulsable. La question d’Audrey Pulvar me rappelle un développement « baroque » (même pas abscons !) exposé par Philippe Val, le directeur de Charlie Hebdo, un vendredi matin sur France Inter, comme quoi ce n’est pas un hasard si les pays qui ont admis les « tests ADN » sont des monarchies. Or parmi ces pays, se trouvent l’Angleterre, l’Espagne …, des démocraties très vivantes, dont les premiers ministres sont des « hommes de gauche » (au sens du standard européen actuel de « l’homme de gauche »). Voire ! Constitutionnellement, la reine d’Angleterre, le roi d’Espagne … ne décident rien. Tout le monde le sait. Alors que venait faire la monarchie dans le raisonnement du directeur de Charlie Hebdo ? Quant à Audrey Pulvar, je voudrais lui apprendre ce que j’ai appris en février dernier, en Alsace, et qui m’a stupéfait : au cours d’une marche en forêt, j’ai su que le GPS qui nous renseignait sur notre position était renseigné et guidé par neuf satellites ! La recherche policière d’aujourd’hui, parce qu’elle est à la fois scientifique et appuyée sur « le renseignement humain » (l’indic), est très bien renseignée (à la manière du GPS) et sait très bien où est (ou bien est censé être) chacun de nous : nationaux, bi-nationaux, immigrés réguliers, immigrés irréguliers, journalistes, professeurs, délinquants, gens de bien, et j’en passe. La police sait (peut savoir à tout instant, si elle le veut) ce que fait ou a fait chacun d’entre nous. Depuis toujours, l’homme a laissé ses traces « ADN » partout ou il est passé ; aujourd’hui elles trahissent nos pas et nous dénoncent, sans compter ce qu’apporte le « renseignement humain ». Audrey Pulvar voulait que sa question fût originale et subversive mais elle était plutôt naïve. Malheureusement pour la journaliste, elle n’a pas pu embarrasser Sarkozy, comme elle l’espérait, sur le « quota » d’expulsions d’immigrés irréguliers, car la réponse à la question qu’elle lui a posée était d’un autre ordre. Cette réponse ne pouvait être exposée qu’en un autre lieu et surtout par quelqu’un d’autre que le Président de la République française.

        Mercredi 2 juillet 2008, 22h30 : la ruse comme moyen de l’intelligence

        Sur la chaîne BFM TV, je viens de voir les images de la libération d’Ingrid Betancourt. La journaliste qui présente l’information a dit que les forces armées colombiennes ont usé de ruse, ont infiltré les guérilléros des FARC (Fuerzas armadas revolucionarias de Columbia - Ejército del Pueblo) pour ensuite leur « monter un char » comme quoi les soldats rebelles recevaient la visite de journalistes de la Croix Rouge, etc. Ce qui est annoncé à la télévision est, à l’évidence, du grand art de services secrets affûtés et futés ! Ça sent le stratagème de l’opération israélienne d’exfiltration d’otages juifs à l’aéroport international d’Entebbe, en Ouganda, l’été 1976. Ça sent la main rusée du Mossad de l’époque… Comme les FARC, Idi Amin Dada avait fanfaronné et s’était montré dur, complaisant et complice du commando pro-palestinien (aidé de la Rot Armee Fraktion dite « bande à Baader ») qui avait menacé de mort « ses » otages juifs, les seuls passagers du vol d’Air France détourné restés, confisqués, à l’aéroport d’Entebbe après que le commando eut libéré les otages non juifs. La menace de mort -sauf si le gouvernement de l’État hébreux acceptait de libérer sur le champ quarante Palestiniens emprisonnés en Israël- était relayée et mise en scène par Amin Dada plastronnant devant les media et le monde politique international. Une menace farouche, féroce, animale soufflait sur l’aéroport d’Entebbe. Il est vrai aussi que, comme Idi Amin Dada, Manuel Marulanda Velez, le chef « paysan » des FARC, était un « Ubu » rustique et sarcastique, qui s’amusait macabrement à la seule contemplation de l’idée brute de massacrer « ses » otages, si d’aventure l’armée colombienne attaquait frontalement et massivement la guérilla. C’est aussi trahir que l’on a du sang politique d’un Ubu que d’avoir continué à vivre et à guerroyer dans la jungle pendant plus de quatre décennies. Et surtout de s’imaginer vaincre l’armée régulière et les institutions d’un État souverain contemporain, alors même que l’Histoire a déjà enregistré les déroutes, les défaites et les déceptions des guérillas d’Amérique latine du demi siècle écoulé, y compris la dérive dramatique, politique et économique, de la seule guérilla qui ait vaincu, en 1959, un pouvoir politique traditionnel. Les malheurs des maquis avortés n’ont inspiré aucune « leçon de l’histoire » à Manuel Marulanda (ou à l’un de ses lieutenants Raul Reyes) ! Comme Amin Dada, les FARC viennent d’être ridiculisées par une ruse d’enfant. Elles ont perdu « leurs » otages politiques prestigieux, dont Ingrid Betancourt, explicitement gérés comme une monnaie d’échange politique de très grande valeur. À Entebbe, en 1976, et dans la jungle colombienne, en 2008, la μητις –c’est le nom que les Grecs donnaient à la ruse- a triomphé de la force brute et déraisonnable de certains hommes.

Mardi 23 juillet 2008 :

-         La liberté de conscience existe encore en politique.

-         Ce n’est pas vrai ?

-         Si, si, c’est vrai.

    Jack Lang a retrouvé le chemin de la liberté de conscience. Depuis la démission annoncée -mais fracassante, en son jour de fait- de de Gaulle, en 1969, cette « disposition acquise » de la liberté « d’occident » avait disparu significativement de la politique. Mais pour avoir suivi avec attention le zèle flamboyant de l’engagement, presque une adhésion,  de Jack Lang à la personne et aux actions de François Mitterrand, je devrais écrire qu’il n’a jamais quitté la liberté de conscience. Autrement -je veux dire, si son inconditionnelle adhésion à Mitterrand (par exemple, l’agitation partisane autour du « pèlerinage » annuel Solutré, etc.) n’avait pas procédé de la liberté de conscience- je comprendrais mal sa décision entièrement libre de voter, au Parlement réuni hier en Congrès, à Versailles, la réforme constitutionnelle proposée par Nicolas Sarkozy. En la circonstance, il n’est ni un félon ni un féal : il est Jack Lang, bouillant, tranchant, entier. Il est celui qui autant a pu être un thuriféraire de la « procession » de Solutré autant a pu voter « en conscience » une réforme constitutionnelle dont une partie importante doit son intention (au moins) à l’auteur qui fut le critique célèbre et sans concession du « coup d’État permanent ». Jack Lang tel qu’en lui-même est tout simplement lui-même ! D’ailleurs, dès le 15 juillet dernier, dans sa Lettre au président de la République (publiée dans Le Monde daté du 16 juillet 2008, page 13), il avait prévenu la nation de l’acte qu’il a commis hier : « Au total, 47 mesures nouvelles ! Les avancées positives sont diverses et parfois audacieuses –certaines à l’initiative de la gauche. Pas une seule disposition [du texte] ne constitue un recul pour les libertés ».

    Je devrais donc dire que, pour avoir osé ne pas suivre la consigne de vote de son parti, Jack Lang est honnête avec lui-même en politique. Certes il n’est pas question pour moi de savoir ou de dire qu’il a raison d’avoir voté contre l’avis de son parti. La politique n’est pas de l’ordre de la vérité et de la déduction mais de l’ordre de l’efficacité qui suit une décision. Il faudra attendre le verdict de l’avenir pour savoir si la décision audacieuse de Jack Lang est efficace mais on sait d’ores et déjà qu’elle est intime et sincère. La liberté de conscience, comme la liberté tout court, est cependant à double tranchant. En d’autres circonstances, certains ont dû estimer devoir agir aussi « en conscience ». Mais l’humanité eût gagné que des hommes eussent décidé et agi en un autre sens (de l’histoire) sous régime de ladite liberté conscience. Quoi qu’il en soit, décider « en conscience » (comme il l’a déclaré à la télévision) est une permanence d'être chez l’ancien ministre de la Culture du premier Président socialiste de la Ve République (… gaullienne). La sincérité politique a marqué la constance de son engagement et de ses actes. Bravo monsieur l’inventeur de la Fête de la musique, monsieur l’inventeur de la Journée du Patrimoine ! Très bien ! Excellent !

        Dimanche 27 juillet 2008 : Encore Lampedusa !

        Depuis quelques jours, la télévision nous montre de nouveau des images d’Africains, dont des femmes et des enfants, qui échouent sur les côtes de l’Italie, au large de Lampedusa. Des morts, dont des enfants, ont été jetés par dessus bord durant la traversée précaire de l'Afrique vers l'Europe... Moi, depuis plus de deux ans (10 mai 2006), j’ai déjà écrit ce qu’il doit en être de la part de responsabilité des politiciens africains eux-mêmes dans ces drames de la mer du XXIe siècle. On peut lire les pages 45 (la sous-partie: II), D) à 52 de la Conférence non prononcée publiée sur ce site : Qu’est-ce qu’être Noir en France à l’aube du XXIe siècle ?

        Vendredi 08 août 2008, 09h00 : Sur l’ouverture des Jeux Olympiques à Pékin (1) ou mon éloge du sport de haut niveau

N’en déplaise à Robert Ménard, de l’association « Reporters sans frontières », organisateur parisien d’actions d’éclat qui « rendent bien » dans les media, et à Daniel Cohn-Bendit, politicien européen installé, connu à Paris depuis le 22 mars 1968 et suivant, je suis heureux que les Chinois -cette très grande nation qu’est la Chine, ce gros morceau d’Asie- organisent les Jeux Olympiques d’été 2008. Mais, pour justifier le premier membre de la phrase qui précède, voici ce que, ce jour, j’ai à écrire.

I) Ce matin, sur France Inter (08h20-09h00), Daniel Cohn-Bendit s’est enfermé dans un nominalisme qui n’a pas dû échapper à l’auditeur attentif. Quel est, en effet, et que vaut, cette distinction casuistique qui consiste à dissocier la cérémonie d’ouverture des jeux, en Chine, du déroulement des jeux dans la même Chine ? Quel bel idéalisme y a conduit la pensée de Cohn-Bendit ! Mais n’est-ce pas la même Chine qui se tient debout devant nous, du 8 au 24 août, gardienne du battement de cœur des athlètes de haut niveau du monde ? Si je comprends bien, Daniel Cohn-Bendit interdit à Sarkozy d’assister à la cérémonie d’ouverture des jeux mais lui accorde l’autorisation bienveillante de, par exemple, aller à Pékin pendant le déroulement des jeux ou d’assister à la cérémonie de clôture (en quelque sorte d’aller chez les Chinois après le fête, quand les lampes sont éteintes). La distinction exposée ce matin par Cohn-Bendit sur France Inter m’interdit. Elle est digne de l’époque d’Abélard, de Guillaume d’Occam et des grands nominalistes médiévaux. Daniel Cohn-Bendit parle, il dit, il nomme, et, puisqu’il nomme, ce qu’il nomme existe ! Le Pékin du 8 août, où Sarkozy ne doit pas aller, est dit, par lui, différent du Pékin des jours suivants (et du Pékin d’avant, où Sarkozy, comme beaucoup d’autres chefs d’État et de gouvernement, est déjà allé une fois en visite officielle). C’est nommé, donc c’est vrai.  Mais il est vrai aussi que Daniel Cohn-Bendit parle tant sur le fil du rasoir qu’il finit par violer le principe formulé par le rasoir d’Occam : il n’est pas, en effet, logiquement satisfaisant ni sans risque ontologique de toujours vouloir diviser l’« ens » (l’étant) sans raison qu’existent réellement les divisions ainsi pensées. Tout ce qui est pensé et dit n’est pas forcément réel. Ainsi le Pékin de la cérémonie d’ouverture des jeux et le Pékin où se déroulent les jeux sont un seul et même Pékin. Il n’y a donc pas lieu de tenir une casuistique fine qui consiste à interdire à Sarkozy d’aller à Pékin le 8 août (c’est-à-dire boycotter la cérémonie d’ouverture) et à l’autoriser implicitement à y aller un autre jour, pour d’autres circonstances, par exemple, le jour où nage Laure Manaudou ou l’immense Alain Bernard ; par exemple aussi, le soir de la cérémonie de clôture. Et que dire de l’absurdité qui consiste, dans le raisonnement de Cohn-Bendit, à laisser la jeunesse sportive française aller « chez le diable » pendant qu’il demande à un autre Français –le Président de la République, le « premier des Français »- de ne pas être présent à la cérémonie où cependant défilent, derrière le drapeau français, les athlètes français de haut niveau ? C’est ridicule, c’est dérisoire ; ce nominalisme politique de salon ne tient pas debout.

II) Daniel Cohn-Bendit demande à Sarkozy d’obtenir des autorités chinoises, puisqu’il est en Chine aujourd’hui, qu’il aille voir des prisonniers politiques chinois dont il fournirait la liste au Président de la République française. Nous savons que, rapportés à ces prisonniers (et à d’autres, de « droit commun »), en Chine, les droits de l’homme sont férocement niés. Nous le savons même depuis longtemps, surtout depuis qu’on nous a informés de ce que « gardaient » les gardes rouges de Mao Tsé Toung au tournant des années 1965-1970, à l’époque du « grand bond en avant » et de la « Chine nouvelle ». Nous savons aussi comment, c’est-à-dire sanguinairement, ils le « gardaient ». La vieille garde chinoise a toujours su jalousement veiller sur la manière forte de conserver son trésor qui est le pouvoir politique violent. Tout le monde le sait : ce n’est pas d’aujourd’hui que datent les exactions chinoises contre les droits de l’homme. Pourquoi Daniel Cohn-Bendit a-t-il attendu le printemps et l’été 2008 pour faire du bruit au point d’oser dire que ce qui se passe en Chine aujourd’hui est la même chose que ce qui se passait sous Hitler ? À ma connaissance, les Chinois n’ont pas promulgué de « lois de Nuremberg » ni n’ont conçu « la solution finale » d’un peuple ! Outre que ce rapprochement n’est que digne des outrances de son auteur, je voudrais seulement poser cette simple question : Et si c’était la Chine des années 1966-1970 qui ressemblait à l’Allemagne nazie ?  Mais bon. Soit. Laissons de côté ces comparaisons incongrues qui prétendent refaire l’histoire ou en atténuer la portée voire l’excuser (dès lors qu’on parviendrait à argumenter que cette horreur de l’histoire qu’est le nazisme n’est pas unique). Revenons à l’histoire réelle et connue : le nazisme fut unique dans l’Histoire. Un point, c’est tout. Que certains cessent de le voir partout, où il ne peut pas être. Revenons donc au présent, le présent global du monde. Or, que je sache, en France, par exemple à Sangate (ouvert ou fermé), les droits de l’homme sont niés. Dans certains quartiers du territoire français, les droits de l’homme sont si niés que j’ai honte d’y passer. J’aimerais que Cohn-Bendit demandât au dalaï lama d’entrer en France, en ce mois d’août 2008, avec une petite liste d’Afghans, d’Irakiens, de Pakistanais de Sangate et environs, auxquels il rendrait une visite humanitaire et qu’il arracherait aux affres de la privation du minimum voulu par les « droits de l’homme ». Mutatis mutandis, les droits de l’homme ne sont pas niés dans la seule Chine.

III) Quel est cet autre nominalisme qui consiste à ne pas voir de raison d’interdire aux athlètes français – qui sont des hommes- d’aller en Chine « cautionner », de fait, la dureté politique du régime chinois mais à ne voir aucune raison qui autorise le Président de la République française –qui est un homme- à aller en Chine « cautionner » la dureté politique du régime chinois ? Il existe des hommes –les sportifs- à qui Daniel Cohn-Bendit ne reconnaît pas le droit et l’obligation morale permanents de défendre les droits de l’homme là où ils sont niés. Je suis désolé de le dire : un homme est un homme. Sur le plan moral et politique, ce qu’on interdit à un homme (Sarkozy), on doit l’interdire aussi à tous les autres hommes (les athlètes). La morale ignore le rang, elle est au-dessus des trois « ordres ». Il est vrai que la conséquence ultime de cette exigence serait l’interdiction d’aller aux JO où qu’ils aient lieu dans le monde, puisque, partout dans le monde, il y a constat indéniable de l’imperfection de l’application des droits de l’Homme.

 

IV) Quant à Robert Ménard, je dois dire que le spectacle télévisé spontané qu’il a proposé l’hiver dernier aux Parisiens, aux Français, aux Chinois et au monde était d’un assez mauvais goût politique parce qu’il a fait passer la recherche de la gloire avant l’intérêt des athlètes. Le désir de tout athlète de haut niveau, quand il n’est pas détourné par une idéologie qui déforme sa vue, est de vibrer autour de la flamme et de fantasmer en pensant aux médailles qu’il pourrait conquérir sur les stades où se feront et se dépasseront les exploits des jeux. Cet hiver, à Paris, le monde des athlètes et de ceux qui aiment l’exercice moral et spirituel du sport de haut niveau fut perplexe, même si on a obtenu que certains d’entre eux versassent dans le politique subtil et fomenté, en promettant d’accrocher sur leur tenue de défilé une « étiquette » symbolique et tautologique, dont tout lecteur de la charte olympique savait d’avance que la présence était contraire au texte.

La langue vit aussi par ce que lui apportent les emprunts et les migrations de sens des mots, qu’opèrent –qu’osent opérer parfois- ceux qui la parlent et ceux qui l’écrivent. Par un emprunt opportun, je pense pouvoir dire que, de la part des politiciens qui ont pisté, gêné et finalement empêché la progression de la flamme olympique à Paris, il y a eu captation (« Manœuvre répréhensible en vue de déterminer une personne à consentir une libéralité », in Petit Robert). En effet, il n’y a certes pas eu de « libéralité » consentie dans cette partie de cache-cache que joua « Reporters sans frontières » avec la Chine olympique. Certes, de même, il appartient au droit et au juge (sur plainte éventuelle) de déclarer « répréhensible » ou non ce que cette association a fait. Mais n’empêche, je peux emprunter au droit cette définition de la captation et en retenir l’idée de détournement, de déviation de trajectoire, de rendre captif, d’apposer sur une chose un droit légal que l’on n’a pas. Je peux alors exprimer mon désaccord avec le tort qui a été fait aux Jeux Olympiques cet hiver, à Paris. Je pense, en effet, que nul n’a le droit de rendre captive la pacifique flamme olympique que des athlètes, médaillés olympiques, font défiler en se relayant. Évidemment, l’avis que je viens de donner ne prive nul homme du droit légitime de manifester, à Paris, contre la Chine et pour le Tibet. En résumé, dans les rues de Paris, des politiciens ont capté le sport de haut niveau par des méthodes non sportives (l’activisme et le coup de force) et l’ont détourné de sa fonction sociale démocratique au profit d’un bruit idéologique et politique intéressé. Dans les rues de Paris, les sportifs de haut niveau, médaillés olympiques, voulaient la fête quadriennale et universelle du sport mais Robert Ménard et les siens ont capté le bien (et le bienfait) de leur fête et de leur monstration non violente. Ce qui s’est passé cet hiver ? C’est comme si des politiciens improvisés s’étaient arrogé le droit d’interdire la présence de Normale Sup, de HEC ou de l’X au forum annuel des formations et des métiers. C’eût été d’un ridicule profond. Eh ! bien, à Paris l’on fit semblablement. David Douillet et les siens ont été privés de la liberté de montrer au peuple français et aux autres nations ce que les jeux olympiques promènent de pacifique dans les cités du monde. Leur premier « droit de l’homme » a été nié parce qu’il a été capté par l’activisme intéressé de rue, et ce, dans la ville même où furent proclamés les Droits de l’homme et du citoyen en 1789.

V) Robert Ménard et les siens m’ont aussi détourné d’une vérité. En effet, dans ma naïveté de citoyen lambda, je croyais que les droits de l’homme étaient niés près de chez nous, en Europe, chez nous même, en France. Fort naïf, je croyais que, quand un grand international de l’équipe de France de football ou d’une équipe nationale africaine se faisait traiter de singe en Italie ou recevait des bananes expédiées des tribunes, il y avait négation patente des droits de l’homme. Je croyais donc que ces faits pouvaient forcer Robert Ménard à parler, à s’activer symboliquement, « médiatiquement », et/ou à pénétrer dans les stades fautifs pour s’emparer du ballon au nez et à la barbe des carabinieri, gardiens, comme les policiers de Paris, du bon déroulement du match de football. Relativement à ce que je défends ici, la flamme olympique qui parcourt les rues de Paris n’a pas plus de valeur que le ballon qui glisse sur une pelouse d’Italie. Or je n’ai pas vu Robert Ménard aller en Italie dire que les droits de l’homme sont niés dans ces rencontres sportives, je ne l’ai pas entendu condamner le régime italien (la gauche et la droite pour l’ensemble de leurs œuvres d’indifférence) qui a toléré sur son sol de telles barbaries morales. Je n’ai, de même, rien vu d’activiste quand la banderole insultante fut déployée au Parc de Princes, à Paris, pour violenter les Ch’tis au plus profond de leur être de « gens du Nord ». Franchement, on n’a pas besoin d’aller en Chine pour s’activer dans les rues contre les violations des droits de l’homme, quand bien même on s’accorderait sur une échelle des  violations comparées des droits (ceux d’un reporter comparés à ceux d’un footballeur).

Je veux bien être intellectuellement attardé mais j’aimerais qu’on m’expliquât deux choses : 1) Quelle connexion légitime –récente, pressante- autre que l’opportunisme, existe-t-il entre l’organisation ponctuelle, en 2008, des Jeux Olympiques à Pékin et la vielle question « chinoise » du Tibet ? 2) Pourquoi serait-il légitime de « faire l’occasion » (… comme ce que l’on dit du larron) de l’organisation ponctuelle des Jeux Olympiques  en Chine alors qu’il ne semble pas légitime à Robert Ménard de faire de l’activisme permanent contre la Chine et les occasions quotidiennes de contester que sont les « Made in China » d’un grand nombre des biens de consommation distribués chez nous, en « Occident » ? Certes traîner dans la boue la Chine –la très grande Chine- est d’un profit spectaculaire mondial plus rentable que des « acts up » contre Sangagte ou contre le traitement de ces footballeurs noirs des stades d’Italie. Aller pirater une radio chinoise, comme l’a fait hier l’association de Robert Ménard ! Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait aussi aux heures sombres et répétées du racisme de stade en Italie ?

La seule chose que je fasse remarquer, c’est que, n’étant ni activiste ni libertaire, je trouve mon salut et les moyens d’agir en politique dans ce qui s’est produit de décisif et d’original à l’avènement de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, au moment précis où fut prononcé le « serment du jeu de paume ». Le 20 juin 1789, bien avant l’assaut symbolique du 14 juillet, les députés du « Tiers » et une partie de ceux du clergé qui les avaient rejoints ont mis le droit avant et par dessus la violence de l’activisme, celle-là même qui, l’hiver dernier, violenta, à Paris, ceux qui aiment la performance du sportif de haut niveau et pouvaient éprouver quelque plaisir à voir la flamme olympique faire connaissance pacifiquement avec les rues de la capitale française.

VI) Cette autre chose que j’ai à dire. Certes ma connaissance de l’histoire des effets politiques des Jeux Olympiques et des grandes manifestations sportives de masse ne remonte guerre au-delà de 1936. Mais je crois pouvoir faire remarquer que, depuis cette date, ce sont les sportifs de haut niveau eux-mêmes qui, quand ils le voulaient, ont pris la décision de faire dire de la politique au sport. Je citerai quatre exemples de cessportifs éloquents par leur seul sport. Le premier fut Jesse Owen. En 1936, aux JO de Berlin, ses quatre médailles d’or parlèrent de Noir et de politique au Führer dépité de voir un Noir américain –« dégénéré » par naissance et par gènes- régner sur tant de têtes de Blonds et de Bruns qui étaient en compétition avec lui. Même si la version des faits répandue depuis cette date est aujourd’hui contestée, l’histoire a néanmoins retenu que Hitler quitta la tribune d’honneur pour ne pas avoir à lui serrer la main. J’aurais tendance à retenir aussi que la présence des Noirs américains à Berlin était en soi une « provocation » faite au régime nazi, dont on devait savoir, hors du territoire allemand, et largement avant l’été 36, l’auto-affirmation raciale, raciste, xénophobe. En effet, dès 1933 : des œuvres de Freud sont déjà brûlées, Husserl est interdit de bibliothèque de l’université de Freiburg, Einstein (prévenant l’exclusion qui le menaçait) démissionne de l’académie de Prusse et est exclu de celle de Bavière. En 1935 : les lois de Nuremberg sont promulguées. En 1936 : Husserl (comme tous les Juifs) est radié de l’université et de la fonction publique allemandes. Donc, un Noir qui vient courir le 100 mètres et d’autres distances à Berlin, l’été 1936, sait qu’il a quelque chose à dire à l’Allemagne nazie et à son Führer vitupérant contre ceux qui ne sont pas allemands et aryens. Quatre fois, à Berlin, par le sport de haut niveau, Jesse Owen a parlé de politique à la politique nazie. Le deuxième exemple est Cassius Clay qui, médaillé d’or aux Jeux Olympiques de Rome, en 1960, commença, dès cette date, à faire dire à la boxe un discours politique contestataire du « pouvoir blanc ». Quand, en 1964, il fit vaciller puis mit KO l’invincible Sony Liston, considéré comme le boxeur noir des Blancs, il s’installa aussi comme un meneur de sa race et comme un conquérant de la politique par le sport. Le même Cassius Clay, en révolte, plus tard, contre la guerre américaine faite au Viêt-Nam, refusa d’aller « casser du Viêt » là-bas et fit dire de la politique au sport de haut niveau en reconquérant, sur « le terrain » du sport, le titre de champion du monde de boxe que lui avait coûté sa désobéissance civique. Par ses feintes, ses esquives, par ses crochets dévastateurs, ses jabs profonds et ses uppercuts fatals, Cassius Clay refit son retard sur la politique, rattrapa celle-ci, la confondit, la dépassa ; puis Clay reprit le pouvoir, celui du sport de haut niveau. Au Zaïre, en janvier 1973, le KO qu’il infligea au « géant noir texan » George Foreman fut le bouquet final qui assura la prise de parole politique définitive de Cassius Clay. Abrité, au demeurant, par une manœuvre opportuniste du Président tout-puissant, général de corps d’armée, Mobutu Sesse Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga, ce combat de boxe, retentissant sur le continent africain, vit la victoire symbolique, idéologique et politique du camp des Noirs et des Africains sur le traditionnel vilain Oncle Sam, objectivement le camp de Foreman. En effet, George Foreman ne parut pas très fervent à défendre « la cause » des Noirs américains, ce qui fut le contraire de l’attitude de Clay.  C’est donc par des gants de boxe que Cassius Clay parla de politique à la politique ; il n’eut point besoin des jactances ni des coups d’éclat des politiciens activistes. Le troisième exemple est l’inlassable travail d’émergence et de consolidation de la présence du monde noir et métis dans le football mondial. Nous devons ce travail aux virtuoses brésiliens noirs et métis qui brillèrent sur les stades du monde après la coupe du monde de 1958, en Suède. Par leurs pieds agités de feux follets du drible, Didi, Garrincha, Pelé, surent sportivement, et par la beauté du geste, promouvoir la place du Noir et du Métis dans le football. Sans activisme ni discours nominaliste, ils firent du sport et produisirent des effets non seulement sportifs mais encore politiques. Enfin les deux « Black Power » de l’athlétisme américain –Tommie Smith et John carlos- ne parlèrent point aux Jeux Olympiques d’été de Mexico de 1968. Ils montrèrent d’abord ce qu’ils valaient en tant que sportifs de haut niveau en gagnant des médailles d’or, après quoi ils purent montrer leurs poings levés vers un ciel d’espoir afin de faire dire au sport ce qu’il avait à dire de politique à la politique. Leur geste de sportif de haut niveau était supérieur à tous les discours de studio de radiodiffusion et à tous les activismes urbains intercontinentaux qui s’en prennent aujourd’hui à Hu Jintao, lequel ne pratique pas le sport de haut niveau mais n’infléchira pas non plus la politique de la Chine.

Tous ces exemples nous montrent sans équivoque que, pour savoir ce qu’ils doivent et peuvent faire de politique, les sportifs de haut niveau n’ont pas besoin du piratage de bande émettrice de radio, n’ont pas besoin de l’activisme de type « agit’prop », n’ont pas besoin du porte-voix bruyant des politiciens. Lorsque, après une évaluation judicieuse d’une situation, ils jugent qu’ils n’ont rien à dire, ils savent aussi se taire ; ils vont alors en Chine manifester joyeusement l’effervescence de la recherche de la performance sportive qui est leur but. Que le Président de la république dont ils sont les citoyens vienne assister à leur défilé d’honneur, nous devons leur accorder le droit d’apprécier ou non la présence de cette fonction. Le sport de haut niveau qui vainc la politique, et infléchit ses excès, est un sport sans parole. C’est, par exemple, un poing levé après la sueur de l’effort physique où l’athlète a déjà payé de sa personne sur la piste. Les grands athlètes du sport de haut niveau firent plus de politique par leur sport que n’en ont fait et ne pourront jamais en faire les politiciens en mal de mots ou d’actions urbaines mémorables. Pour faire dire de la politique au sport de niveau, ces athlètes très doués dans leur "art", n'ont pas perturbé l'ordre public extérieur à l'enceinte des Jeux ni contrarié la liberté de circulation d'autrui; ils ont seulement, et simplement, perturbé l'ordre et l'ordonnancement internes des Jeux et du sport. Mais cela a suffi, le monde a vu et a pu changer ! Au demeurant, ces politiciens agités des rues de Paris savent très bien que, a contrario, la présence ou l’absence d’un Président, d’un Prince, d’un Roi ou d'une Reine à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques n’a jamais changé la face du monde. Non, la contestation de la politique par le sport de haut niveau est trop subtile et trop exigeante « pour qu’on la confie à des » politiciens.

Vendredi 08 août 2008, 18h15 : Ouverture des Jeux Olympiques à Pékin (2)

La cérémonie d’ouverture des JO vient de se terminer. Elle a duré plus de quatre heures ! Elle fut grandiose, époustouflante. À certains moments, à la dernière séquence surtout, un léger « vent Decouflé 1992 » souffla d’Albertville, en Savoie, vers Pékin pour aller rallumer la flamme olympique. La Chine vient de montrer au monde le fonds monumental permanent que recèlent ses cinq mille ans d’histoire et de culture. Une très vieille nation s’est dévoilée dans la transcendance merveilleuse de ses œuvres millénaires accumulées. Qui peut dire qu’il a été surpris par ce luxe artistique ? Même au plus fort des années Mao et des opéras révolutionnaires des gardes rouges, les Chinois ne nous ont-ils pas habitués à la démesure de la mise en scène ? Pourtant, ce matin, avant de quitter ceux de ses auditeurs qui lui ont délégué le droit de penser pour eux, Daniel Cohn-Bendit a indirectement, par la voix des ondes, donné son mot d’ordre « politique », puisqu’il a dit ce qu’il ferait, lui, à l’heure de la cérémonie d’ouverture des JO de Chine. Il faut être vraiment sûr de son pouvoir impérialiste d’Européen de « donneur de leçon » pour boycotter ce si grand spectacle télévisuel gratuit et préférer s’enfermer avec sa femme dans une salle de cinéma, à Frankfort, à l’heure où la Chine parlait d’Asie –« la grande Asie » (Michel Foucault)- au monde entier. Moi, qui n’ai pas ce passé impérialiste et qui cultive l’humilité, j’ai profité du rendez-vous chinois de cet après-midi pour voir Haïti –« la chétive Haïti » (André Malraux)- se montrer sur un écran de télévision autrement que par les oripeaux de sa décrépitude politique croissante, exponentielle. Haïtien de l’exil, je me suis contenté de peu. C’est pourquoi j’ai été heureux de voir le drapeau haïtien se déployer, dans l’enceinte du stade olympique, au vent innocent du monde du sport de haut niveau. Le drapeau était paré de la souveraineté et de la pureté des nations de l’olympisme. Heureux, j’étais tout simplement heureux de voir Haïti provisoirement privé des images négatives de violence aveugle qui servent à l’identifier depuis quelques décennies, heureux de voir enfin cette nation sagement encadrée par les règles et les convenances du sport de haut niveau.

Jeudi 21 août 2008 : Jack Lang, Ségolène Royal et la mandoline

Ce matin, Jack Lang était interviewé sur France Inter, à propos de l’école et des décisions de Xavier Darcos, ministre de l’éducation nationale. Il a dit que Ségolène royal est allée, en avril 2007, « jouer de la mandoline sous les fenêtres de François Bayrou ». Sur mon site (soit donc ici, dans ce blog), à la date du lundi 23 avril 2007, j’ai commenté cet épisode étonnant, peut-être cocasse, en tout cas étrange, de la vie politique des socialistes de 2007. J’ai d’abord pensé au mot menuet, pour qualifier le comportement opportuniste et la séduction politique de haut vol de la candidate du PS. Mais j’ai choisi l’expression « agitation frénétique » (pensant à la « frénésie » de la danse des abeilles décrite par Karl von Frisch, en 1923 et 1950). Car si j’ai pu voir dans le menuet quelque ressemblance entre la démarche de Ségolène Royal, ses demandes de rendez-vous à François Bayrou et la galanterie de séduction de cour, je n’ai pas vu en revanche dans sa conduite politique quelque chose qui eût ressemblé à la noblesse de cour. Il me semble qu’en politique on ne se lève pas un lundi matin d’humeur réversible pour former un inattendu et ingouvernable « attelage baroque » Ségolène Royal/François Bayrou ! Mais Jack Lang a parfaitement décrit ce que nous avons tous vu et entendu ce jour-là dans les radios et les télévisions parisiennes. Je dois avouer que, le 23 avril 2007, dans ma recherche d’une formule qui convînt aux circonstances, aux gestes et aux paroles de Ségolène Royal, j’avais hésité à employer l’expression qu’a employée ce matin l’ancien ministre de la culture de François Mitterrand, parce que j’ai l’habitude de la réserver au « bello » italien chantant sous la fenêtre de sa belle pour la séduire. J’avais donc du scrupule à l’appliquer à une femme. Mais j’avais eu tort, l’année dernière, d’en être resté à une division sexuelle de la séduction, qui n’est valable que pour la vie ordinaire, alors même qu’au début de mon commentaire politique du 23 avril, j’avais écrit : Ségolène Royal « vient de découvrir (ou de montrer) qu’elle est un « homme politique »  comme les autres. Évidemment, j’emploie le mot homme au sens d’άνθροπος, non d’άνήρ. ». Homme politique, Ségolène Royal pouvait, ce jour-là, caresser la mandoline pour séduire un (autre) homme. C’est bien connu, la politique, la fonction politique, est asexuée.

        Mercredi 15 octobre 2008 : Ce qui est pernicieux après l’affront fait à La Marseillaise hier soir

        Hier soir, La marseillaise a été sifflée au stade de France, au début de la rencontre amicale de football France/Tunisie.

I) Ce qui est pernicieux, à l’écoute de France Inter, ce matin :

1) Le bulletin d’information de 07h30 laisse entendre que l’hymne national français a été sifflé parce qu’il « était chanté par Laam, chanteuse franco-tunisienne ». Je formule deux remarques. La première, c’est qu’au match de football France-Algérie, dans le même stade, il y a six ans (si ma mémoire ne me trahit pas), Laam ne chantait pas La Marseillaise, pourtant l’hymne national a été très bruyamment sifflé. La seconde remarque, c’est que, hier soir, chaque fois qu’Atem Ben Arfa  recevait le ballon, il fut sifflé, pourtant Laam ne chantait plus. Plus de la moitié du temps de la rencontre était d’ailleurs déjà parcourue, lorsque le Français, d’origine tunisienne, se faisait copieusement siffler. La plupart du temps, quand ils menaient le ballon, les joueurs français ont été sifflés, chez eux, sur leur stade, Laam ne chantait plus. Ces remarques me font conclure que, parfois, les informations sont commentées de manière très cocasse. Pour éviter le ridicule, ceux qui donnent les informations feraient mieux de ne se contenter que de les donner, comme fait l’Agence France Presse… Un simple bulletin d’information.

2) Vers 08h26, Madame Marie-George Buffet, ancienne ministre des sports du cabinet Jospin, terminait une interview sur les ondes de la même radio.  À l’époque où elle fut ministre, La Marseillaise fut aussi sifflée. Madame Buffet ne s’est même pas indignée de l’état de fait scandaleux d’hier soir et a expliqué, sans enquête préalable, qu’il était dû à l’intégration, qui a échoué en France. Florilège de citations de la Secrétaire générale du Parti communiste français : il faut « se pencher sur pourquoi ces hommes et ces femmes, notamment tous ces jeunes, aujourd’hui ont besoin de siffler La Marseillaise » ; « […] une fois qu’on a dit que c’est scandaleux, on n’a rien réglé […], il faut penser à la souffrance de ces hommes et de ces femmes qui quelque part expriment qu’ils se sentent pas bien chez nous ». Étonnant, non ? Surtout si l’on a vu la composition actuelle de l’équipe France de football (couleur de peau, ethnie) qui jouait sur le terrain du stade de France. L’argumentation de la réponse de madame Buffet à la question de Nicolas Demorand est pernicieuse parce qu’elle plaque une cause passe-partout et molle sur un fait ponctuel, violent et inacceptable, en temps de paix, dans un pays. Soit. Admettons, à titre provisoire, cette causalité déterministe facile, qui permet finalement de ne pas affronter la difficulté de la réponse à la question qui est posée, ce matin, après ce que nous avons vu et entendu hier soir : Est-il, oui ou non, scandaleux, inacceptable, condamnable, que l’hymne national français soit sifflé par des Français en temps de paix, sans déclaration officielle et claire d’hostilité de la part de l’État français ? Mais intéressons à la méthode, au procédé qui a conduit à ce jugement d’absolution. Or, entre hier (20h45) et ce matin (8h26), Marie-George Buffet a-t-elle eu le temps de mettre en œuvre des méthodes rigoureuses d’observation, de mesure, de vérification afin de s’assurer que, parmi ceux qui ont sifflé La Marseillaise, il n’y avait pas des élèves et des étudiants brillants franco-tunisiens que nos lycées et nos universités ont accueillis et formés sous le régime de la gratuité ? S’est-elle assurée qu’au stade de France il n’y avait pas des cadres d’entreprise, des fonctionnaires, etc., toutes sortes de  citoyens franco-tunisiens qui ne doivent avoir aucune raison objective de ne pas se sentir bien « chez nous », comme elle dit ? Ce serait préoccupant, si le stade siffleur d’hier ne contenait que des Franco-tunisiens « qui ne se sentent pas bien chez nous », ceux-là mêmes qui ont eu assez d’argent pour acheter leurs billets d’entrée et payer leurs titres de transport ; on peut même penser que, parmi eux, certains (peut-être nombreux) venaient de la province ou de l’étranger pour voir jouer l’équipe nationale de Tunisie. De même, ce serait préoccupant, navrant, menaçant pour la solidité et la solidarité nationales, si tous les jeunes Franco-tunisiens de France étaient si peu « intégrés » qu’ils devinssent tous des hommes et des femmes « qui quelque part expriment qu’ils se sentent pas bien chez nous ». Or il y a des Franco-tunisiens qui ne sifflent pas La Marseillaise. Madame Buffet s’est-elle assurée qu’il n’y en avait pas hier dans le stade ?

II) Ce qui est encore pernicieux :

Ce soir, de 17h45 à 18h45, j’ai regardé l’émission, sérieuse et compétente, d’Yves Calvi –C dans l’air. On y fait un amalgame qui repose sur une certitude non démontrée ni prouvée ; autant dire, presque l’indice d’un préjugé. J’ai été, en effet, étonné d’entendre « le plateau » de l’émission, à l’unanimité, interpréter les sifflets adressés à La Marseillaise et aux joueurs de l’équipe de France en employant ces mots : « banlieue », « jeunes », « la jeunesse », « folklore identitaire » (Roland Cayrol), « gamins ». Ces mots ont été prononcés un nombre impressionnant de fois. Dominique Reynié a même désigné une « jeunesse agitée et chaotique ». Pour ces commentateurs politiques institués de l’émission, ce qui s’est passé hier n’est qu’une manifestation de l’intégration française non réussie. Mais au cours de l’émission, personne n’a dit si l’on avait observé et mesuré les fiches d’état civil des « anti-Français » -(La Marseillaise et les joueurs français ont été sifflés, en France !)- du stade de France. La science, la mesure et la vérité étaient absentes du plateau de l’émission. Après avoir regardé et fait mon jugement personnel sur les deux hommes interviewés par les reporters de l’émission d’Yves Calvi, je fus plutôt induit à ne pas voir la banlieue dans le stade. Les deux hommes n’affichaient aucun signe de l’image implicitement négative (non définie d’ailleurs par les intervenants) des jeunes de banlieue. Ils se sont exprimés dans une langue de Français « intégré », c’est-à-dire en français de monsieur tout le monde. Par ailleurs, a-t-on compté les siffleurs de Marseillaise qui portaient des survêtements de marque ou écoutaient des lecteurs MP3 ou photographiaient au téléphone portable dernier cri ? Quand on aura procédé aux mesures de tous ces signes distinctifs de jeunes de banlieue « intégrés », on viendra me parler de « ces hommes et ces femmes qui quelque part expriment qu’ils se sentent pas bien chez nous » ou de « jeunesse agitée et chaotique ». A-t-on même cherché à informer ? Car la démarche convenable voudrait qu’on nous dît si pareil sort fut déjà fait à l’hymne national anglais ou à l’hymne d’un des pays européens qui ont un passé colonial semblable à celui de la France. (Si un internaute a lu, entendu ou vu pareille information au cours de la journée, qu’il m’en informe).

        III) Approfondissons à présent les remarques précédentes ; voyons les choses et les hommes tels qu’ils sont.

1) D’une part, il ne faut pas oublier que le monde vaste et multiforme du football français a un problème récurent, un vieux contentieux avec La Marseillaise. On sait que Michel Platini non seulement n’a jamais chanté La Marseillaise  sur un stade mais encore a théorisé son refus de prononcer les vers « guerriers » de l’hymne national. Mais il est vrai que ce numéro 10 prestigieux de l’équipe nationale de football n’a jamais occupé (et pour cause) la position d’organisateur de troubles « en réunion » dans les gradins d’un stade où joue l’équipe de France. On sait aussi que Christian Karembeu a théorisé son refus de chanter l’hymne national qui a porté la France sur les terres kanaks de ses ancêtres humiliés jusques et y compris dans ce que fit l’Exposition coloniale française de 1931. À la Porte Dorée, au musée des colonies, la France exposa son arrière-grand-père à la vue des visiteurs de la puissance de l’empire colonial français. Mais il est vrai que Karembeu, ni seul ni « en réunion », n’a jamais sifflé La Marseillaise.

D’autre part, pendant des années (je dirais depuis le milieu des années 80), une partie de l’élite politique française de fait a abandonné le mot et l’idée de nation au Front national et à ses partisans. Au nom du fourre-tout politique qu’on a baptisé internationalisme, cette partie de l’élite de pouvoir a nié le fait de la nation au profit de l’imaginaire qui voudrait qu’il n’y eût ni frontières entre les peuples ni nations ni États. Il ne serait pas difficile de démontrer que cet abandon est dû au fait que, depuis ces années puissamment idéologiques qui ont imaginé la fin de l’idée de nation, on a confondu le patriotisme et le nationalisme : là où il n’y avait que patriotisme, cette élite a cru bon de crier au loup, c’est-à-dire au nationalisme. Le Front national et le patriotisme ont ainsi été vus dans le même miroir, là où cependant il n’était pas intellectuellement nécessaire de les voir confondus. Il ne serait pas difficile non plus de démontrer la condescendance historio-centriste européenne qui a consisté, pendant des décennies (autour des années 60 surtout), à célébrer à la fois la fin de l’idée de nation en Europe et le nationalisme des combattants des guerres révolutionnaires non européennes inaugurées par la « longue marche » chinoise. Une partie de l’élite de pouvoir français (et d’une fraction de l’Europe) s’en prenait imaginairement à Taine et à son incisif « Qu’est-ce qu’une nation ? », pendant qu’elle célébrait ces nationalismes  non européens qui naissaient au sommet du delta du Nil, en face du golfe de Tonkin ou sur la rive gauche de l’Euphrate. Cette élite semblait dire : la nation, c’est pour les autres, c’est pour ces peuples qui n’ont pas encore parcouru le chemin européen de l’Histoire. Par conséquent, que l’hymne national français soit aujourd’hui sifflé est, pour moi, le résultat logique de l’effondrement programmé de l’idée de nation. Il est évident que mon devoir de citoyen condamne sans concession ces sifflets guerriers qui n’avaient rien d’hospitalier. Mais pour dire la suite des conséquences que je redoute, j’avoue que ce que je m’attends à observer, c’est le jour où le dénigrement intellectuel de l’idée de nation aura fait s’élever dans les stades la clameur des Français de première terre (ainsi  je remplace l’expression « Français de souche »). Ce jour-là, ce ne seront plus la banlieue, les jeunes, les immigrés maghrébins non intégrés qui seront spontanément dénoncés comme fauteurs désignés de troubles mais ce sera la nation entière qui deviendra anti-nationale.

2) Je reviens au « cas » de Christian Karembeu. Il me donne l’occasion de me rappeler qu’on a oublié une chose, en France, aujourd’hui. En effet, s’il est vrai que ce ne sont que des jeunes Franco-tunisiens qui ont sifflé La Marseillaise hier soir, pourquoi ne pas attribuer à leur clameur la valeur par défaut qui me semble dériver de l’héritage colonial ? Quand la France est opposée à la nation de leurs parents, certains enfants français d’anciens colonisés d’Afrique et du Maghreb se sentent du côté de  leurs parents. Certes, ils oublient que la France leur offre les moyens d’une intégration volontaire, indolore et réelle. Parmi ces moyens, on trouve, au moins, l’école de la République, la liberté affirmée comme un droit de l’Homme, la sécurité laïque et ses formes. Certes, il n’existe pas d’hérédité de la condition ni de la souffrance morale ou physique. Mais il existe une transmission humaine spécifique par héritage des affects et des passions. Les moyens, spécifiquement humains, de cette transmission sont le langage et ce que les philosophes appellent la sympathie : par leur histoire propre, les enfants français des anciens colonisés sont légataires de cet héritage. Laréaction d’adhésion au passé de leurs parents et grands-parents est peut-être ce que Roland Cayrol a appelé ce soir « le folklore identitaire ». Cependant il n’est pas certain que cette empathie, qui met ces jeunes en phase avec l’histoire réelle de leurs ascendants proches, soit un folklore ni même qu’elle soit simplement identitaire car (si, par hypothèse commode, j’accorde aux invités du plateau d’Yves Calvi que, hier, ce n’étaient que des jeunes de banlieue, etc.) l’identité de ces jeunes  n’est ni française ni tunisienne (ou algérienne ou marocaine). Pour les avoir écoutés dans et hors des classes, je crois pouvoir dire que ces jeunes de banlieue (je continue à adopter le ton des commentaires de ce jour) ne sont identitairement nulle part. C’est leur souffrance ineffable, qui n’est point de l’ordre de l’idée (même généreuse) abstraite et néocoloniale d’intégration, c’est-à-dire d’arrachement, à marche forcée, à soi d’une partie de soi. L’ambivalence intérieure et politique de ces citoyens français de seconde terre est telle qu’il faut leur accorder un délai d’oubli, comme on demande à une banque ou à un usurier d’accorder un délai de remboursement de crédit. Parce que ce délai est vital, il est de l’ordre de l’indulgence des autres Français, non de la trouille.

Quand j’enseignais la philosophie en Côte d’Ivoire, certains élèves me disaient entendre souvent leurs parents et grands-parents leur parler des sévices corporels que ceux-ci avaient subis à l’époque des « travaux forcés », imposés aux Africains par les Français, avant les Indépendances africaines (avant 1960). Leurs parents leur parlaient alors des années de colonisation. La mémoire des anciens colonisés dont je parle ne formait pas ses connexions neuronales au XIXe siècle mais au vingtième, encore tout proche de nous. L’affect causé par ce vécu dégradant n’était pas vieux !  Il serait incongru, aujourd’hui, de demander à cette mémoire d’oublier des souvenirs racontés par ces parents proches dont certains vivent encore et évoquent les temps douloureux de la domination coloniale. Les « enfants maghrébins de France », puisque c’est d’eux qu'il s’agit depuis hier, doivent être dans une configuration psychologique analogue. Comme, de plus, ils forment une masse unitaire assez grande pour clamer leur histoire singulière -cette inquiétante tragédie intérieure- dans l’enceinte immense d’un stade de football de quatre vingt mille places, ils peuvent se faire voir et entendre de la nation française entière jusques et y compris la Présidence de la République. Il est vrai que celle-ci, il fallait s’y attendre, n’a pas tardé à réagir, même si c’est à la proportion d’un éléphant (sauf le départ des ministres du stade de l’affront) qui pourchasse une mince escouade de fourmis nuisibles, dont la nuisance n’est d’ailleurs que idéologique et occasionnelle. Dans ces conditions, la chasse du pachyderme ne peut être que maladroite et incertaine. Mais passons. Les « enfants africains de France » -à cause de la balkanisation européenne de l’Afrique- ne forment pas une masse unifiée capable d’opposer une telle confrontation à la France. Par exemple,  ne me semble pas avoir entendu des sifflets « accueillir » La Marseillaise au stade de France à l’occasion de la rencontre France-Côte d’Ivoire, il y a trois ou quatre ans. Les « enfants africains de France » ne bénéficient pas de l’unité d’un espace d’origine géopolitiquement unifié. Le Maghreb non balkanisé offre un tel espace de conscience aux « enfants maghrébins de France ». Dès lors, un stade peut devenir une caisse de résonance de masse pour faire entendre bruyamment la souffrance et l’ambivalence que j’ai nommées précédemment. Pour penser à une autre situation historique que je connais mieux, je dois avouer que je ne suis pas certain que tous les Haïtiens, pourtant placés plus de deux cents ans après l’indépendance d’Haïti (1804), aient véritablement oublié ces blessures d’âme et d’amour propre laissées en héritage par la colonisation et l’esclavage. En tout cas, je crois devoir confesser qu’un tel oubli n’advient qu’après une longue usure du temps et l’usage cathartique que chacun a pu savoir faire de cette usure.

Les arguments développés au cours de la journée ont été pernicieux parce qu’ils ont plaqué une cause passe-partout, érigée en cause permanente, sur un acte collectif précis, occasionnel. La cause passe-partout, c’est le « fait accompli » nommé banlieue, c’est l’immigration maghrébine, c’est l’intégration « qui a échoué ». Mais malgré leurs sifflets envahissants et mal venus, les jeunes Franco-tunisiens d’hier soir n’étaient pas forcément méchants, ce qui ne dispense personne de dire que ce qu’ils ont fait est scandaleux et de prendre toutes les dispositions raisonnables pour qu’à l’avenir ils cessent de siffler, dans un stade français, La Marseillaise et les joueurs qui portent le maillot de l’équipe de France. Qu’ils applaudissent l’autre équipe, c’est leur droit le plus strict, un droit de l’Homme qu’on ne saurait leur refuser. Nonobstant cette jouissance légitime d’un droit de l’Homme, il faut reconnaître que ces sifflets -(Des centaines ? Des milliers ? Des dizaines de milliers ?...)- ont rendu aveugles les politiciens, les journalistes et les commentateurs institués, lesquels n’ont d’ailleurs pas commenté aujourd’hui les très belles images fraternelles et humanistes que nous ont montrées hier soir les caméras de direct de TF1. Sur l’écran de télévision, moi, j’ai vu un homme brandir un maillot français et un maillot tunisien noués par leurs manches, comme font les joueurs, serrés les uns contre les autres, quand sont chantés leurs hymnes nationaux ; j’ai vu fraterniser deux très jeunes adolescents dont l’un était coiffé d’un attribut de chef tunisien et l’autre, d’attributs français ; j’ai vu aussi une grappe importante de spectateurs français et tunisiens mélangés, « intégrés » au plaisir de jouer qui se donnait sur le terrain ; j'ai vu un immense drapeau tricolore abriter des spectateurs dépourvus d'animosité... Aujourd’hui, personne n’a parlé d’eux, personne ne semble avoir vu ces images. Les radios que j’ai écoutées, les chaînes de télévision que j’ai regardées n’ont pas "fait du foin" (par antiphrase) de ces belles images. Bon, c’est ainsi ; il y a consensus là-dessus : ce qui est beau dans un stade de football n’est pas digne d’être beau ni d’être commenté. On a même oublié l’essentiel d’un match de football : gagner. Ainsi a-t-on aussi oublié de dire, de redire et d’applaudir la victoire de l’équipe de France : 3 buts à 1. Non, on (ceux qui ont le droit d’en parler pour tous), on n’a vu hier soir que « le train qui n’arrive pas à l’heure ». C’est vrai : « Il suffit de deux ou trois excités… ». On ne parle que d’eux aujourd’hui. Mais c’est ce qu’on appelle informer. Dommage.

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        Le post-scriptum du mercredi 22 octobre 2008.

Il est 22h45, je viens de regarder le téléfilm qui évoque la captivité puis l’assassinat de Guy Môquet par les nazis dans la commune de Châteaubriant (dans l’ancien département de la Loire inférieure). Le contenu de ce téléfilm, s’il est fidèle aux faits, nous montre des Français, la plupart communistes, conduits au peloton d’exécution, qui, à l’ultime moment de leur vie, entonnent l’hymne national de leur pays, la France. La Marseillaise qui a été sifflée au stade de France est aussi celle qu’ont chantée les otages du camp de Choisel, condamnés à mort, par représailles, par les nazis, à la suite du meurtre d’un gradé nazi par les Résistants. Or cette semaine, pour éviter le conflit –à quel prix !- et donner objectivement raison à ceux qui ont sifflé La Marseillaise il y a huit jours, certains hommes publics français, dont Serge Moatti (dimanche dernier, dans son émission de télévision Ripostes, sur la 5) ont suggéré qu’on cesse de jouer les hymnes nationaux avant les rencontres sportives. Je comprendrais mal que, pour ne pas tenter ceux qui la sifflent et « acheter la paix sociale », ces hommes publics connus demandent aussi à ces Français qui allaient à la mort en 1941 de ne pas chanter La Marseillaise. Mais avec les têtes farcies d’idéologie, on ne sait jamais. Hier soir, sur l’écran, ou le 22 octobre 1941, au camp de Choisel, La Marseillaise était l’ultime discours civilisé adressé en chœur à la barbarie par de jeunes Français. Qu’à ce titre, au moins, on continue à l’entonner avant les rencontres de sportives ; ce souhait vaut pour tous les hymnes nationaux. Pour être déjà allé dans un très grand nombre de stades, j’atteste qu’entonner un hymne national avant un match de football n’a jamais été une déclaration de guerre contre personne ni contre une nation. Il n’est donc pas politiquement injuste, ce n’est donc pas un affront moral que de chanter La Marseillaise ou tout autre hymne national en temps de paix, dans un stade, avant une rencontre sportive.

Mercredi 15 octobre 2008 : croissance, décroissance

        Ce matin, sur France Inter, Marie-George Buffet a dit : « Moi, je ne suis pas pour la décroissance ». Très bien. Je suppose qu’elle ne dirait pas pour autant qu’elle veut la croissance pour la croissance. Donc doublement d’accord avec elle. Elle a dit aussi : « le marché a toujours existé, le marché a existé avant le capitalisme, il existera ». C’est rassurant d’entendre dans la bouche de la secrétaire générale du PCF cette vérité de l’histoire économique de l’Homme. Certains orateurs politiques semblent avoir daté le marché de la naissance du capitalisme… marchand.

Lundi 03 novembre 2008 : l’index politique Barack Obama

Barack Obama est une narration. Il raconte et exprime le dénouement heureux d’un discours qui n’a pas son égal dans l’Histoire. Si j’ai bien compris, c’est même jusque dans la mort que la vie d’Obama est une narration. La mort de sa grand-mère maternelle, celle qui est blanche, termine la narration dont le dénouement heureux est fixé à après-demain. C’est au cours d’un ultime meeting que l’homme a annoncé la mort de sa grand-mère, on a l’impression qu’il n’a pas pu s’empêcher d’essuyer des larmes qui ruisselèrent sur son visage. Pour avoir été élevé (de quatre à treize ans) par une grand-mère, je sais ce que doivent être ces larmes et quelle est l’ampleur de l’architecture intérieure qu’un petit-fils doit à une telle femme. Si l’expression « pierre angulaire » est effectivement une citation de Barack Obama, je la fais volontiers mienne. Requiem aeternam, pour deux grand-mères qui furent aussi mères. S’agissant de Barack Obama, l’homme politique, la disparition de sa grand-mère est certes la fin d’une vie mais elle raconte aujourd’hui une vie fulgurante, celle d’Obama, une trajectoire personnelle et la consécration éternelle du sacrifice de Martin Luther King, le père fondateur non violent de l’« obamania » actuelle, planétaire. De fait, partout dans le monde –je souhaite que ce ne soit point « par défaut », à cause de la détestation universelle de George Bush- Barack Obama soulève, depuis deux ans, une ferveur semblable à celle qu’ a soulevée le discours du 28 août 1963 dont il est l’enfant. Par la vertu de ce discours, Barack Obama est déclaré aujourd’hui frère des Colin Pauwels, des Condoleezza Rice et d’autres grands Noirs de l’administration et de l’armée américaines ; il est le frère puîné, « lawfull », de tous ces enfants de l’« Affirmative act », qui l’ont précédé, de « tous les enfants de Dieu, Noirs et Blancs, Catholiques et Protestants, Juifs et Gentils » (Martin Luther King) qui ont été conçus par la voix de justice d’un pasteur baptiste devant le Lincoln Memorial, le 28 août 1963.

Venons-en maintenant à ce qui est la cause de cette note du 3 novembre de mon blog de politique. De toute évidence, Barack Obama sera élu après demain le quarante quatrième Président des États-Unis d’Amérique. Dans une note ce blog datée du 04 avril 2008 (voir aussi les notes du 04 et du 23 juin 2008), j’ai déjà exprimé une double opinion à propos de ce métis, que les mauvaises habitudes langagières héritées (en Amérique et ailleurs) du vocabulaire de la ségrégation raciale américaine appellent improprement un Noir. Mais Obama président des USA le 4 novembre 2008, j’évoque cependant quelques problèmes et pose quelques questions :

1)                           Hugo Chavez a récemment injurié le « Yankee de mierda ». Obama est-il un Américain ? Oui. Chavez a-t-il dit qu’il n’incluait pas les Noirs et les Métis dans son exclamation méprisante ? Non. Donc, Barack Obama, Américain, est un Yankee... « de mierda ». Qui oserait penser que la couleur de la peau d’Obama freinerait la chasse antiaméricaine de Chavez ? Obama, le Noir, successeur de Bush, le Blanc, devra gérer « le cas » Chavez en Américain.

2)                           Barack Obama, candidat à l’élection présidentielle américaine, a promis de faire rentrer les « boys » d’Irak dans les dix huit mois qui suivront son élection. Ceux qui croient que parce qu’il est un Noir, il donnera une suite réelle à cette promesse, se trompent car sur le plan économique et social l’Amérique, même l’Amérique, ne peut pas absorber le retour soudain et compressé des 130000 GIs (effectif réel supérieur, à ce jour) envoyés en Irak durant cinq années de guerre antiterroriste. De plus, le gouvernement irakien, par un accord officiel, a demandé à l’Amérique de ne pas abandonner son pays au milieu du gué. Je vois mal Barack Obama, parce qu’il est un Noir, rompre unilatéralement un contrat militaire (la sécurité d’un État « ami »), économique et financier international. J’attends de voir ce qu’un Président américain noir, parce qu’il est noir, peut faire des accords internationaux de son pays. Je m’engage à dire que la couleur de sa peau ne peut rien changer à l’affaire, sauf à accélérer le retour militairement progressif et inévitable des « boys », qui est inévitable au fur et à mesure que l’Irak reprendra la place qui lui revient au sein des nations.

3)                           Si l’Amérique demeure l’Amérique, c’est-à-dire la toute première et puissante nation que nous connaissons aujourd’hui, le Président iranien Hamadinedjad deviendra-t-il un ami de l’Amérique ? Il est certain que les USA ne vont pas cesser d’être un inépuisable désir de puissance par la soudaine vertu qu’un Métis, devenu son Président, changerait la conception et le contenu d’une nation foncièrement multiraciale mais aussi hégémonique depuis deux siècles. Les tensions entre l’Iran et l’Amérique sont plus vielles que les huit années de Georges Bush et ne sont pas raciales mais géopolitiques.

Je m’arrête à ces remarques et problèmes, qui sont et demeurent sans solution « de couleur ». « Change we need » est le slogan de campagne (et de victoire) de Barack Obama : c’est vaste, vague et, paradoxalement, politiquement limité.  Je formule une conclusion : Barack Obama, qu’on le dise Noir ou Métis, ne changera pas la place, la force et la présence hégémoniques de l’Amérique dans le monde. La couleur de la peau n’est pour rien dans l’action politique juste parce que la démocratie, la vraie, celle qui est née en Europe au XVIIIe siècle, a façonné des fonctionnalités non colorées et non ethniques à la fonction politique, de quelque niveau qu’elle soit. le 4 novembre au soir, Barack Obama sera élu Président des États Unis parce que la fonction politique que le peuple américain lui confiera dérivera de sa formation et de ses compétences (Harvard, avocat, talent d'orateur, la rigueur dans la conduite du raisonnement, etc.). Barack Obama a travaillé -dans tous les sens du terme- pour être ce qu'il est et devenir demain Président de la plus puissante nation de notre époque. Une "index", mot féminin en latin, est ce qui, montre, indique, annonce ; l'index révèle ce qui est caché, masqué ; l'index, c'est aussi la pierre de touche. L'élection d'Obama après demain est tout cela à la fois. À l'intérieur de l'Amérique, pour le "black people", Obama est l'index de ce qui paraît caché au yeux des Noirs américains, à savoir la certitude qu'il existe une réussite du et par le travail, l'effort, l'abnégation, et ce, indépendamment de la couleur de la peau.

Néanmoins, je reconnais que son élection prévue le 4 novembre ne peut pas laisser indifférent le reste du monde, précisément parce qu’Obama est américain et, au sens des inclusions raciales et ethniques américaines, est « coloured », « black people », « american negro » (sive « Interdit aux noirs et aux chiens », au sens des exclusions américaines qui ont produit la ségrégation raciale). Le monde entier connaît l’histoire raciale et raciste des États Unis. S’agissant du « monde noir » en particulier, je peux dire que c’est la première et seule élection d’un Métis qui le concerne réellement. Sous ce double rapport (le reste du monde et le « monde noir »), l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis est absolument inouïe, unique, non reproductible et symbolique. Le soir  de la victoire d'Obama du 4 novembre 2008, la planète entière verra à la télévision des images que personne n'a encore jamais vues : Noirs, Métis, Blancs se présenteront au monde dans et par le symbole d'une histoire de l'Amérique qui, elle, a changé, a irréversiblement modifié son cours quadriséculaire. Mardi soir, aux États Unis, un ordre sociopolitique nouveau sera présenté au monde pour signifier que le "black people" américain a vaincu mais sans avoir vaincu le Blanc américain. C'est l'Amérique qu'il aura vaincue. Le symbole sera si fort et éclatant que même les révolutionnaires les plus doctrinaires et les plus activistes du XXe siècle ne l'auraient imaginé se présenter si tôt dans l'Histoire du monde. Fidèle Castro, vivant, Régis Debray, vivant, "Che" Guevara, mort, Mao Tsé Toung, mort, ... voient et voyaient le capitalisme américain disparaître avant que ne se produise ce qui se produira après-demain (heure américaine), à savoir la présentation noire et métissée du podium de la victoire de Barack Obama. Après demain, on apprendra à nuancer à propos de l'Amérique : la ségrégation raciale a cessé d'accompagner le capitalisme américain. Qui a pu prévoir cette disjonction? Personne. En 1963, le discours de Martin Luther King annonça l'histoire à venir de la réconciliation de l'Amérique avec elle-même, le 4 novembre, au soir, le symbole Obama désignera, aux États Unis, l'histoire accomplie, la réalisation d'un "rêve", l'achèvement quasi messianique d'une mission d'exorcisme. L'Amérique expiera ses fautes inhumaines et soldera un passé honteux. Force est de d'ailleurs de constater (avant l’heure, il est vrai, puisque nous ne sommes que le 3 novembre)  que le vécu idéologique américain des rapports sociaux aura pris, demain soir, une voie différente de celle -le capitalisme triomphant- prise par l'économie. Je constate même qu'après demain la très grande Amérique du nord, sauf le Mexique, est symboliquement noir et métis. Je ne connais pas la répartition constitutionnelle et réelle des pouvoirs au Canada, mais Michaelle JEAN, une Noire d'origine haïtienne, née à Port-au-Prince, est le Gouverneur de cet État et, à ce titre, y est la représentante de la Reine d’Angleterre. Au plus haut de l'échelle politique, la représentation canadienne à l’étranger est aujourd’hui noire. À la commémoration récente du débarquement américano-canadien en Normandie, nous avons vu cette très belle et très élégante jeune femme noire marcher à côté de Nicolas Sarkozy. La représentation politique suprême du Canada se présente noire depuis trois ans. Et alors ? Et après ? Le Canada n’a pas cessé pour autant d’être le Canada. L’index Barack Obama n’est donc qu’une représentation symbolique mais il est "poiètique" et produit un effet : l'effet politique Obama, une sorte de jurisprudence du statut politique du "black people" américain du XXIe siècle. Le discours d’août 1963 de Martin Luther King incluait aussi cette représentation symbolique par la fonction politique comme moment indispensable pour la réconciliation de l'Amérique avec elle-même mais sans cessation d'état de nation. L'élection de Barack Obama le Métis ne vaut pas cessation de l'Amérique politique, je dirais, éternelle.

Je dis que c’est seulement « symboliquement » que l’Amérique du nord est noire et métisse parce que les deux pôles du continent américain (sauf Haïti et la Bolivie d’Evo Morales) sont, de fait, politiquement blancs. Le Brésil, Cuba, la République Dominicaine, le Venezuela… sont donc en retard d’une « America 2008 ». À l'extérieur de l'Amérique, pour le grand "monde noir" hors USA, l'élection de Barack Obama est l'index de ce retard politique continental. (NB : cette note est publiée dans Le blog politique le mercredi 5 novembre 2008, à 0H25 GMT).

L’addendum crucial du jeudi 06 novembre 2008 :

1°) Donc, comme annoncé par les sondages convergents, Barack Obama a été élu avant-hier quarante quatrième Président des États-Unis d’Amérique. L’Amérique l’a fait ! On le sait maintenant : la ségrégation raciale est réversible. Dans cette grande démocratie vivante, voici venir l’an I de l’« Affirmative Act » final de l’assimilation réelle et définitive de tous les citoyens américains. Est effectif désormais le temps de la génération américaine des semblables et des égaux, dont les différences ne pourront plus être que des variantes, non des essences. Rosa Park n’a pas connu ce temps et ne l’a pas vécu. Dommage ! James Baldwin ne l’a pas connu et ne l’a pas vécu. Dommage ! James Meredith ne l’a pas connu et ne l’a pas vécu. Dommage ! Léon Damas ne l’a pas connu et ne l’a pas vécu. Dommage ! Léopold Sédar Senghor ne l’a pas connu et ne l’a pas vécu. Dommage ! Aimé Césaire ne l’a pas connu et ne l’a pas vécu. Dommage ! Le plus grand, le plus concerné, Martin Luther King n’a pas connu ce temps et ne l’a pas vécu dans les émotions de joie et d’anamnèse qu’il a su faire naître (Jesse Jackson a pleuré en écoutant le discours de victoire de Barack Obama). Beaucoup d’Haïtiens, dont Jean Price-Mars, dont mon père (pour n’en citer que deux, ce dont je m’excuse par avance) ne l’ont pas connu et ne l’ont pas vécu. Dommage ! Beaucoup d’autres Noirs et de Métis, grands et anonymes de par le monde, ne l’ont pas connu et ne l’ont pas vécu. Dommage ! Car pour tous ceux-là, qui –maintenant que nous, les vivants, nous avons vu ces scènes mémorables de Chicago- sont donc morts trop tôt, l’Amérique était une tache de l’histoire des Noirs qui perdurait anormalement ; aussi une tache de l’Histoire de la démocratie. Mais cette même Amérique vient d’assigner une tâche historique incommensurable, comme un défit, à son caduc « black people » et au « monde noir » qui est en expansion sur tous les continents. C’est exaltant, car désormais aucun Noir, aucun Métis ne pourra plus dire : tout est dû à la couleur de ma peau, car, pour le coup, « Yes, we can ». Cependant je n’ai jamais écrit que le racisme a disparu des États-Unis et du monde. Attendez, pour une confirmation du racisme extérieur, les commentaires déplacés, les plaisanteries de mauvais goût et les réticences rhétoriques ou celles portées par le geste, qui ne manqueront pas bientôt de connoter la couleur de la peau de Barack Obama, même et parce qu’il est le Président des États Unis.

        2°) J’ai appris ce matin que Barack Obama a rendez-vous avec le directeur de la CIA. Allons bon ! Il va faire connaissance avec l’image réelle et imaginaire de l’Amérique dans le monde. En tant que Président -désormais sans couleur- des États-Unis, il commencera, dès le début de ce rendez-vous, à délimiter le possible et le réel de l’application de son « Yes, we can ». C’est ce matin qu’un « principe de réalité » va entrer dans les promesses de campagne de sa politique afin de les ajuster, de les régler ou de les trier. Le rapport du directeur de la CIA devrait aussi apporter à  Obama une idée précise du nombre de capitales politiques du monde pour lesquelles l’élection d’un « black people » (au sens américain de l’expression) à la Présidence des États-Unis sonne comme une anomalie intimement inacceptable de l’Histoire. Au contact de ces capitales réticentes, glaciales, la posture de docilité internationale du candidat Obama devrait apprendre à se redresser de la hauteur de la tête du cobra afin d’affronter l’adversité coriace qui attend un Président des États-Unis, quel qu’il soit, partout dans le monde actuel. Mais quoi qu’il en soit de ce que le directeur de la CIA lui aura appris ce matin ou de la résistance « raciste » ouverte ou déguisée qu’on pourrait lui opposer de l’étranger, je quitterai cette admirable semaine Barack Obama en ôtant au nouveau Président des États-Unis la couleur de sa peau pour l’envelopper désormais de l’étoffe qui convient à tout homme politique passé et présent, noir, blanc, jaune ou métis, de quelque grandeur et de quelque talent. Il s’agit de l’étoffe austère et sévère de la responsabilité de l’homme politique : « L’honneur du chef politique […], celui de l’homme d’État dirigeant, consiste justement dans la responsabilité personnelle exclusive pour tout ce qu’il fait, responsabilité qu’il ne peut ni ne doit répudier ou rejeter sur un autre » (Max Weber, « Le métier et la vocation d’homme politique », 1919 ; publié dans Le savant et le politique, coll. 10/18, Union générale d’éditions, Paris, 1963, page 129). J’ajouterais l’autre versant : « la responsabilité personnelle exclusive pour tout ce qu’il » ne fait pas. Là, c’est effrayant.

Lundi 10 novembre 2008 : « colorblind », Ann Nixon Cooper, Atlanta, Bermingham, etc.

        Dans l’addendum du 6 novembre, je croyais en avoir fini avec mes commentaires sur Barack Obama. Non parce qu’Obama serait devenu un homme politique sans intérêt mais parce que, le suffrage américain l’ayant élu, Obama est devenu ou doit devenir un président américain tout simplement, comme le furent ses prédécesseurs. Mais trois faits me font revenir sur ce qui vient de se passer dans le monde depuis le 4 novembre américain :

1)   A la radio (France Inter), le monde, vu de France, a, semble-t-il, sérieusement bougé au lendemain de l’élection américaine car j’ai entendu un jeune Noir de la banlieue parisienne dire que l’élection de Barack Obama allait changer quelque chose dans sa vie de Noir vivant en France. Comme il s’exprimait à la radio, je n’ai pas vu ce jeune Noir, dont la voix semblait cependant trahir l’âge de 13-14 ans, soit l’âge du collégien français. Mais j’aurais deux remarques à faire là-dessus. La première est une contradiction : à écouter les interviews de certains jeunes Noirs des banlieues, ces jeunes disent toujours que la police les agresse tous les jours parce qu’elle contrôle plusieurs fois par jour leur identité. Je ne sais pas si ce jeune fait partie de ces « contrôlés » abusifs mais je lui pose la question suivante : Pensez-vous, jeune Noir de banlieue, que l’élection d’Obama va faire cesser du jour au lendemain ces contrôles d’identité ? La deuxième remarque doit être précédée d’une information complémentaire dont je ne dispose malheureusement pas. Toujours parce que c’est à la radio que j’ai entendu ce jeune Noir s’exprimer, je ne peux, en effet, pas savoir si ce jeune va joyeusement à l’école, s’il a envie, s’il accepte d’être instruit et formé par les institutions de la République. Mais je prétends que, dans un monde où le travail, l’effort, l’abnégation, le mérite forment et sauvent l’homme, si ce jeune Noir ne paie pas de sa personne en travaillant à l’école, en profitant des possibilités que lui offre l’école républicaine française « laïque, obligatoire et gratuite », mille, dix mille, cent mille Obama, de surcroît de la lointaine Amérique, ne changeront rien à sa vie de jeune Noir de la banlieue parisienne. Grâce à la très grande formation qu’offrent les grandes universités américaines, Obama s’est donné les moyens intellectuels et les ressources morales qui lui ont permis de concurrencer puis de vaincre ses pairs (cette simple observation : John MacCain est sénateur, Barack Obama était sénateur). Au demeurant, à lire, écouter et voir ce que les sources diverses d’information nous apprennent, Barack Obama s’est fait avec et sans « affirmative act ». C’est cette construction de soi par soi qui lui a donné la prétention légitime et le pouvoir réel de jouer dans la cour des « grands » de la politique américaine et mondiale. Je suis désolé de répondre à ce jeune Noir et de le contredire : l’élection de Barack Obama à la présidence des États-Unis ne changera rien dans sa vie de Noir de France de l’aube du XXIe siècle. Donc, s’il veut me prouver que la victoire d’Obama changera quelque chose dans sa vie, que ce jeune Noir de la banlieue me prouve qu’il est capable de devenir « Obama en France », avec les qualités et les compétences de l’Obama d’Amérique. Avoir ceci lui donne le droit légitime d’être cela.

2)   La semaine dernière, après l’éclatant succès d’Obama, certains commentateurs et des Noirs de France (le CRAN, par exemple) se sont laissé aller à maugréer contre la France, à laquelle ils reprochent de n’être pas en mesure de faire comme les Etats-Unis et d’élire, aujourd’hui même, un « Français Obama ». Tout se passe comme si le nom propre Obama semblait s’apprêter à devenir, en France (et peut-être dans le monde), un nom de chose, un nom commun de genre politique, le nom qui désignerait le passage du Noir à un état moral et politique qui lui serait désormais assigné. Dans la France passionnée de l’élection de Barack Obama, il semble que bientôt on devrait dire obamiser un Noir ou ce Noir s’est obamisé, pour signifier la promotion fulgurante d’icelui à la position de cessation d’appartenir à sa « minorité visible ». Certains idéologues français du monde noir cherchent avec impatience et précipitation ou attendent activement que se manifeste quelque Noir français obamisable. Les mots ne sont pas encore employés mais les idées qu’ils doivent exprimer ont voltigé partout ces jours derniers, autant dans la presse que dans les conversations privées.

Dans le même ordre de mutation sociopolitique importée ces jours-ci d’Amérique, j’ai donc entendu à la radio, lu dans des journaux, vu à la télévision, que la France « n’est pas prête à élire un Mamadou à l’Elysée ». Visé par ces réclamations et revendications françaises au nom de ce que certains de nos idéologues du moment appellent la promotion des « minorités visibles », le problème est mal posé, et ce, pour la raison que, au regard de l’histoire, il n’existe pas, il ne peut pas exister de Barack Obama en France. Un « Mamadou » est politiquement spécifique au contexte de l’histoire et de la géopolitique françaises, pendant qu’un « Barack Obama » est politiquement spécifique au contexte de l’histoire américaine. Je veux dire par là que les énoncés linguistiques qui servent à exprimer le problème visé par nos idéologues du « monde noir » trahissent la méconnaissance des histoires différentes des deux États. En France, le nom propre « Mamadou » sent l’Afrique et l’exogène, alors qu’aux Etats-Unis, Barack Obama, ou Obama tout court, ne sent rien de non américain, même si ce nom, par  la couleur de celui qui le porte, résonne de « l’afro-américain » (au sens de Malcolm X). Mais encore faut-il avoir vu le Noir qui le porte. Une coprésence, due à l’implantation des Blancs et des Noirs sur le territoire américain au XVIIe siècle, fait que l’onomastique des Noirs qui sont américains est formée de noms européens, donc de noms de Blancs qui sont américains. Je rappelle que, par exemple, il faut entendre sous le nom de Martin Luther King le nom de l’Allemand Martin Luther, le destinataire de la bulle d’excommunication de Léon X de Noël 1520, puis le fondateur bruyant et brillant de la Réforme. En tout cas, aux États-Unis (et ailleurs d’ailleurs), le nom complet de Martin Luther King ne résonne ni de Blanc ni de Noir, donc peut désigner ou un Blanc ou un Noir. Je dirais même qu’à entendre ce nom, et pour peu que l’on se souvienne de l’histoire de la domination blanche aux États-Unis, le nom Martin Luther King devrait résonner spontanément, et prioritairement, de la blancheur de la peau de celui qui le porte. Je rappelle aussi que le nom « X » de Malcolm X est le signe linguistique du refus d’un Américain noir –Malcolm Little- de s’inscrire dans l’onomastique blanche européenne imposée aux Noirs par l’esclavage ; du refus d’avoir un nom blanc comme patronyme. « X » est le refus de porter un « nom d’esclave », a écrit Malcolm X dans son autobiographie. L’Amérique de la nation américaine de 2008 ne connaît donc pas d’Américain noir qui serait un « Mamadou », c’est-à-dire un Noir exogène par la consonance de son prénom ou de son patronyme. De plus, nos idéologues français (le CRAN, etc.), ceux qui tracent péremptoirement la route qui doit être imposée à la « minorité visible » noire de France, n’ont pas retenu que, en ce qui concerne la présence des Noirs et des Métis dans la sphère de la décision politique, l’histoire de France a  pu, au siècle dernier, prendre une avance non négligeable sur l’histoire des Etats-Unis : en 1956, la France a « produit » un Noir ministre d’Etat du Gouvernement de Guy Mollet, il s’appelait Félix Houphouët-Boigny ; de 1958 à 1968, la France a « produit » un Métis président du Sénat et deuxième « personnage » de l’État, il s’appelait Gaston Monnerville. A cette époque, les chiens dressés de la police américaine mordaient sauvagement les Américains noirs qui manifestaient contre la ségrégation dans les bus et les toilettes publiques ou privées et pour les droits civiques –les droits élémentaires de l’Homme. La France a donc fait cette avancée politique, qui intégra la « minorité visible » noire et métisse française, avant que l’Amérique ne « produisît » les Colin Powell (2001), les Condoleezza Rice (2004) et … Barack Obama (2008). La question surgit alors : Pourquoi cet élan français s’est-il ralenti voire éteint ? Pourquoi cette avance française non négligeable a-t-elle mué en retard ? Faut-il se contenter d’accuser « la France » en tant que catégorie politique anonyme, indifférenciée, et ne pas chercher la cause efficiente, ne pas pointer les responsabilités politiques précises et partagées ? Il faudra qu’un jour chacun de nous –Noirs, Métis, Blancs- fasse et publie son propre jugement là-dessus.

Inversement, faisons la remarque suivante. En général, ce qui se fait en Amérique « débarque » en Europe et dans le reste du monde quelques décennies plus tard. Mais en France, en fait de réplique française aux commotions idéologiques américaines des années 50 et 60, nous n’avons eu que l’action d’étudiants libertaires anarcho-situationnistes parisiens qui ont satisfait leurs désirs et leurs besoins en faisant maladroitement les « hippies de San Francisco » en Sorbonne. L’action sociale tranchante française de cette époque, ce furent les accords de Grenelle mais « Grenelle » fut une pièce rapportée, certes grandiose, de l’agitation étudiante de mai 1968. Les accords de Grenelle ne furent point étudiants. Ce qu’en France on appelle aujourd’hui un « Grenelle » n’a pas modifié l’idéologie mais l’économie (augmentation significative des salaires, organisation de la semaine et des conditions de travail,…). Il faut reconnaître aussi que la traversée transatlantique des idées qui ont abouti à l’Affirmative Act n’avait pas d’objet en France et en Europe, en 1963, en 1964, ou en 1968. L’ Affirmative Act n’a pas été français ! Et pour cause, car il était trop localement historique pour qu’il pût y avoir passage de témoin de l’Amérique à la France : les deux populations n’ont pas la même histoire, même si elles partagent une longue histoire commune et unique de la vision de la liberté (économique, politique, idéologique). Le CRAN et ceux qui, le lendemain de la victoire d’Obama, ont fait croire que la France est en retard sur l’Amérique ne disent pas la vérité et sont invités à relire l’histoire des « deux mondes » pour apprendre à nuancer. Se détourner de la nuance conduit toujours à des déconvenues, en particulier en politique. Dans un autre article du site –Qu’est-ce qu’être Noir en France à l’aube du XXIe siècle ?- j’ai développé les arguments de cette critique seulement évoquée dans ce paragraphe.

3)   Après la nuit américaine du 4 novembre 2008, j’ai pris conscience rétrospectivement de mon énorme surprise. Surtout ce soir. Ce que je viens de voir ce soir (10 novembre) à la télévision est sans égal ni équivalent dans l’histoire des temps modernes : le Président élu des États-Unis circule dans les allées de la Maison Blanche et il est Métis, de père noir et africain. Oui, un « black people » (qu’ailleurs ou jadis certaines lois raciales déclarent métèque) a arpenté, en futur maître, le lieu d’où le monde entier tient son souffle politique ! Je ne m’y attendais pas. L’éternité me paraissait être une propriété acquise et éternelle de la ségrégation raciale américaine. Mais tout compte fait, Barack Obama ne vient pas de très loin dans le temps. Avec un peu d’attention, de perspicacité et de prospective, j’aurais pu, nous aurions tous pu, voir venir l’événement : l’Obama d’aujourd’hui « date » de 1961, quand les chiens policiers des Blancs du Sud mordaient, sur ordre, les mollets mal nourris de Noirs qui manifestaient, puis de 1964, quand Martin Luther King dicta pratiquement à Lindon Johnson le contenu que devait recevoir l’Affirmative Act pour qu’il fût effectif et applicable, apte à provoquer le dépassement de l’état de Noir et de Métis en Amérique. Obama sait qu’il a cette origine politique de martyr et de gloire. Ce n’est sans doute pas sans raison que, vers la fin de son discours de victoire de Chicago, il a évoqué le travail de fondation du « prédicateur d’Atlanta qui proclamait au peuple : « We shall overcome » (Nous surmonterons) ». Les États-Unis ont agi, à l’époque. Aujourd’hui, les Américains noirs ont surmonté. La victoire d’Obama est alors d’autant plus tranchante et belle qu’elle est arithmétiquement blanche (les 5 millions de voix de plus que MacCain ne sont pas noires). Mais en France, nous ne l’avons pas vu venir.

D’ailleurs, pour en revenir à ce qui s’est passé le 4 novembre 2008 en Amérique, je remarque que personne, parmi ceux qui nous instruisent au sujet de la politique du monde, n’a prédit la montée de cette énorme vague de l’Histoire qui vient de balayer la ségrégation raciale américaine. Mais je dois avouer que si j’avais donné suite à mon désir de prendre contact avec Nicole Bacharan, j’aurais peut-être mieux compris la complexe et effective modification du fond politique de l’Amérique du XXIe siècle. Seule cette femme, instruite, avisée et mesurée, qui sait beaucoup de choses de l’Amérique, a osé dire que l’Amérique n’est pas le mal incarné que décrivent  les manichéens qui vivent de ce côté-ci de l’Atlantique. Dans une correspondance qu’elle a donnée sur les ondes d’Europe 1, depuis New York, le 22 juin 2005 -en pleines années Bush jr.- elle a appris à ses auditeurs que George W. Bush est un colorblind, c’est-à-dire un de ces Américains aveugles aux couleurs de peau des citoyens américains. Je n’avais encore jamais lu ni entendu pareil propos « dissident » ; connaissant peu, l’anglais, j’ignorais ce mot américain de colorblind. En tout cas, une contradiction inhibait à l’époque ma réflexion personnelle car je ne comprenais pourquoi le « mondialement affreux George Bush » -homme de l’Amérique républicaine profonde implicitement nourricière (nous faisait-on comprendre) du racisme et de la ségrégation- s’était entouré de deux Noirs (au sens américain du mot) ? L’information de Nicole Bacharan a donc servi à répondre avec clarté à la question que je me posais : Pourquoi les deux Secrétaires d’Etat des deux mandats de George Bush sont-ils des Noirs ? (toujours au sens de la sociologie américaine du « sang » noir). Réponse : parce que Bush est une colorblind. Quand Nicole Bacharan publia plus tard son livre Faut-il avoir peur de l’Amérique (Paris, Seuil, octobre 2005), je me le suis procuré pour lire le détail des nuances qu’elle y développe et qui échappaient (échappent encore) aux analystes politiques manichéens qui ont confondu l’Amérique réelle, mouvante, mutante, et le Bush, forestier et fauve, qui est né de la métamorphose que lui offrit, l’automne 2001, sa guerre légitime mais maladroite contre Al-Qaïda. En effet, ce livre, publié en 2005, a détonné par les nuances qu’elle a su écrire au sujet de l’Amérique, même de l’Amérique de Bush, et au sujet de Bush lui-même : « George W. Bush […] montre lui aussi à quel point l’Amérique a changé : chez lui, il n’y a pas la moindre trace de racisme, il est véritablement colorblind –aveugle aux couleurs […] la décontraction absolue d’un George Bush en matière raciale contribue aussi, à sa manière à faire avancer le pays [et] témoigne aussi d’une acceptation croissante des minorités dans les familles, les institutions et la vie politique » (Nicole Bacharan, Faut-il avoir peur de l’Amérique, Paris, Seuil, octobre 2005, pages 152-153). Cette lecture me parut lumineuse mais je compris aussi qu’elle pût paraître dérangeante à certains, quand, d’un bureau d’écrivain, de journaliste ou d’analyste, ils continuent d’écrire sur l’Amérique imaginée sclérosée. L’Amérique bougeait sans que ceux qui nous informent pussent nous décrire le sens, la vitesse et la puissance politiques du mouvement nouveau né aux sources vives des années soixante. Certes Nicole Bacharan n’a pas vu le surfeur Obama mais elle a vu la vague qui le portait parce qu’elle a vu que le vent de l’histoire américaine s’était réorienté. Elle a vu l’Amérique neuve, celle du multiculturalisme réellement absorbé, réellement assimilé, par la communauté reconnue d’une nation américaine. Je regrette de n’avoir pas su tirer de ces lignes inouïes de Nicole Bacharan la conclusion politique libre qui m’eût permis de conjecturer, en 2005, le fait américain majeur du XXIe siècle (hormis l’entrée en guerre en 1944 contre les nazis), à savoir l’élection, en novembre 2008, d’un Métis -je rappelle : un « black people » !- à la Maison blanche. Néanmoins je pourrais peut-être tirer de ce regret l’instance d’une sublimation, la raison, en tout cas, de la jouissance esthétique que j’ai éprouvée devant toutes ces belles images, uniques dans toute l’histoire du Monde, qu’a diffusées BFM-TV en direct de Chicago, dès six heures du matin, le 5 novembre, il y a une semaine. La plus belle image du Chicago du 5 novembre m’est venue des mots, ceux de Barack Obama quand il raconta l’histoire vivante du bulletin de vote d’Ann Nixon Cooper, âgée de cent six ans, dans une urne d’Atlanta. Ah ! Atlanta ! Ah ! Alabama ! Ah ! Montgomery ! Ah ! Selma ! Ah ! Birmingham !... Ah ! Martin Luther King ! Je n’ai pas compris pourquoi, à cet instant de son discours de victoire et d’histoire,Barack Obama n’a pas pleuré car moi, j’ai certes tressailli de joie mais j’ai aussi pleuré d’émotions et de réminiscences, en écoutant -presqu’en le revoyant- ce condensé de l’histoire récente et tragique d’une partie du « monde noir ». (Observation en relation avec des développements précédents : Ann Nixon Cooper, ce nom ne résonne ni de Blanc ni de Noir ; Ann Nixon Cooper est noire mais, en Amérique, elle ne peut pas être un, une, « Mamadou »).

Si, cependant, certains de mes lecteurs ont pu être offusqués par la froide raison qui a traversé toutes les pages que j’ai consacrées à Obama dans ce blog politique, je m’en excuse. La cause de cette distance : la dernière fois que j’ai crié « Vive quelqu’un ! », c’était quand j’ai cru que François Duvalier et sa « révolution duvaliériste » allaient sauver Haïti et que j’ai crié en de nombreuses circonstances « Vive Duvalier ! Vive Duvalier ! ». Depuis, pour avoir vu « Papa Doc » dans ses œuvres, j’ai été refroidi par les promesses des politiciens, trop souvent tacticiens, soucieux émérites de leur fin ultime et intime qui est la victoire. Néanmoins, le cours de l’Histoire, vu du regard rétrospectif d’aujourd’hui, Charles de Gaulle serait encore vivant, je ne dis pas que je ne crierais pas « Vive de Gaulle ! ».

 

À la fin l’année prochaine (2009), je reviendrai sur Barack Obama dans un écrit consacré à certains aspects de la vie du « monde noir ». Ce sera publié dans un texte payant de mon site. (Il n’y a pas de raison que seuls puissent se faire de l’argent ceux qui ont pu faire une « immersion » dans le QG de campagne d’Obama -avec ou sans « vertigo » d’ailleurs- et qui colleront bientôt, opportunément voire opportunistement, dans une reliure de type Gutenberg, les pages du récit de leur séjour, que les familles s’offriront à Noël entre la dinde aux marrons et la bûche fourrée au chocolat noir).

Jeudi 11 décembre 2008 : la mort donnée sans sarbacane, sans hallebarde et sans colt.  

1) Hier, dans son interview radiodiffusée, Bernard Kouchner a flingué Rama Yade, et, avec elle, les droits de l’Homme. Il a dit qu’il y avait « une contradiction permanente entre les droits de l’Homme et la politique étrangère d’un État, même de la France ». Le mot « décalage » aurait été préférable, si le ministre avait précisé, en outre, qu'il déplorait le sort fait aux droits de l'homme par les Etats. Dire que la politique étrangère est souvent (peut-être toujours) « en retard » sur les droits de l’homme, conviendrait encore mieux, car, par cette précision, les droits de l'homme seraient quand même saufs. Mais s’il est vrai que les « droits de l’homme » furent des mots, qui tuèrent « l’ancien régime » sans mousquet, sans fusil, les mots de Kouchner viennent autant de tuer les droits de l'homme sans sarbacane, sans hallebarde et sans colt. Ils ont même fait d’un coup deux morts : le second mort est le secrétariat d’État créé pour Rama Yade par Sarkozy, qui est devenu « une erreur » du ministre Kouchner qu’il commit quand, nous venons de l’apprendre, il l’avait demandé au Président de la République au printemps 2007.

Ma discussion du propos du ministre français des Affaires étrangères porte surtout sur le mot même de « contradiction ». Depuis Hegel, pour l’ontologie et l'histoire, depuis Marx, pour les sociétés et l'histoire, la contradiction est au cœur de l'explication occidentale de l'homme, des sociétés, des choses et du monde. Hegel : « Le bouton disparaît dans l'éclate­ment de la floraison, et on pourrait dire que le bouton est réfuté par la fleur. A l'apparition du fruit, également, la fleur est dénon­cée comme un faux être‑là de la plante, et le fruit s'introduit à la place de la fleur comme sa vérité. Ces formes ne sont pas seu­lement distinctes, mais encore chacune refoule l'autre, parce qu'elles sont mutuellement incompatibles. » (G.W.F. Hegel, La phénoménologie de l’esprit, « Préface », trad. Jean Hyppolite, Paris, Aubier, 1987). Mais qu’elle soit rencontrée dans l’ontologie phénoménologique, dans l’existence humaine ou dans l'histoire, le propre d’une contradiction, c’est d’être « dépassée » (Hegel : « aufheben »). La « contradiction » est au cœur de la dialectique, dont elle est le moyen. C’est la contradiction qui donne le mouvement et la vie : « Mais en même temps leur nature fluide en fait des moments de l'unité organique dans laquelle elles ne se repoussent pas seulement, mais dans laquelle l'une est aussi nécessaire que l’autre, et cette égale nécessité constitue seule la vie du tout » (Hegel, Ibidem). La contradiction meut la dialectique de l’Histoire, de sorte qu’il n’y a pas de contradiction sans dialectique et réciproquement. Revenant sur la totale prégnance du structuralisme, notre époque -celle qui est redevenue héritière et solidaire du XIXe siècle- est aussi redevenue historiciste. Dans ses protocoles d’explication des faits sociaux, notre époque « pense selon Hegel et Marx ». Il suffit de lire, par exemple, le monisme historiciste et déterministe que Michel Onfray oppose à Nicolas Sarkozy (alors candidat à la présidence de la France) dans la revue Philosophie Magazine, avril 2007. Donc, modulo Hegel et Marx, toute contradiction, dans l’ordre de l’humain en particulier, appelle aujourd’hui la dialectique de son dépassement nécessaire selon les lois de l’histoire « de l’Esprit » (Hegel) ou celles de « l’histoire de la lutte des classes » (Marx). Par conséquent, j’eusse apprécié que Bernard Kouchner nous expliquât comment la France dépasserait la contradiction qu’il dénote, comment la France nierait la négation des droits de l’homme par la politique étrangère française ; qu’il nous expliquât comment lui-même, Bernard Kouchner, ministre important d’un État moderne, trouverait la solution dialectique qui fût au profit des droits de l’Homme. Au contraire, dans sa déclaration d’hier, Bernard Kouchner nous a présenté cette contradiction comme une donnée inhérente à la pratique de la politique étrangère. Alors elle agit au détriment des droits de l’homme, c’est une nécessité, contre laquelle les droits de l’homme et leurs défenseurs obstinés ne peuvent rien si ce n’est abdiquer. Bernard Kouchner fait l’impasse sur le nécessaire « dépassement » (Aufhebung) de cette contradiction. Aucune contradiction n’est éternelle, monsieur le « french doctor ». Autrement, c’est la mort, de tout et du Tout. Or je ne veux pas que les droits de l’Homme meurent de la faute des hommes, qu’ils meurent de l’impossibilité de dépasser la contradiction nommée par notre ministre des affaires étrangères.

2) Hier, à la radio, Bernard Kouchner a enseigné le reniement et le renoncement.

a) Le reniement, parce que désormais, si nous suivons la logique qui porte ses propos, il n’est plus possible de déclarer un droit d’ingérence au nom des doits de l’Homme. Ces droits sont maintenant nuisibles au rapport entre les États, puisqu’il existe une « contradiction permanente entre les droits de l’homme et la politique étrangère d’un État ». A ce propos, je suis sidéré par le virage que vient de prendre Bernard Kouchner, et ce, à seulement deux années de distance. En effet, par ses mots, ce défenseur, connu, du droit et du devoir d’ingérence vient de condamner à mort son propre « droit d’ingérence », qu’il clama tant durant les années passées. Voici ce qu'écrivait, dans son ouvrage co-publié avec l’abbé Pierre, le Kouchner que j'aime, le Kouchner du « droit d’ingérence » et des droits de l’homme absolus : « La voilà, l'idée révolutionnaire : que les droits de l'homme, et non pas les États, régissent le monde. Certes, tous les États ont signé la déclaration universelle des Droits de l'homme, tous les États sont censés avoir renoncé à la torture et à l'oppression des minorités, et nous savons bien que pour la moitié d'entre eux, peut-être davantage, ils ne respectent pas ce paragraphe solennel. Pour les y contraindre peu à peu, il faut une intervention de la communauté internationale, une répression éventuelle, un outil ; c'est le droit d'ingérence. Cela exige une sorte de tribunal au-dessus des Etats, qui ne peut procéder que de l'ONU, et qui ne peut se faire respecter que par la contrainte, parfois même la force armée » (Abbé Pierre et Bernard Kouchner, Dieu et les hommes. Dialogue entre l’abbé Pierre et Bernard Kouchner, Paris, Laffont, mars 1993, p. 119. Cité par le site Internet http://www.france.no/pages/evenements/indépendances_esprit/bernard_kouchner). Vous n’êtes pas sidéré, vous qui avez aussi lu et entendu la déclaration du 10 décembre 2008 ? Qui ne remarque qu’à l’époque où il collaborait avec l'abbé Pierre, la contradiction, sous la plume de Bernard Kouchner, entre « la déclaration universelle des Droits de l’homme » et « les Etats » tournait à l’avantage des droits de l’homme ? Où est passé « le tribunal au-dessus des Etats » du texte co-écrit en 1993 ? En tout cas, à cette époque-là, l’électron libre du PS se servait de la déclaration universelle des droits de l’homme comme moment négatif et opératoire de la dialectique, dont le rôle est de nier les États « qui ne respectent pas ce paragraphe solennel ». Bernard Kouchner m’accordera (et à ceux qui défendent coûte que coûte les droits de l’homme) que dans le couple des contraires formé par les droits de l’homme et les États, l’aliénation est venue de l’État non des droits de l’homme. Par exemple, quand on dit que les citoyens, ce sont les « hommes libres » et que les esclaves, les métèques, les femmes ne peuvent pas participer aux décisions politiques, on aliène les droits de l’homme en certains (nombreux) de ses possesseurs naturels. La « démocratie grecque » se construisit sur cette aliénation. Par exemple, quand on dit que « l’Etat, c’est moi » ou que « Louis, par la grâce de Dieu, … décide », on aliène l’homme et les droits de l’homme en certains hommes qu’on appelle « sujets » du roi. L’« Ancien régime » vécut de cette aliénation, que, de surcroît, il fit reposer sur la toute croyance en Dieu. Bernard Kouchner pensait juste quand il publiait Dieu et les hommes en collaboration avec l’abbé Pierre car son « droit d'ingérence » avait valeur dialectique et réfutait ce qui s'affirmait par l'autorité de ces États qui aliènent les droits de l'homme. Puis est venu le temps où la liberté et les droits de l’homme ont secoué l’inertie rétrograde des États. On sait que le premier droit de l’homme qui fût déclaré en 1789 est la liberté : « Les hommes naissent libres et égaux en droits ». Chez Hegel, la liberté conservera cette prérogative, surtout quand elle est abordée par la liberté de la pensée : « la liberté de la pensée est en soi le négatif ». Ceci me permet de ramener la contradiction énoncée par Kouchner au couple de contraires liberté/État. Il revient par conséquent à la liberté de nier l’aliénation exposée précédemment. La liberté et la liberté de la pensée sauvent l’homme de l’aliénation où le jette l’État. Leur cœur élogieux autant que leur chœur déchirant forgent le temps par l’action qu’ils conçoivent. De là ressort cette inquiétante observation : dire que la création du secrétariat d’État aux droits de l’homme « fut une erreur », c’est dire qu’exposer (ou « déclarer ») et opposer les droits de l’homme et la liberté à l’aliénation des États est une erreur. Hier, par la bouche de Kouchner, les Etats qui aliènent de façon abjecte les droits de l’homme ont vaincu. À la radio, le « droit d'ingérence » est mort le 10 décembre 2008, les droits de l’Homme ont été flingués par des mots cruciaux (crux, crucis,…la croix ; voir le sacrifice du Golgotha). Et Rama Yade en m^me temps sacrifiée, elle, la tenace, qui, l’hiver 2007, drapée dans les couleurs bleu, blanc, rouge, de sa fonction, tint tête et rappela à tel ou tel qu’on ne doit point venir en France salir les droits de l’Homme : « Le colonel Kadhafi doit comprendre que notre pays n'est pas un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s'essuyer les pieds du sang de ses forfaits ». Un coup de tonnerre dans la diplomatie complaisante ! Je voudrais alors avoir les moyens de vérifier l’hypothèse suivante : Et si la déclaration de décembre 2008 de Kouchner était la parole sentencieuse, sorte de laser d’incision, qui est venue solder ce contentieux d’hiver 2007 qui le mit dans l’embarras ? À l’époque, Rama Yade avait pris trop d'avance et gêné plus d'un. Qu’on se rappelle le commentaire calme mais cinglant du ministre libyen des Affaires étrangères à propos de l’absence (pour lui incompréhensible) de Bernard Kouchner de Paris aux heures de réception de la délégation libyenne conduite par le colonel guide Kadhafi.

Faisons donc le point. Ce 10 décembre 2008, le résultat politique est énorme, des cadavres nous regardent, les yeux non encore fermés par quelque passant miséricordieux : les mots d’hier de Bernard Kouchner firent trois morts, peut-être quatre ! Les droits de l’homme ? Morts ! Le droit d’ingérence ? Mort ! Le secrétariat aux droits de l’homme ? Mort ! Rama Yade ? Flinguée pendant que s’amenuise la portée politique et symbolique de sa jeune  fonction ! Tel est le reniement d’hier de Bernard Kouchner.

b) La déclaration de Kouchner enseigne aussi le renoncement, parce que désormais il faut baisser les bras et laisser la politique étrangère « réaliste » de la France étouffer les droits de l’Homme. Au profit de qui ? Au profit des autres États, qui, par les mots terribles du ministre, se trouvent avoir raison. Je me lamente même d’entendre de la bouche d’un Français l’énoncé, rhétoriquement très portatif, d’une phénoménologie descriptive et statique –morte, non dialectique- qui, en résignée de l’Histoire (pour ne pas dire en diplomate, ce mot étant pris en mauvaise part), se contente d’enregistrer l’inutilité des « droits de l’homme de du citoyen », ce joyau humaniste français, unique en son genre dans l’Histoire, qu’en 1789 ses illustres aïeux français de la Constituante sertirent solennellement dans la Constitution de la France. On déduit même de la déclaration d’hier la nocivité de ces droits qui viennent, tel le fit Rama Yade en 2007, empêcher les États de tourner en rond.

3) Le drame, c’est que, reniement ou renoncement, Kouchner vient de dire une évidence, lointaine et proche : cela fait longtemps que la diplomatie française négocie de « petits arrangements » entre États au mépris au détriment, quelquefois, des droits de l’Homme. Par cynisme ou pour plaisanter ceux qui négocient de temps en temps les droits de l’homme, on appelle réalisme cette conduite des politiciens. Ce réalisme n’a cependant pas droit de cité dans mon site qui pose « les droits de l’homme et du citoyen » comme l’horizon éthique vers lequel doit regarder toute action politique. Les droits de l’homme méritent que toujours on les sauve. Ils forent le fond et forgent la forme de la politique moderne des États.

        Mais pourquoi ce tir nourri contre Rama Yade ? Pourquoi cette « sortie » de Bernard Kouchner contre la secrétaire d’État aux droits de l’homme ? Qu’a-t-elle fait ? En général, je ne pose pas cette question à la victime mais au « bourreau ». Je n’ai pas les qualités de la position politique qui me permettrait de la poser au ministre des Affaires étrangères et d’entendre sa réponse. J’ai « ma petite idée » de la réponse. Qu’on se rassure, elle n’a rien à voir avec la couleur de la peau de la jeune secrétaire d’État. Bernard Kouchner ne saurait en être là. Dans les joutes violentes ou rusées et la jungle assassine de la lutte pour le pouvoir politique, je ne peux que déroger à la règle que je suis fixée qui est de ne pas demander à la victime d’expliquer pourquoi elle est devenue victime. J’attends donc de Rama Yade qu’elle nous expose un jour les dessous de ses actes et de ses paroles politiques qui ont conduit aux paroles assassines d’hier de Bernard Kouchner à son encontre. Elle est soumise aujourd’hui au devoir de réserve qu’impose sa fonction. Mais quand seront ouvertes les archives du Quai d’Orsay couvrant les années 2007-2008, la lecture des notes et des mémoires de Rama Yade devraient nous faire connaître ce qu’elle a fait et que son « bourreau » d’un jour a transformé en matière à faire d’elle une victime.

Vendredi 12 décembre 2008 : Rama Yade confirme et « dépasse »

Rama Yade était hier soir à la télévision (France2), à l’émission d’Arlette Chabot. Toujours sa beauté éclatante, peut-être dangereuse car une telle beauté doit certainement faire des jalouses. Mais là n’est pas l’objet de mon propos de ce matin.

Voici ce qui m’a agréablement frappé. Rama Yade est une Noire qui se réclame de de Gaulle, qui répète à l’envi qu’elle est française, qui dit « mon pays » de la France. Elle assume l’expression « le sens de l’État ». Je n’avais pas l’habitude d’entendre de tels propos de la bouche d’un Noir ou d’une Noire. Se réclamer de de Gaulle, c’est se réclamer de la France, chose que certains idéologues (blancs et noirs) enseignent comme contraire à l’essence et à l’existence d’un Noir de France. Une jeune Noire vivant en France qui parle de politique et de la France avec la gravité et l’autorité empruntées à l’accent gaullien, voilà une image qui est congédiée de l’horizon politique français par ces idéologues qui décident de l’obédience idoine à une couleur de peau !  Quel contraste entre les propos quasi gaulliens de Rama Yade, hier soir, et la plaisante vacuité de Christiane Taubira et de Claude Ribe sur France Ô, le 9 avril 2008, vers 22h30 ! Sachant qu’ils ne s’exposaient à aucune contradiction sur le plateau de la chaîne de télévision, ces deux-là avaient brocardé de Gaulle en une galéjade facile, sans argument ni preuve historique préalablement critiquée. (D’ailleurs, j’attends encore la réponse à ma demande de preuve et d’argument, que j’ai formulée sans tarder auprès de la députée de Guyane. Je pensais que les représentants du peuple avaient pour coutume, sinon pour devoir, de répondre au citoyen qu’ils représentent). En France, on avait fini par croire qu’un Noir ne peut être qu’un marron de la France institutionnelle, un reclus enfermé derrières les frontières déclarées inciviles de la « banlieue », et que la France, même aujourd’hui, ne peut pas être grande pour l’homme noir qui y vit. Mais par son ton, par la teneur de ses propos, Rama Yade a renvoyé au combat d’arrière-garde les flèches de direction de conscience tirées par les idéologues (noirs et blancs) de service, je veux dire ceux qui se sont chargés d’enfermer les Noirs de France dans le ghetto de la différence aveugle ou inutilement provocatrice, ceux qui érigent la distance multiculturaliste stérile en doctrine sournoise de l’anti-France. Par la hauteur de vue de ses réponses, Rama Yade a aussi laissé entrevoir sa capacité à dépasser la « contradiction » qui a servi de moyen à Bernard Kouchner pour éradiquer « le mal » politique du jour, à savoir les droits de l’homme, que la Secrétaire d’État insinue au dedans des États comme antidote à leur autoritarisme liberticide.

Vendredi 9 janvier 2009 : Alain Mabanckou et mon site

Hier soir, dans « La grande librairie », émission littéraire de la chaîne France 5, j’ai entendu Alain Mabanckou exposer une partie des idées que j’ai publiées sur mon site depuis 2006, dans : Qu’est-ce qu’être Noir en France à l’aube du XXIe siècle ? Il a dit que le monde noir n’est pas un ensemble homogène en France, que les Noirs d’Amérique et les Noirs de France n’ont pas la même histoire, etc. « On a tous tendance à confondre avec ce qui se passe aux États Unis, où les Noirs sont arrivés par le même bateau vers ce territoire de peuplement. Mais les Noirs de France sont arrivés, certains, pour la guerre, certains, pour des raisons politiques ; et puis, à l’intérieur, on est des Antillais, des Africains, on n’a pas toujours les mêmes préoccupations, les mêmes intérêts. Dans ce cas, parler de la communauté, c’est utopique ». Mes lecteurs lisent ces vérités depuis près de trois ans sur ce site où vous me lisez.

Cependant Alain Mabanckou s’éloigne d’une partie de mon essai de 2006 lorsqu’il ne s’aperçoit pas de la contradiction entre les propos précédents et la phrase suivante : « il y aura une communauté noire en France le jour où une génération de Noirs penserait que désormais ils sont intégrés à la France et que, quoi qu’il arrive, ils mourraient pour la France […] ». En effet, si des Noirs sont « intégrés à la France » et si, comme Mabanckou l’a dit avec justesse plus avant, dans son entretien avec François Busnel, la couleur de la peau ne fait pas l’homme, il y a contradiction à dire que ces Noirs peuvent former une « communauté noire », c’est-à-dire identitairement noire. Il y a contradiction, au moins parce que les « classes sociales » et « l’inconscient » existent, et que, par conséquent, un Noir bourgeois ou un Noir Préfet de la République, ou un Noir haut fonctionnaire, n’est pas identitairement noir au noir du Noir analphabète ou illettré qui s’échine à gagner quelques centaines d’euros par mois en perforant un carré de bitume d’un trottoir parisien. Telle est la vérité : dans les luttes pour acquérir ou défendre des positions sociales dominantes, la couleur de la peau est effacée par la position économique de l’individu. On n’a même pas besoin d’être un marxiste « scolastique » pour prédire cette corrélation dans la France à venir et récuser conséquemment, mais sereinement, la prédiction factice d’Alain Mabanckou. La montée et l’installation d’une élite bourgeoise noire consolidée et « égoïste » en Afrique du Sud sont déjà un début de preuve de la corrélation que je viens de prédire : un Noir riche n’est pas un Noir, mais un riche. Haïti, longtemps d’ailleurs avant l’Afrique du Sud, est un laboratoire vivant, biséculaire, de cette donnée sociologique individuelle déterminée par la position économique. Au collège et au lycée, nos professeurs d’histoire d’Haïti nous ont appris ce mot créole du révolté Jean-Jacques Acaau, prononcé dans nos mornes du sud, au médian du XIXe siècle : « Milate pov cé Nèg, Nèg riche cé Milate » (Un Mulâtre pauvre est un Noir [démuni], un Noir riche est un Mulâtre). L’héritage historique d’Haïti, en sa part coloniale, nous a, en effet, livré le conflit de deux grandes classes sociales, qui sont cependant extérieurement et subjectivement identifiées par la différence de couleur de peau des individus qui les composent ;  il s’agit du conflit entre les Noirs (pure couleur d’Afrique) et Mulâtres (couleur métisse d’Europe et d’Afrique). En Haïti, il est subjectivement (et objectivement dans bien des situations sociales) préférable d’être même très peu coloré blanc, c’est-à-dire de ne pas être pur coloré noir, pour être du bon côté de l’échelle sociale. Cet axiome (d’Acaau) de la détermination de la conscience sociale par la position économique individuelle interdit donc d’espérer qu’existe un jour, en France, un monde noir identitairement unifié noir par la couleur de la peau des Noirs qui vivent en France. Du reste, sauf dans le regard des autres races ou ethnies jugeantes, une somme de positions socio-économiques différentes des Noirs de France ne fera jamais exister « une communauté noire en France ». Mais le regard d’autrui ne fait pas nécessairement l’homme « en situation ». On sait, depuis Sartre, que, même si, « tout à coup : […] quelqu’un était là et m’a vu », et j’ai honte, c’est aussi autrui qui, à cause et grâce à ma négation par son regard, « m’a constitué sur un type d’être nouveau qui doit supporter des qualifications nouvelles ». L’expérience négatrice de la honte a été résolue dans une négation de la négation, un renversement dialectique, qui a fait du moi nié un sujet. Car non seulement le regard d’autrui a fait de moi un être « responsable » mais encore il m’a permis de « saisir à plein toutes structures de mon être », par quoi je saisis aussi la nécessité d’autrui, l’utile nécessité morale de ma rencontre avec l’autre. On le voit cependant, ce n’est pas parce que le regard d’autrui me verra noir que je suis et me vis identitairement un Noir. Il se fait toujours une négation de la négation du regard de l’autre. Par ailleurs, pour revenir aux paroles de Mabanckou, une somme (« une génération de Noirs penserait que désormais […] ils mourraient pour la France ») dénombre le discontinu, alors que la communauté (qu’il nomme) intègre, elle, le continu. L’une n’est donc pas l’autre, parce qu’un dénombrement (opération de l’arithmétique) n’est jamais une intégration (opération de l’algèbre). Désolé pour Alain Mabanckou qui, lui-même, se sent d’ailleurs si socialement différent d’un grand nombre de Noirs de France, africains surtout, qu’il fait d’eux des curiosités ethnographiques amusantes, qu’il leur consacre des écrits qui font d’eux des objets d’étude, d’où n’est pas absente sa conscience de cette différence objective de Noirs à Noirs, donc de positions socio-économiques inégales qui rendent impossible une « communauté noire » réelle. Dans le regard de Mabanckou aussi, les Noirs de France même vus par lui en noirs sont, par renversement dialectique sartrien, des Noirs, c’est-à-dire des sujets libres, indépendants, inégaux, exploités et s’exploitant. Communauté impossible !

Mardi 03 mars 2009, 06h20 : Les « roots » dispersées d'Afrique et la kora de Kouyaté Sory Kandia

Je suis à l’aéroport parisien de Roissy-Charles-de-Gaulle. Je rentre d’Afrique : de la Mauritanie (où j’ai vu les bords du fleuve Sénégal, la vaste réserve d’oiseaux marins et de dauphins du Banc d’Arguin,…) et le Mali (où j’ai vu Ségou, Djenné, le pays dogon, les falaises grandioses du Bandiagara). J’ai même vu danser les masques dogons. Un très beau voyage. Mais voici le motif profond du mot de ce matin : un Haïtien qui a posé le pied sur le sol d’Afrique a toujours l’intime conviction d’être retourné chez lui, là d’où il vient du plus loin dans le temps. Attendant mes valises devant le tapis roulant, je revenais et rêvais donc du pays des racines, du bassin de l’origine, du sanctuaire reconstitué des « roots » dispersées du livre d’Alex Haley. À Djenné la belle toute de banco, j’ai écouté en boucle, à l’hôtel, les déclamations et les évocations de Kouyaté Sory Kandia,  griot chantant le Manding ancien, voix perchée qui sait tancer les trente six douces cordes de sa kora. Malgré la barrière de la langue, je me croyais et me voyais dans le Manding de l’épopée de Soundiata Keita, comme si une mémoire ancestrale et inconsciente m’y avait transposé et guidé à la lueur nostalgique de la nuit des temps.

À la fin de ce voyage, pendant que j’étais encore en terre africaine, peu avant le décollage de l’aéroport de Bamako, je n’ai pas compris un acte : l’Airbus qui nous ramenait d’Afrique a été désinfecté, un stewart porta deux bombes aérosols couchées sur son épaule droite, a descendu le couloir gauche de la cabine puis a remonté le couloir droit, en actionnant les bombes en continu, comme on ferait dans un champ que l’on désinfecte pour le débarrasser de parasites et d’autres agents indésirables. Il n’y eut pas cet acte sanitaire à l’aller, de Paris à Nouakchott. Comprenne donc qui pourra ou voudra ! Mais moi, vu l’absence de réciprocité de l’acte et ayant compris, j’ai trouvé cette prophylaxie fort vexatoire, précisément parce que j’ai compris. Ainsi va le monde, je sais cependant que ma vexation contenue ne changera pas l’inégalité parmi les nations, qui est la règle de leur hiérarchie de fait.

Lundi 16 mars 2009, 23h45 : Faut-il « compter » les Noirs de France ?

Qui se laisse compter s’en laisse conter…

L’émission d’Yves Calvi, « Mots croisés », vient de se terminer. Yves Calvi maîtrise toujours son émission. Pas de problème de ce côté-là. Cependant j’ai assisté ce soir à l’illustration de la « discrimination sociale » en France. En effet, qui étaient à l’émission d’Yves Calvi ? Dominique Sopo, président de SOS-Racisme, et Patrick Lozès, président du CRAN (Conseil représentatif des associations noires de France). L’un, Métis, est agrégé d’économie, l’autre, Noir, est pharmacien. Ils sont deux représentants de la communauté noire en France. Cependant problème,  donc question : Sur le plateau de télévision de France 2, y avait-il pour autant une « communauté noire » ? Représentants réels ? Ou représentants apparents ? Or voici : jamais vous ne verrez à une table d’un plateau de télévision le manœuvre qui actionne le marteau-piqueur des chantiers français ni « l’arabe du coin » qui, jusqu’à 23 heures ou davantage, vend la nourriture et d’autres biens de consommation. Je veux être clair et éviter toute accusation de populisme : sous les projecteurs de France 2, l’agrégé et le pharmacien n’étaient pas de trop ou en trop, ce sont le manœuvre et « l’arabe du coin » qui faisaient anormalement et scandaleusement défaut. Et je dis : Continuez à cette allure, messieurs et dames, continuez à perpétuer la discrimination sociale, si vous voulez résoudre le problème de la discrimination en France, discrimination que vous avez la fâcheuse tendance à entendre seulement « raciale », chaque que l’on prononce ce mot, alors qu’elle est sociale en premier lieu. Madame Elisabeth Badinter a bien fait -et assez tôt dans l’émission- de rappeler aux participants au débat que la discrimination n’est pas seulement raciale et que, dans nos banlieues, on souffrait de la discrimination sociale. Madame Fadela Amara, dans une interview citée au cours de l’émission, a parlé auparavant de ces « Marinette et Benoît » qui souffrent aussi de discrimination dans les banlieues. Cependant on continue, oui, on continue de discriminer pour illustrer la discrimination. Merci pour votre œuvre de haute bienfaisance et de justice ! Et puis, qu’est-ce que c’est que cette émission politique de réflexion qui, voulant aller dans le sens de ce que demandent Sopo et Lozès, pose la question « Faut-il nous compter ? » afin de vaincre la discrimination qui frappe les « minorités visibles » ? Qu’est-ce qu’en effet cette émission qui réclame le « comptage ethnique » comme moyen pour vaincre l’inégalité due à l’ethnie ou à la « minorité » d’appartenance et qui, en même temps, pour bien montrer que c’est le bon moyen, expose deux hommes dont la réussite sociale et politique n’a pas eu besoin du « comptage ethnique » ? Pour bien nous faire réfléchir sur la nécessité d’une condition supposée (et posée) de la réussite sociale, on nous montre ceux qui ont brillamment (par un titre et un diplôme prestigieux) réussi socialement sans avoir eu à passer par la satisfaction de cette condition ! Belle illustration ! Belle preuve ! On ne pense pas logiquement ces temps-ci, en France. C’est très curieux, au pays de Descartes. Je vais me coucher en attendant des lendemains meilleurs pour « le bon sens » et  la logique, et la politique.

Alors faut-il nous compter, nous les « minorités ethniques », les « minorités visibles » ? Seule la couleur de leur peau est ce qui a donné une légitimité à la présence de Dominique Sopo et de Patrick Lozès dans l’émission, eux qui ont répondu affirmativement à la question posée par Yves Calvi. Seule la couleur de ma peau fonde la légitimité de ce passage de mon blog politique que je consacre à ladite réponse ainsi qu’à la question. Aucune compétence universitaire et « technique » ne donne une légitimité particulière à tel ou tel de décider en mon nom de mon sort et de ma place de Noir en France. Fort de cette légitimité, je vais donc au fond, où je réponds que non. Non, il ne faut pas nous compter car la discrimination, le racisme, l’antisémitisme… ne sont point des problèmes sociaux dus à l’arithmétique mais des problèmes sociaux dus aux soubassements complexes de la conscience, de la conscience morale surtout, mais aussi de décisions politiques saines et claires. Depuis combien de siècles les Américains connaissaient-ils le nombre de leurs Noirs ? Il fallu pourtant attendre le début des années 1960, la non violence de Martin Luther King et la conscience adéquate du (blanc) Lindon Johnson pour mettre l’égalité raciale en accord avec les temps politiques hérités des « lumières » européennes. La non violence transformatrice et les « lumières » héritées des Rousseau, des Voltaire, des Montesquieu, ne sont pas filles de l’arithmétique mais des enfants turbulents de la conscience morale, de la politique et de la philosophie critique. Il est bien clair que la victoire récente de Barack Obama, un « black people » au sens ségrégationniste américain, ne doit absolument rien au « comptage ethnique », aux « statistiques ethniques » mais à ce qu’Obama a fait en dépassant dialectiquement ce qu’on a fait de lui. La connaissance du nombre ou des « statistiques » de Noirs n’intervient en rien dans la modification de la situation qui fait qu’un homme ou une femme n’est plus victime de discrimination ou de racisme. Cette connaissance n’est pas un facteur de la « gestion » des inégalités au sein d’une nation ou d’un État. Qu’on cesse donc de bercer les Noirs, les jeunes Noirs surtout, d’illusions qui ne servent que les intérêts de ceux qui les imaginent. Si les Noirs de France se laissent « compter », ils s’en laisseront conter.

Mais :

1)                              Supposons que nos idéologues de ce soir gagnent la bataille du chiffre et tiennent dans leurs mains, dès demain, tel un trophée, le pourcentage de Noirs de la république française. A l’étape suivante, la logique qui s’imposera sera celle de la proportion : tel pourcentage de Noirs doit donner droit à telle proportion de présence dans les sphères de l’activité sociale et politique de la nation. Pour qu’il y ait justice sociale, cette présence ne devrait alors jamais être inférieure ni supérieure à cette proportion, sinon je ne vois pas quel intérêt il y aurait à proposer le pourcentage comme solution de l’injustice si c’est pour laisser fluctuer la proportion qui en serait l’application politique et sociale. Soit. Soit au pourcentage. Soit à la proportion. Seulement il y a un danger que tout le monde peut voir venir. Prenons un exemple, en 1967, j’ai pris « en pleine poire » ce passage discriminant de Heidegger : « La locution rebattue de « philosophie occidentale-européenne » est une tautologie. Pourquoi ? Parce que la « philosophie » est grecque dans son être même […] L’affirmation : la philosophie est grecque dans son être propre ne dit rien d’autre que : l’Occident et l’Europe sont, et eux seuls sont, dans ce qu’a de plus intérieur leur marche historique, originellement « philosophiques ». C’est ce qu’attestent la naissance et la domination des sciences. […] c’est pour cela qu’elles sont aujourd’hui en état de donner à l’histoire de l’homme sur toute la terre l’empreinte spécifique » (Martin Heidegger, « Qu’est-ce que la philosophie ? », in Questions I et II, col. « Tel », Gallimard, Paris, p. 321 ; trad. Kostas Axelos et Jean Beaufret). J’ai tremblé en lisant, moi (Castel JEAN) qui ne suis pas génétiquement et géographiquement de « l’Occident et l’Europe ». Dans cette affirmation de Heidegger, il y a une clôture, qui crée aussi un enclos d’extériorité et d’exclusion. J’ai, en effet, compris qu’un Noir, plus généralement un non Occidental et non Européen, ne pouvaient être que des pièces rapportées de cette prestigieuse « chose » grecque et occidentale qu’est la philosophie ainsi dite par Heidegger. Sous la plume de Heidegger -scalpel incisant le corps brillant de la philosophie pour y scruter, « à la Broca », des « aires » prédisposées-, j’ai reçu quelque pierre géante dans le jardin d’espoir qu’est la philosophie, où je venais alors de prendre un siège et de signer un contrat universitaire d’avenir.

2)                              Supposons maintenant qu’après demain s’installe en France une conscience politique dirigeante (disons xénophobe et raciste, pour ne pas dire davantage). Supposons qu’elle se rappelle ce passage de Heidegger et qu’elle constate que des Noirs –étrangers, par ethnie, par race et par géographie à la philosophie- non seulement enseignent cette philosophie qui appelait les Grecs, et les Grecs seuls, mais encore sont professeurs de philosophie en une proportion qui dépasse celle à laquelle leur pourcentage ethnique leur donne droit. Quel malheur attendrait ces Noirs ! Ce malheur serait de l’ampleur des conséquences discriminatoires de lois raciales nazies de Nuremberg. Eh ! Je veux être plus précis et vous faire, à vous Noirs de France, une confidence, que je chuchote à vos oreilles : je ne suis pas certain qu’il n’y ait pas actuellement présence disproportionnée, et « injuste », de Noirs dans diverses sphères de la vie française. Je pense concrètement à la poste, à l’hôpital, etc., que tout le monde peut voir en leur abondante présence « exogène » et surnuméraire de Noirs. Noirs de France, voici ce que vous préparent ceux qui, comme ce soir, s’engeignent à penser votre bonheur en croyant l’obtenir par un « comptage ». L’arithmétique des « statistiques », devenue proportion ethnique, c’est-à-dire « quota », nous prépare le malheur de notre présence surnuméraire en certains lieux de l’activité sociale. Ne tombons pas dans un piège dont l’innocence, l’incohérence ou le calcul intéressé de certains n’a pas conscience.

Maintenant pratiquons la dérision. Dérision et dérisoire ont la même étymologie. J’ai souvenir d’un Noir que j’ai rencontré à Daloa, en Côte d’Ivoire. Il était vétérinaire, formé à l’école d’Alfort. N’ayant aucune limite dans l’usage de son argent, il avait ses entrées et sorties en France, où il descendait, m’a-t-il dit avec ravissement et ostentation, dans des hôtels de luxe de toutes sortes. En France, ce Noir n’était donc victime d’aucune injustice sociale et politique, vu l’épaisseur de son porte-monnaie. Il doit exister d’autres Noirs semblables qui vivent aujourd’hui en France. A quoi sert de les « compter » parmi la « minorité visible » des Noirs ? Voilà, comptage dérisoire ; et dérision ! Continuons cependant de compter. Mais alors le Noir qui vit avec une Blanche, ira-t-on l’interroger chez lui  pour s’assurer de la justice dont il dont il profite dans son foyer mixte ? On sera aperçu entre temps, j’espère, que la mixité même de son foyer entame son état de « minorité visible ». Voilà, comptage dérisoire ; et dérision de celui qui signe ces lignes !

Non, Noirs de France, j’en suis un, soyons prudemment sérieux, c’est-à-dire solidement méfiants à l’égard des arguties et des disputes des élites noires qui, comme je viens (pour la énième fois) de l’entendre ce soir, demandent l’introduction des « statistiques ethniques » en France. Refusons cette fausse liberté, qui n’est que pour nous nuire.

‚ Ajout du  dimanche 10 mai 2009, 18h30.

Chose entendue aucours de l’émission « Ripostes » de Serge Moati, sur France 5 : Patrick Lozès veut des « statistiques de la diversité » issues d’enquêtes, de sondages d’opinion. Une des questions qu’il posera (il en a énuméré quatre) : « Est-ce que vous avez l’impression que la société française vous ressent comme X ou comme Y ? ». Patrick Lozès a osé proposer une telle question, dont la fin est, selon lui, la recherche de la vérité sur la réalité des discriminations françaises ! « Impression », « ressent », … c’est avec ça qu’on va chercher la vérité ? Inégalités fluctuantes, sans cause objective ! Règne absolu de la subjectivité ! Impossible de connaître une vérité avec ça ! Et puis, pourquoi river cette question à la seule « société française » ? L’enfant observant et déduisant sait, par son expérience propre, que quelqu’un ressent toujours quelqu’un d’autre comme X ou Y. C’est la vie de la conscience qui le veut ainsi (états de conscience : émotions, sentiments, passions). La philosophie vient ensuite examiner, de manière critique, la condition de possibilté de ce savoir enfantin. La bonne question eût donc été : Est-ce que vous avez l’impression que quelqu’un vous ressent comme X ou comme Y ? La réponse eût été universellement : « Oui » car tout le monde a l’impression que …, tout le monde ressent… On n’a pas besoin d’enquête ni de sondage, même savamment « concoctés » par Patrick Lozès, pour parvenir à ce « grand » résultat empirique. Tchuiiip ! Diable can'naille ! Scandaleux de venir « sortir » pareille fantaisie méthodologique à la télévision nationale française !

    Vendredi 11 avril 2009, 23h45 : « l’esprit du monde » en la Venise noire

        L’émission « Thalassa » vient de se terminer sur France 3. Ce soir, à Makoko, au Nigeria,  j’ai vu l’universel. J’ai vu « l’esprit du monde », non pas « assis sur un cheval », comme l’était Napoléon, quand le vit Hegel, le lundi 13 octobre 1806, dans Iéna occupé par les troupes françaises, mais « l’esprit du monde » enseignant sur l’eau, tanguant sur les vagues lacustres de ce que Thalassa a appelé La Venise noire. A Makoko, où se sont installés depuis longtemps des migrants béninois, on fait tout sur l’eau : assis dans sa pirogue, la marchande ambulante vend sur l’eau ses tissus, ses pagnes et toutes sortes de vêtements ; parcourant les méandres insalubres de ce cloaque né de l’océan côtier, la marchande de beignets de manioc vend sur l’eau.

A Makoko, enclave francophone du Nigeria anglophone, le ramassage scolaire se fait en pirogue. De la pirogue, on accède, en tanguant, à l’école construite sur pilotis. On fait l’école sur l’eau. Évidemment, comme ce quartier de Lagos est en zone sous-développée extrême, la pauvreté y est criante et la misère choquante, surtout celle qui affecte les enfants. Pourtant à Makoko que j’ai vu l’universel, « l’esprit du monde » à l’œuvre, produisant le positif qui conduit à la liberté. En effet, la jubilation de ce maître d’école qui, en terre anglophone, enseignait les mathématiques en français, avait quelque chose d’exaltant, de communicatif, quelque chose d’intellectuellement beau. Une leçon dévouée, communicative et sublime. J’ai vu alors, tel « Achille aux pieds légers », l’universel courir de la tête bien faite d’un maître d’école à de petites têtes africaines qui ne demandaient qu’à être remplies ; il allait d’une bouche, celle d’un instituteur heureux qui raisonnait de Pythagore et d’Euclide, jusqu’à ces petites oreilles africaines qui, dans cet îlot francophone du Nigeria anglophone, ont déjà appris ce qu’est un carré, la surface de ce quadrilatère, la table de multiplication. Quand, à des fins pédagogiques, leur maître interrompait la fin de sa phrase, les élèves la terminaient en donnant les définitions et les explications attendues. Oui, à Makako, malgré le dénuement désolant des enfants, la raison, par l'école, menait le cheval bondissant des petits doigts qui se levaient pour répondre aux questions de leur maître. La connaissance rationnelle se servait de la langue française pour porter, d’une rive à l’autre de l’océan atlantique, en terre anglophone, les fruits de l’esprit et de l’espoir. L’universel réunissait, unifiait, planifiait une « terre des hommes » de la connaissance. Transmission joyeuse du savoir par la raison et par les sciences ! L’école, là encore, affichait sa victoire, toujours assurée, contre l’ignorance et l’obscurantisme.

        Jeudi 14 mai 2009 : Le téléfilm Aïcha (2008) de Yamina Benguigui

        Si vous voulez en savoir plus, lisez Platon

        Hier soir, Yamina Benguigui a occupé la télévision par un très beau téléfilm ethnographique, Aïcha, dédié à la « communauté maghrébine » de la banlieue parisienne, cette communauté qui « va en France » quand elle « franchit le [boulevard] périphérique » pour aller à Paris. Aïcha, le personnage éponyme du film, est remarquablement belle, de la beauté maghrébine habituelle dans son enracinement originel, teinté, méditerranéen. Mais ce qui m’a surtout touché dans ce film, c’est cette réplique tragique de son fils à monsieur Bouamaza qui vient d’annoncer à la famille le voyage de retour définitif « au pays », l’Algérie. Ce père, « intégré » en France, n’a cependant jamais cessé d’être algérien au plus profond de son déracinement. Voilà que, déçu par le soupçon que sa fille Aïcha fréquente Patrick, un « Français français », il déclenche le drame dans le foyer : « […] je vous ramène dare-dare en Algérie […] Allez chercher vos papiers français. Vos papiers ! ». A quoi le fils, furibond, répond par ces mots terribles, terrifiants même pour qui est sensible au statut intime d’immigré et aux émotions imprévisibles des jeunes Maghrébins (et Noirs) de France : « […] Papa, c’est criminel, on n’a rien fait [...] ». Pour moi, cette séquence fut le moment de tension extrême du film, la clef de l’illustration du drame intérieur de l’immigration dans certains foyers de France. On eut tout, à cet instant de l’éloquence du téléfilm : les larmes d’Aïcha, enfermée dans sa chambre pour fuir les claques de son père qui l’a vu monter dans la voiture de Patrick ; la voix, forte et volumineuse de la colère de « la honte », du père de famille autoritaire ; la désolation de madame Bouamaza, toute désemparée par cette décision exécutoire du chef de famille ; le tragique constat, fait par le fils et l’autre fille des Bouamaza, d’une injuste migration vers l’Algérie qui vient de leur tomber dessus, alors que le fils est en deuxième année de BTS ; etc. Là, dans cet écheveau d’échanges entre le père, la mère, le fils, la violence régna sans partage, on pouvait pleurer.

Par cette phrase, le dialoguiste d’Aïcha tomba juste. Il fit dire en peu de mots ce qui fait problème, à condition que le spectateur eût l’oreille sensible à l’entendre. Le retour au pays est prononcé comme une sanction disciplinaire par le père (contre la dépravation française de sa fille), à la manière d’une exclusion d’un cours ou d’un établissement scolaire ; l’annonce de ce retour est vécue comme une punition par le fils (pour faute de mœurs commise par Aïcha qui se francise trop) ! La position de ce jeune Maghrébin, reprochant à son père de se servir de l’Algérie et du retour définitif en Algérie comme sanction et punition, est révélatrice d’une posture incommode que traduisirent à la fois le silence de la sœur cadette et le seul propos grossier du film, prononcé par le fils : « […] c’est dégueulasse. Merde ! ». Toujours est-il que sa phrase -« […] Papa, on n’a rien fait »- me ramena à ce que j’ai écrit dans ce blog politique, le mercredi 15 octobre 2008 (voir ci-dessus), à propos de certains jeunes Maghrébins de France, le lendemain du scandale de la Marseillaise sifflée au stade de France. L’objection, très juste, du jeune homme à son père me fit aussi penser à cette énigme enfantine grecque que j’ai lue dans Platon : « un homme qui n’était pas un homme vit sans le voir un oiseau qui n’était pas un oiseau, et lui lança sans la lui lancer une pierre qui n’était pas une pierre » (Si vous voulez en savoir plus, lisez Platon, République V, 479c – 479d ; lisez surtout la note d’Émile Chambry dans l’édition bilingue des Belles Lettres). Il en est donc ainsi : certains jeunes Maghrébins (et Noirs) de France se positionnent dans l’interstice flou entre ce qui est et ce qui n’est pas, une autre manière de dire qu’ils ne sont nulle part, ne sont arrimés à aucune rive identitaire stable et certaine. Psychologiquement, ils sont entre l’être et le non être, mais sont là où, en réalité, seuls l’être et l’imaginaire se battent, puisque, par définition, le non être n’est pas (en tout cas, en suivant Parménide) ou ne peut être que par son double, c’est-à-dire par l’apparence, le faux-semblant. Quand leurs pères disent à ce jeunes Maghrébins qu’ils doivent « rentrer au pays », ils sont secoués car ils ne peuvent même pas s’imaginer être dans le pays que leur désignent leurs pères, vu qu’ils sont déjà là où ils sont, en France, mais où ils ne sont pas réellement, parce que, dans le regard de l’autre, ils ou elles s’appellent Nedjma, comme dans le film. Ce nom gêne, semble-t-il (c’est, en fait, la réalité !), pour la recherche d’un emploi, même si Nedjma a cinq années universitaires derrière elle… Quand, à l’inverse, tel braillard xénophobe leur dit de « rentrer chez eux », ils ne peuvent même pas comprendre le début du commencement de ce retour forcé puisqu’ils ne sont pas nés et n'ont pas grandi là où il leur commande de retourner mais où, en réalité, il sont pourtant imaginairement présents à cause de la référence identitaire (communautaire) dont ils ont hérité par l’éducation et l’histoire.

J’en étais là dans mes pensées et mes réminiscences des trouvailles de Platon, pendant que les images d’Aïcha défilaient sur l’écran. Le téléfilm, continuant sa narration, fit tomber Aïcha sur le quai de la gare d’Austerlitz, juste au moment où elle devait monter dans le train,dont les portes se fermaient et qui commençait à rouler vers Rodez. Cette chute, dont on aremarqué le danger, était le moyen qu’inventa la jeune fille, à la toute dernière minute, pour échapper à un mariage communautaire ou communautariste qui devait être scellé dans le sud de la France. Le coup de fil d’amoureuse native qu’elle donna plus tard à Patrick, le Français « de souche » dont la vue déclencha l’ire de son père, montra que l’amour avait fini par vaincre la rancœur, la rancune, la vengeance et l’histoire. Le cœur battant la chamade, la joue exprimant l’émotion du premier rendez-vous amoureux, Aïcha montra qu’elle venait de choisir Patrick et la vie. Elle rompit de fait la barrière communautariste. Heureusement ! Plus tard, on verrait Aïcha et Patrick qui se tiennent la main dans une escapade d’amoureux de toute beauté, que le ralenti de la caméra augmenta. En tout cas, le mariage communautaire n’aura pas lieu. La liberté, sauve une fois encore, a vaincu la tyrannie des bourreaux !

Hier soir, sur l’écran de France 2, le drame était total à tous les âges de la communauté algérienne de France. Merci à Yamina Benguigui pour cette ethnographie esthétiquement sans faille, y compris par ses notes de musique. D’ailleurs curieusement, à ma grande satisfaction cependant, depuis qu’on a demandé à la télévision publique française de ne plus recevoir d’argent privé de 20h35 à 06h00 du matin, la qualité des émissions de cette tranche d’heures n’a fait que croître en se diversifiant. Et surtout les images répétées des « spots » publicitaires ne viennent plus pénétrer subliminalement mon esprit, ma conscience, ma mémoire. Du lundi au vendredi, de 20h35 à 22h30,  je prends désormais plaisir -sur France 2, France 3, France 5, en plus d’Arte- à regarder des émissions qui, par leur contenu documentaire, la qualité de leur composition ou leur originalité propre, invitent le spectateur à réfléchir. Je ne « me couche pas idiot ». Il ne faudrait pas que, dans quelques années, un vote de l’assemblée revînt sur cette décision et nous fît revenir aussi aux médiocrités des « prime time » de la télévision publique de jadis, lorsque, pour former sa grille des programmes, elle imitait follement, et par trop, les chaînes de l’argent.

       Dimanche 7 juin 2009 : Passant de la grammaire à la logique, je dirais que ce soir, vers 21h45, sur France 2, madame Marielle de Sarnez, haute personnalité du MoDem de monsieur François Bayrou, a inventé un cuir de logique, que dis-je ! un pataquès dans le domaine des concepts. Elle a dit que le vote français à l’élection européenne était « un vote apolitique ». Je voudrais qu’un prof de philo développât l’ontologie qui fonderait cette fiction des essences de la politique. Moi, héritier sans réserve de la Révolution française, j’ai seulement appris que la convocation constitutionnelle du citoyen à une élection et le vote libre de celui-ci étaient les moments supérieurs de la politique. Ce sont des actes publics qui donnent une identité propre à la démocratie représentative, sous laquelle nous vivons en France. Moi, je pensais donc « naïvement » que j’avais accompli un acte politique ce matin en déposant dans l’urne de ma petite commune mon bulletin de vote librement choisi. J’étais persuadé que mon vote était politique. Eh ! bien, non. Je viens d’apprendre que mon vote de ce dimanche matin était apolitique. « Vote apolitique », l’expression est une contradiction, une antilogie, comme disent les logiciens. Si l’âge baroque n’avait pas laissé tant d’œuvres esthétiquement indépassables, j’aurais sacrifié à l’usage péjoratif qu’on entend souvent les contemporains faire de l’épithète « baroque », et je dirais que l’expression de madame de Sarnez de ce dimanche soir est baroque (encore que je puisse rappeler que barocco  signifie en portugais perle irrégulière).

Lundi 22 juin 2009 : Versailles, 230 ans après, a régressé

Nous sommes aujourd’hui le 22 juin 2009. Le 23 juin 1789, dans la salle du Jeu de Paume, un député -il s’agit de Bailly- dit au marquis de Dreux-Brézé, qu’envoya le roi intimider les états généraux : « La nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordres », que le marquis était chargé de  dire au roi. Cet après-midi de 2009, un président de la Ve République, en « monarque » pieuvre, est venu à Versailles donner message ainsi que direction politique aux mandataires de la nation. Deux cents trente ans après le serment du Jeu de Paume, à un jour près, une grande conquête de la démocratie représentative, a vacillé dans le clos réfléchissant de l’immense galerie de glaces. Car un démocrate comme moi, formé à l’école de la séparation des pouvoirs, a du mal à suivre (aux deux sens de ce verbe) le théâtre versaillais de cet après-midi. Voilà un président de la république française –non pas d’une république de farce et pacotille, mais de la république française-  voilà donc un président français contemporain qui s’invite chez des gens –des députés, qu’il a convoqués en Congrès à Versailles !- pour leur parler mais en leur disant avant même de prendre la parole : Vous n’avez ni le droit de me répondre ni, encore moins, le droit de critiquer devant moi ce que vous venez d’entendre, vous les élus de la nation ! Je peux vous parler non dialoguer avec vous. La constitution française lui donne ce droit. Là est cependant le problème car la situation peut faire rire ou même faire peur. Il suffit de savoir que ledit président de la république peut, sitôt rentré au palais de l’Elysée, signer un acte de dissolution de l’assemblée, si entre-temps, tel Chirac en 1997, un calcul politique risqué lui a fait miroiter la possibilité d’une légitimité qui passerait par une assemblée majoritairement « à sa couleur politique ». Théâtre obscur des actes fondamentaux de la politique de la nation, théâtre comique, « opera buffa » de ce qui doit toujours être « opera seriosa ». Le rire peut aussi être triste :

« Quelle mâle gaieté, si triste et si profonde

Que, lorsqu’on vient d’en rire, on devrait en pleurer ! ».

(Alfred de Musset, Une soirée perdue).

Mercredi 24 juin 2009 : une image d’archives nazie

Je suis bouleversé par ce que je viens de voir sur Arte en regardant L’attentat contre Hitler, un docu-fiction de Hans-Erich Viet et Hans Christoph Blumenberg. La barbarie nazie a produit une image d’horreur que mon imagination n’aurait jamais mise devant moi. Un SS vient de séparer un enfant de sa mère. L’enfant titube à s’efforcer de suivre sa mère, que tire puis pousse le militaire vers un groupe d’adultes (déjà séparés de leurs proches). L’enfant tombe, se relève, s’élance sur les traces de sa mère. Le SS, intercalé entre lui et sa mère, le saisit, le repousse. Il tombe de nouveau, se relève de nouveau et reprend sa marche fluctuante tendue vers sa mère …, le docu-fiction passe à une autre séquence. L’enfant devait avoir un peu plus de deux ans. Mon petit-fils a deux ans et demi. Cette image affreuse m’a doublement bouleversé.

Jeudi 25 juin 2009 : Michael Jackson est mort ! Je l’ai appris vers 23 heures, en lisant la page d’accueil d’Orange, fournisseur d’accès à l’Internet. La théorie freudienne de la sublimation est là pour nous apprendre ce que l’art doit à la souffrance du refoulement de l’artiste. Je glisse dans la note de ce soir une longue citation de ce très grand Sigmund Freud : « On était ainsi conduit à aborner l’analyse de la production littéraire et artistique. On reconnut que le royaume de l’imagination était une « réserve », organisée lors du passage douloureusement ressenti du principe de plaisir au principe de réalité, afin de permettre un substitut à la satisfaction instinctive à laquelle il fallait renoncer dans la vie réelle.  L’artiste, comme le névropathe, s’était retiré loin de la réalité insatisfaisante dans ce monde imaginaire, mais à l’inverse du névropathe il s’entendait à trouver le chemin du retour et à reprendre pied dans la réalité. Ses créations, les œuvres d’art, étaient des satisfaction imaginaires de désirs inconscients, tout comme les rêves, avec lesquels elles avaient d’ailleurs en commun le caractère d’être un compromis, car elles  aussi devaient éviter le conflit à découvert avec les puissances de refoulement » (Freud, Ma vie et la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1968, p. 80). Pour avoir tant donné en chanson et en danse, et sous la forme qu’il leur a imprimée, Michael Jackson a dû beaucoup souffrir et produire des œuvres sur le mode du « compromis ». Quel était le « conflit [de Michael  Jackson] avec les puissances de refoulement » ?

Vendredi 26 juin 2009, 08 h 28 : Alain Finkielkraut est au micro de France Inter. Sur le refus de la loi Hadopi et les tribulations du droit d’auteur en France, il a raison ; ce qu’il vient de dire est ce que pense : quand la France n’est plus capable de consolider le droit d’auteur, c’est le monde qui marche à l’envers, c’est la création intellectuelle, esthétique et l’invention technique qui sont en danger. En revanche, sur Michael Jackson, Alain Finkielkraut est resté tel qu’en lui-même, chaque fois  qu’il lui arrive d’être décevant à la radio ou à la télévision. Certes il a mis Michael Jackson au tombeau par la formule (connue) de fosse commune : « La mort d’un homme est toujours triste ». L’homme mort Michael Jackson, oui, mais qu’en est-il de l’individu mort Michael Jackson, le sujet ? En une courte phrase librement assassine –« un homme qui pour moi n’est rien »- l’auteur de La défaite de la pensée a déconsidéré, sans nuance, la dépouille planétairement adulée de Michael Jackson. C’est « du Alain Finkielkraut » sur mesure, l’excommunicateur sans nuance, celui qui est rétif au pardon, celui qui ne donne pas le viatique. C’est comme ça. Ce Finkielkraut-là ne m’étonne plus mais, pour céder, une fois, à la nuance, à la radio, il pourrait concéder de regarder du côté de Joseph « Joe » Jackson, le père de Michael, en relation avec la citation de Freud qui apparaît dans la note du 25 juin de mon journal. Alain Finkielkraut pourrait y découvrir les sources, à défaut des causes, du « compromis » de Michael Jackson, le fils défiguré du corps et de l’image du père, et qui ne fut pas « rien » dans le monde.

Vendredi 28 août 2009, 08 h 58 : Ce matin, sur France Inter, les auditeurs attentifs ont dû, comme moi, prendre conscience d’une "révolution" dans la parole politique : pour la première fois, depuis mai 2007, un politicien invité à cette radio a occupé quarante minutes d’antenne (de 8h20 à 9h00) sans jamais prononcer le mot Sarkozy. Nous devons cette « innovation », attendue depuis longtemps, à Jean-Luc Mélenchon, qui a exposé et débattu de problèmes de fond généraux et importants pour la décision politique. En voilà donc un qui ne fait pas d’antisarkozisme "pavlovien" et ne fait pas de Sarkozy une muleta quotidiennement agitée ! En « idéologue et philosophe », a-t-il dit, Mélenchon a abordé des aspects de doctrine tant politiques qu’économiques ou philosophiques. Enfin quelqu’un qui a compris que l’antisarkozisme ne peut pas tenir lieu de programme ou servir à cacher l’indigence d’idées politiques originales. Dans l’un ou l’autre cas, des échecs électoraux cuisants sanctionnent ceux qui commettent cette bévue politique. Certes on peut ne pas épouser le procédé d’argumentation de toutes (ou la plupart de) ses thèses mais au moins Jean-Luc Mélenchon aura-t-il impliqué sa personne dans la défense d’un corps d’idées généreuses qui ne se définissent pas à partir ou en fonction de gloses, de supputations ou d’inférences faites à la suite des inspirations de Sarkozy.

Vendredi 11 septembre 2009, 8 h 25 : Ségolène Royal vient de gratifier les auditeurs de France Inter de cinq minutes sublimes d’analyse politique. Ce fut très brillant, percutant, efficace. J’adhère entièrement à ce qu’elle a dit contre la « taxe carbone », ce luxe sorti un jour de la tête d’un homme, qui, vraisemblablement n’a jamais eu à relier, pour aller travailler, deux villes de grande banlieue mal desservies par les transports en commun. Or pour aller d’une ville à une autre de ces banlieues qui prolongent les grandes métropoles, il y a mille et mille conditions et contraintes qui imposent au citoyen, pourtant libre, le choix de la voiture plutôt que l’utilisation des transports en commun.

Ségolène Royal a mûri. Ce matin, elle a fait des analyses véritablement politiques, qui tranchent avec les incantations moralisantes ou les envolées « maternantes » de ses discours de candidate de 2007.  La politique est une « spécialité » de la vie collective, elle ne peut être exercée ni comme le fait « un bon père de famille » ni comme le fait une « bonne mère de famille ». Le politicien est mû par son démon propre (le δαίμων grec et/ou le diabolus latin prégnant de la chrétienté médiévale). Ce matin, Ségolène Royal m’a semblé avoir rencontré ce démon, que François Mitterrand rencontra jadis, comme d’autres, qui ont réussi en politique, l’ont rencontré avant lui ou le rencontreront, après elle, pour vaincre et réussir. Je me préparais à écrire et à publier dans ce blog une désapprobation argumentée de cette « taxe » réflexe qui ne changera rien au comportement « pétroléovore », par nécessité, des Français, lesquels s’en accommoderont assez vite comme d’habitude, toujours par nécessité, comme ils ont su le faire pour toutes les autres taxes semblables. Il n’y a pas à espérer, à force de les taxer, une « modification du comportement des Français » devant les énergies fossiles, tout simplement parce, paradoxalement, beaucoup de Français ne peuvent pas faire autrement que chercher à sauver leur liberté par l’usage contraint de la voiture (pour le travail, pour les loisirs, pour voyager à un prix qui convienne à leur budget). Ma position va dans le même sens que celle de Ségolène Royal. Il n’y a donc pas lieu de redoubler son propos du mien, sauf à citer dans le site ces cinq minutes remarquables qui m’ont impressionné par leur maîtrise, leur cohérence, leur justesse et l’assurance avec laquelle elle a argumenté sa critique. En voici qualques extraits : « D’abord [la taxe carbone], c’est un impôt nouveau […]. C’est un impôt injuste […]. Aujourd’hui le gouvernement vient de frapper tous le Français et notamment les Français qui travaillent  […] C’est un impôt un peu vicieux  […]  C’est contradictoire. On ne peut pas dire : on prend un impôt que l’on rend  […] Il va se retourner contre l’écologie  […] Il faut que l’écologie apporte du pouvoir d’achat aux gens […] Aujourd’hui […] il faut que l’écologie soit synonyme de pouvoir d’achat  […] Il faut développer l’industrie de la voiture automobile électrique […] une politique de l’offre pour que les consommateurs aient le choix ». Mon adhésion à ces propos est totale.

J’ajoute cependant cette remarque. Je me suis livré plusieurs fois à un exercice de comptage : je me suis mis à des carrefours de grande fréquentation automobile de différentes villes et j’ai observé que huit à neuf voitures sur dix n’ont que le conducteur à bord. Des petites, des moyennes et des grosses voitures ! En toute honnêteté, je m’inclus dans ce comptage car je fais partie des utilisateurs « contraints » de la voiture pour mes déplacements d’une ville à une autre (pour le travail, les courses, certaines démarches administratives, la culture, les loisirs). Les voitures qui circulent sur nos voies publiques et dont les citoyens ont besoin (« besoins sociaux », au sens de Malinowski) sont trop grosses, inutilement grosses. Au lieu de taxer ces automobilistes qui, comme moi, « n’ont pas le choix » (au sens de Ségolène Royal), pourquoi ne pas intéresser les constructeurs automobiles à construire des voitures moins volumineuses, moins puissantes parce que moins consommatrices de pétrole et qui conviennent -suffisent- au déplacement d’un seul usager ? Vingt pour cent des voitures pourraient alors être construites pour les besoins de ceux qui seraient en nombre dans l’habitacle : famille, passagers d’un taxi, voitures co-achetées en vue du co-voiturage, etc. J’ai une idée de la solution : les scooters à trois roues qui circulent aujourd’hui dans les villes et entre les villes pourraient être le noyau primitif de l’évolution technique de la voiture comme mode de transport dominant, consolidé et irréversible. Une telle voiture aurait évidemment quatre roues et pourrait dériver des actuels quads de la poste française. En raison de leur volume réduit, ces nouvelles voitures, au petit format, seraient de véritables voitures personnelles, moins lourdes, moins nerveusement dissipatrices d’énergie, moins polluantes. D’une manière générale, je pense que l’État doit, par tous les moyens, inciter les constructeurs automobiles à faire évoluer la voiture en suivant la même « courbe » que celle qui a été parcourue par le téléphone et l’ordinateur. Le téléphone a évolué vers le téléphone individuel et personnel (le mobile), l’ordinateur est en train d’évoluer vers l’ordinateur individuel et personnel (le portable). En effet, quelqu’un parle toujours à quelqu’un au téléphone, on est toujours seul devant un ordinateur. A chacune de ces transformations d’état de l’objet technique, celui-ci a été miniaturisé. Il reste donc à faire en sorte que la voiture, qui concrètement transporte aujourd’hui un seul individu, convienne à l’usage individuel et personnel qui en est devenu courant, mais c’est à condition qu’on ne lui laisse pas les prétentions de confort, voire de luxe, et la puissance mécanique (grande consommation de carburant) d’une voiture conçue pour plusieurs personnes. Remplacer le moteur à essence par le moteur électrique n’est qu’une échappatoire administrative simplement propre à déplacer le problème, non à le résoudre, si, dans le même temps, on  conserve le gabarit et les fonctionnalités des automobiles contemporaines. Non, à l’usage qu’en font ceux qui en sont propriétaires, la voiture est devenue irréversiblement individuelle et personnelle, mais avant que sa contenance ne fût techniquement réduite à la dimension d’une personne. Il est temps de la miniaturiser, elle aussi. Par ailleurs, si l’électricité est courtisée par beaucoup pour venir remplacer l’essence, et ce, à grande échelle, il faudra toujours et nécessairement produire l’électricité nécessaire à fournir l’énergie que produit actuellement l’essence, si la masse à déplacer demeure la même. Dès lors, si la force qui doit déplacer cette (grosse) masse est la même, je ne vois pas comment l’énergie nécessaire à ce mouvement pourrait ne pas être algébriquement la même aussi, que l’origine de cette énergie soit « l’énergie fossile » ou l’électricité. Ensuite vient cette question : Faut-il sérieusement attendre de l’électricité « solaire » qu’elle fournisse cette très grande quantité d’énergie, si les voitures individuelles demeurent aussi grosses que celles qui circulent aujourd’hui ? Voire ! Certes ce que vous venez de lire n’est pas dans l’air du temps, je le sais, mais je l’assume sans peur, car, en l’écrivant, je ne veux pas autre chose que préserver le mouvement de liberté d’usage d’un objet technique par son utilisateur, tout en réduisant très sensiblement la consommation de carburant, et d’énergie en général, de la voiture.

Pour en revenir à la « taxe carbone » et résumer ma position, je vois dans cet impôt un acte (certainement pas le dernier) des « recettes et perceptions » qui porte, propage et démultipliera à court terme une très grande injustice française faite par l’imposition : ceux qui sont contraints de « prendre leur voiture » paieront les pots cassés. Nombreux sont ceux qui, le matin et le soir, sont contraints de consommer une quantité non négligeable d’essence pour aller « gagner leur pain quotidien », faire leurs courses ou profiter des loisirs. Ils sont ceux qui, par exemple, pour aller de Congis-sur-Thérouanne (domicile) à Ozoir-la-Ferrière (travail) n’ont pas d’autre choix que la voiture, ou alors ils « laissent leur santé » dans la durée inhumaine de leur trajet domicile-travail en transports en commun. Eux seuls sentiront le poids de la « taxe carbone » peser sur leur porte-monnaie. Or ceux-là sont aussi ceux qui ont de faibles gains, des ressources fragiles. Et pour les « punir », on leur inflige une « taxe » ? Non, je n’ai pas l’habitude de cautionner l’injustice…

Ségolène Royal a rappelé ce matin qu’en 2007 elle a été la seule des candidats à la présidence à ne pas avoir signé la « taxe carbone » lorsque, dans le grand théâtre électoral, Nicolas Hulot, dans la position de la « diva » courtisée et difficile, la mettait en scène en discourant sur son « pacte écologique », qu’elle a cependant signé à l’époque. C’est tout à son honneur que d’avoir vu juste, c’est-à-dire d’avoir vu venir l’injustice.

Mardi 22 septembre 2009 : Cé ça’n fait na'p payé

Le 22 septembre 1957, François Duvalier fut élu Président de la République d’Haïti par les Haïtiens. J’ai des raisons scandaleuses de m’en souvenir toujours (voir la note du 22 octobre 2007 de cette page web). Le médecin président inventa le corps sinistre des tontons macoutes, terreurs paramilitaires en dril bleu ; d’authentiques haïtiens. Puis ce fut le 30 avril 1961 : François Duvalier, qui s’imposa candidat unique aux électeurs, avant la fin de son mandat, se fit réélire Président de la République d’Haïti par les Haïtiens. Quand vint le 14 juin 1964, François Duvalier choisit, lui, de devenir par référendum « Président à vie » de la République d’Haïti, après que l’Assemblée Nationale eut décrété, le 23 avril, la réécriture de la constitution de 1957 d’Haïti en vue de cette présidence à vie. Auparavant, il y eut, évidemment, mascarade politique de grande ampleur, fanfaronnade populiste risible, celle-là même, comédie de pacotille, qui fut montée, jouée, déclamée, en de discours délirants d’authentiques Haïtiens, par l’Assemblée nationale et les « forces vives de la nation » détentrices d’une puissance dérisoire digne du rire sardonique. Plus antérieurement, le 1er avril 1964, l’armée d’Haïti, par le discours du général Constant, jura fidélité et obéissance à l’homme au chapeau haut-de-forme de Baron Samedi. On vécut ensuite et eut peur sous le ronron sanguinaire habituel d’une dictature… Le 18 novembre 1970, Jour des Forces armées d’Haïti, le fils, Jean-Claude, de dix-neuf ans, reçut le salut des militaires devant le Palais national, en présence du père. Le 31 janvier 1971, le père fit adopter par référendum les amendements constitutionnels, votés par l’Assemblée nationale, qui réduisirent à dix-huit ans l’âge minimum d’un Président haïtien. Un fait d’Ubu malade ! Le 21 avril 1971, François Duvalier mourut, ce qui réjouit, au Quartier latin, le Paris plein d’espoir des étudiants haïtiens. Le 22 avril 1971 –continuité de l’État oblige, doublée d’une exécution testamentaire honorée par des Haïtiens !- son fils de dix-neuf ans, Jean-Claude Duvalier, désigné tel par son père vivant, a été nommé Président de la République d’Haïti. Ledit fils prêta serment, en ce petit âge d’inexpérience innocente, devant de grands Haïtiens éclairés, instruits, expérimentés et conscients. Le 7 février 1986, Jean-Claude Duvalier fut renversé, partit vers son exil parisien négocié, puis se dispersa dans l’Hexagone, qui est la « patrie des droits de l’homme ». Ce fut ensuite un déchoucage massif des tontons macoutes qui furent mutilés, émasculés, pendus, brûlés vifs au supplice du Pè Lebrun, par des Haïtiens. Tel est le passé simple de près de tente années de pas en arrière d’un petit pays qui n’a jamais vraiment pris le vent fort du progrès politique, social et économique. Reconnaissons cependant que tout fut fait entre Haïtiens et par des Haïtiens. Qu’on ne vienne point me dire que la cause et la faute des malheurs d’Haïti, ce sont les Français, l’Amérique et les « Blancs » : « Cé ça’n fait na'p payé ».

Mercredi 7 octobre 2009 : « La mauvaise vie »

On fait du bruit, depuis deux jours, autour de Frédéric Mitterrand, l’actuel ministre français de la Culture. Moi, j’avoue que j’ai été surpris d’apprendre la nomination de Frédéric Mitterrand comme directeur de l’École française de Rome, ce lieu de haut prestige de la domination multiséculaire de la culture française dans le monde. Davantage surpris, quand Frédéric Mitterrand fut nommé ministre de la République par le Président Sarkozy, car il ne devait pas ignorer ce que le neveu « inclassable » de François Mitterrand avait écrit et assumé à titre d’homme et d’écrivain quelques années auparavant. Pourquoi cette surprise ? Parce que j’avais entendu Marc-Olivier Fogiel lire à la télévision française, il a environ cinq ans (le 20 mars 2005), à une heure de grande écoute, ce passage de La mauvaise vie, le livre que venait de publier l’actuel ministre de la Culture : « […] dans chaque club, les garçons se tiennent sur la scène très éclairée, le numéro est accroché à l'aine en évidence à l'heure la plus chaude quand la salle est pleine à craquer. Les clubs présentent ce que l'on appelle le sexy show qui se termine immanquablement par "l'enculage" d'un travesti dans une ambiance de rigolade généralisée ». Si moi, je le savais, le Président Sarkozy ne devait pas l’ignorer. Et je peux m’étonner qu’une polémique autour de la « moralité » de ce livre ait mis tant de mois à occuper les medias français. Frédéric Mitterrand a acquiescé après la lecture de cet extrait. Je n’ai pas jugé utile de lire son livre et la narration qu’il y a faite, dans un de ses chapitres, de la matière que se donnent à l’étranger les pulsions sexuelles de son auteur. Je n’ai pas compris, en regardant l’émission de Fogiel, qu’il s’agissait de pédophilie. J’ai compris que Frédéric Mitterrand profitait de ses voyages touristiques là-bas pour s’offrir de jeunes « mecs » en usant des normes de la « sexualité » tarifée, ce que, dit-on, d’autres hommes ordinaires « occidentaux » font, en y consacrant quelq