La conférence de Meaux sur le vaudou haitien
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La conférence de Meaux sur le vaudou :

le vaudou haïtien (1)

(Vendredi 18 janvier 2008, 18 h 30)

Par Castel JEAN

Castel JEAN au début de la conférence sur le vaudou

 

Observations

- Ce que peut comprendre un Haïtien quand il entend les jeunes Français parler de bijoux ethniques vaudous : en réalité, il ne comprend rien car il ne reconnaît le vaudou –son vaudou- dans les artifices qu’il voit au cou des jeunes filles ou à leur poignet.

- La très dense information consacrée au vaudou aujourd’hui (et depuis fort longtemps d’ailleurs). Par exemple, le site Internet de Google affiche 373 000 occurrences du mot "vaudou". Ce chiffre est un indicateur qui renvoie à une réalité : traiter le vaudou de manière exhaustive prendrait des heures et des heures. Dans le délai d’une heure et quart de conférence, je me restreindrai à vous parler, succinctement, de la diversité du vaudou (son origine, ses aires géographiques principales) et, plus amplement, du vaudou haïtien (son originalité, quelques unes de ses particularités : les louas, le zombie…).

-  Je développerai donc (restriction de mon objet) le plan suivant :

I)      L’histoire et la géographie du vaudou

II)              Le vaudou et la politique. La  cérémonie du Bois Caïman : le vaudou et la formation de la nation haïtienne.

III)           Le vaudou haïtien, la vie et la mort. Le vaudou est-il une religion ?

IV)           Le  vaudou et l’économie des Haïtiens

V)               Le vaudou et l’art en Haïti :

- la peinture :

- la musique 

- la littérature 

 

I)                La géographie et l’histoire du vaudou

A) Les aires principales du vaudou aujourd’hui :  

1) L’Afrique : le Bénin (l’ancien Dahomey), le Nigeria, le Togo, la Guinée, etc. En général, l’ancienne « côte des esclaves ». Le mot que l’on y entend est celui de vodun ou vodoun. Les ethnies majeures du vodoun africain sont : les Fon (ou Fong), les Allada, les Yoruba. Abomey et Ouidah (Dahomey) sont aujourd’hui deux sites de référence pour remonter aux sources du vaudou de la « disapora » noire.

2) L’Amérique : le Brésil, essentiellement où le vaudou prend le nom de candomble (de macumba, aussi). L’État de Bahia : la ville de Salvador de Bahia (« Bahia l’Africaine », la surnomme-t-on) est un site de référence. Les rites et le vocabulaire vodoun africains y sont conservés avec une grande pureté.

 Moins important, en Amérique du Nord, est le vaudou de la Nouvelle Orléans… Il y est résiduel, presque anecdotique, mais existe.

3) Les Antilles

Cuba : la santerίa

Haïti : le vaudou haïtien.

 

Nota 1 : Il existe un vaudou maghrébin : le gnaoua. Georges Lapassade Essaouira écrit que « Les Gnaoua sont des musiciens afro-maghrébins dont la culture est issue de la déportation esclavagiste  […]. Les musiciens […] chantent […] les devises des entités surnaturelles : celles des saints de l’islam maghrébin et celles des entités dites soudanaises, les mlouk (melk au singulier), qui correspondent aux loa du vaudou haïtien, aux  rab  du ndöp wolof, aux  zâr  du culte éthiopien qui porte ce nom ». (Georges Lapassade Essaouira, in Zellige, N° 3, octobre 1996. © Service Culturel, Scientifique et de Coopération de l’Ambassade de France au Maroc). On apprend aussi, dans cet article éclairant, que le gnaoua présente un « rite de possession »  mais « ne comporte pas de transe ».

Nota 2 : La conséquence orthographique française et francophone de la réalité qui nous réunit ce soir : vodun, vodoun (pour l’Afrique) ; vodou (Haïti « intérieur) ; vaudou (France et Haïti « extérieur »). Je n’ai pas encore examiné la situation  orthographique de la Belgique et celle du Canada. Je m’efforce de toujours écrire vaudou.

B) L’existence de ces lieux du vaudou est le résultat de l’histoire : la traite européenne des esclaves noirs et le « commerce triangulaire » sont connus. Deux lieux de mémoire du départ d’Afrique : l’île de Gorée (Sénégal), la ville de Ouidah (au Dahomey, aujourd’hui le Bénin). Cette conférence n’est cependant pas un cours d’histoire…

 Je rappellerai néanmoins qu’il a existé aussi une traite arabo-musulmane des esclaves africains et une traite interafricaine. Pour ne prendre que trois auteurs connus, voir Marc Ferro, Louis Sala-Molins, OlivierPétré-Grenouilleau.

        C) Une remarque importante :

Les Africains disent le vodoun et les vodoun.  Comme, dans l’Afrique traditionnelle, les choses, leurs noms et les représentations n’ont pas sensiblement bougé, il est aisé d’entendre et/ou d’observer aujourd’hui cette différence qui existait déjà au XVIe siècle africain (et avant). Récemment, en 1992, à Ouidah 92, on pouvait entendre les Africains traditionnels nommer clairement cette différence du singulier et du pluriel. A Ouidah, le vodoun est le dieu, les vodoun sont des dieux plus proches de l’homme. Quant aux Haïtiens, ils disent seulement le vaudou et les loas (moi, j’écris : louas, dans mes textes ; c’est ce que j’ai toujours entendu). Les louas des Haïtiens sont les vodoun de l’Afrique. Cependant l’unité du vaudou est évidente aux deux rives de l’Atlantique sud. Les intervenants africains de la réunion de la diaspora vaudoue de Ouidah (Ouidah 92) ne cessent de montrer ou de reconnaître cette continuité.

II)            La cérémonie du Bois Caïman et le vaudou.

Cette cérémonie eut lieu dans la nuit du 13 au 14 août (ou du 21 au 22 août) 1791. Il y a débat aussi sur le lieu exact ; même au sujet la participation de Boukman. Voir, par exemple,  David Geggus (Université de Floride, USA), « La cérémonie du Bois Caïman », in Laennec Hurbon (sous la direction de), L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, Karthala, Paris, 2000). Mais quoi qu’il en soit des querelles des historiens, dans l’ordre de la symbolique des événements historiques, la cérémonie du Bois Caïman est, selon certains commentateurs, l’équivalent de l’acte fondateur qu’est, pour les Français, la prise de la Bastille. Mais on pourrait trouver comparaison plus ajustée. En effet, la prise de la bastille est un acte militaire, à tout le moins, un fait d’armes, qui achève le cheminement conduisant à la Révolution. Or la cérémonie du Bois Caïman est faite de paroles, celles de Boukman, en particulier, et de gestes, ceux de Boukman et de la prêtresse négresse (voir le récit plus bas). Elle n’est pas militaire mais proprement symbolique et prépare la révolution des esclaves de Saint-Domingue. C’est pourquoi la comparaison que je défendrais volontiers est celle qui rapproche cette cérémonie du Serment du Jeu de Paume et de ce qui s’est passé de symbolique dans la salle du Jeu de paume à la fin du mois de juin 1789. Par des mots incisifs, par des phrases choisies, on y frappa les esprits, on y façonna les préparatifs d’une conscience révolutionnaire. Là, le 23 juin, Mirabeau, s’adressant au marquis de Dreux-Brézé, commença à donner aux mots leur pouvoir politique révolutionnaire : « Allez dire à votre maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ». Là aussi, et à cette date, ont été prononcées des paroles mémorables qui allaient fédérer la nation française. La Révolution, qui attendait son « 14 juillet », a parlé par la voix de Bailly : « la nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordres » (2), en réponse à ce fameux message comminatoire de Louis XVI (habitué et habillé encore de son « ordre »), que le marquis de Dreux-Brézé venait de porter, dans la salle des séances (du Jeu de paume), aux députés du « Tiers » assemblés, augmentés déjà des premiers ralliements de ceux du clergé. Là encore, et à cette date, on prêta le fameux serment du Jeu de Paume, que tous les élèves français connaissent (en tous cas, doivent connaître). Au Bois Caïman, les esclaves présents à la cérémonie prêtèrent le serment que rapporte la tradition : « Vivre libre ou mourir ! ».

Par son caractère politique et par l’usage du vaudou comme moyen de fédérer tous les esclaves de la colonie, la cérémonie du Bois Caïman est un moment capital de l’histoire politique d’Haïti. Elle introduit de l’irréversible dans l’Histoire tout court. Que s’est-il donc passé concernant le vaudou, qui nous réunit ce soir ? Comme dans toute geste, l’acte du Bois Caïman a son héros : Boukman. Il parla aussi, invoqua Dieu, nous rapportent des historiens : « Bondié qui fè soleil, qui clairé nou en haut ». Il y a aussi une héroïne : Cécile Fatiman. Je ne peux m’empêcher de vous lire ce que tout petit Haïtien a appris par cœur, dans son livre d’histoire, dès l’enseignement primaire, au sujet de la cérémonie du Bois Caïman :

« C'est alors que Boukman entra en scène et résolut de frapper et l'imagination et les sens.

Né à la Jamaïque, Boukman était un N’Gan ou prêtre du vaudou, religion principale des Dahoméens. Sa haute taille, sa force herculéenne l'avaient signalé au maître de l'habitation Turpin qui en avait fait tour à tour un commandeur et un cocher. Sur tous les esclaves qui l'approchaient, il exerçait un ascendant qui tenait du prodige.

Pour faire tomber toutes les hésitations et obtenir un dévouement absolu, il réunit, dans la nuit du 14 août 1791, un grand nombre d'esclaves, dans une clairière du Bois Caïman, près du Morne Rouge. Tous étaient assemblés quand un orage se déchaîna. La foudre zèbre de ses éclairs éblouissants un ciel de nuages bas et sombres. En quelques instants, une pluie torrentielle inonde le sol, tandis que, sous les assauts répétés d'un vent furieux, les arbres de la forêt se tordent, se lamentent, et que leurs grosses branches mêmes, violemment arrachées, tombent avec fracas.

Au milieu de ce décor impressionnant, les assistants, immobiles, saisis d'une horreur sacrée, voient une vieille négresse se dresser. Son corps est secoué de longs frissons ; elle chante, pirouette sur elle‑même et fait tournoyer un grand coutelas au‑dessus de sa tête. Une immobilité plus grande encore, une respiration courte, silencieuse, des yeux ardents, fixés sur la négresse, prouvent bientôt que l'assistance est fascinée. On introduit alors un cochon noir dont les grognements se perdent dans le rugissement de la tempête. D'un geste vif, la prêtresse, inspirée, plonge son coutelas dans la gorge de l'animal. Le sang gicle, il est recueilli fumant et distribué, à la ronde, aux esclaves; tous en boivent, tous jurent d'exécuter les ordres de Boukman. »  (J.C. Dorsainvil, Manuel d’Histoire d’Haïti, Henri Deschamps, Port-au-Prince, Haïti, 1924, § 41 « Boukman »).

La cérémonie du Bois Caïman est un acte majeur, un mythe fondateur haïtien, presqu’un mythe d’origine. Car :

a) Par le sacrifice d’un cochon, par le sang bu, cette cérémonie efface la blessure de l’âme maculée du souvenir des taches de la capture sur la côte africaine ; ravive la nostalgie d’une origine perdue ; annonce la révolution structurée des esclaves noirs de Saint-Domingue (de 1791, année du soulèvement général des esclaves des plantations, à 1804, année de l’Indépendance).

b) Cette cérémonie assume l’origine africaine et l’identité vaudou de cette terre qui, le 1er janvier 1804, deviendra la première République noire du monde. Sa généalogie africaine est attestée par ce passage de la citation précédente : « Le sang gicle, il est recueilli fumant et distribué, à la ronde, aux esclaves; tous en boivent, tous jurent d'exécuter les ordres de Boukman ». Robin Law (Université de Sterling, Grande Bretagne) a appelé « pacte de sang dahoméen » ce partage de sang fumant de la cérémonie du Bois Caïman. Il a montré, à l’appui de sa démonstration, qu’au Dahomey, au XVIIIe siècle, il existait une cérémonie appelée « boire le vodun » ou « boire la terre ». Les participants devaient se passer le récipient contenant le sang du sacrifice. Robin Law écrit : « En 1791, la cérémonie du Bois Caïman, peut être clairement définie comme un serment rituel, type dahoméen… ». Voir Robin Law, « La cérémonie du Bois Caïman et le « pacte de sang » dahoméen », in Laennec Hurbon (sous la direction de), L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, Karthala, Paris, 2000).

c) Entre les deux, s’intercalent la mémoire et la création d’une réalité nouvelle dans laquelle se donnent et se voient les actes originaux du vaudou haïtien : en effet, si le vaudou haïtien est originellement africain (vodun, vodoun), il est aussi originalement haïtien. Robin Law a poursuivi ainsi la phrase que j’ai interrompue : « …même si on ne retrouve pas certains de ces détails dans la tradition haïtienne ». On pourrait démontrer que c’est parce que, entre autres, la les représentations européennes (France, essentiellement, dans le cas d’Haïti) et le christianisme sont passés par là. Voir plus loin le syncrétisme catholico-vaudou.

Du point de vue de la conscience historique d’un peuple, le vaudou haïtien assume une continuité et une rupture. La langue créole témoigne de l’origine africaine de ce vaudou en gardant les traces morphologiques déformées du lexique africain : le rite rada (Alladah du Bénin) ; les louas guinin (Guinée), les louas nago (Nago ou Anago du Nigéria), les louas congo (… sans traduction), etc …

III)       Le vaudou haïtien, la vie et la mort

A) Le vaudou est-il une religion ?

Le grand texte de Moreau de Saint-Méry - Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l'île de Saint-Domingue, Paris, 1797- atteste d’une présence déjà fixée du vaudou à  Saint-Domingue :

« […] Le calenda et le chica ne sont pas les seules danses venues d'Afrique dans la colonie. Il en est une autre qu'on y connaît depuis longtemps, principalement dans la partie occidentale, et qui porte le nom de vaudou. Mais ce n'est pas seulement comme une danse que le vaudou mérite d'être considéré, ou du moins il est accompagné de circonstances qui lui assignent un rang parmi les institutions où la superstition et les pratiques bizarres ont une grande part.

Selon les nègres Aradas, qui sont les véritables sectateurs du vaudou dans la colonie et qui en maintiennent les principes et les règles, vaudou signifie un être tout‑puissant et surnaturel, dont dépendent tous les événements qui se passent sur ce globe. Or, cet être, c'est le serpent non venimeux, ou une espèce de couleuvre, et c'est sous ses auspices que se rassemblent tous ceux qui professent la même doctrine. Connaissance du passé, science du présent, prescience de l'avenir, tout appartient à cette couleuvre, qui ne consent néanmoins à communiquer son pouvoir et à prescrire ses volontés que par l'organe d'un grand‑prêtre que les spectateurs choisissent, et plus encore par celui de la négresse, que l'amour de ce dernier a élevé au rang de grande‑prêtresse ». (Moreau de Saint‑Méry, Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l'île de Saint-Domingue, 1797. Cité par : Pierre-Olivier Chanez, Le vaudou Enquête au pays de zombis, éditions de Bressac, Boulogne, 1997, page 39 ; et par Pierre Pluchon, Vaudou sorciers empoisonneurs De Saint-Domingue à Haïti, Karthala, Paris, 1987, page 85).

Ce texte nous donne une indication sur la fonction du vaudou il y a déjà deux siècles. Outre qu’on y remarque que le vaudou est déjà une pratique constituée de la mentalité des esclaves de Saint-Domingue, on y lit aussi que le vaudou règle le rapport de l’esclave –bientôt le citoyen haïtien (en 1804)- au temps et à l’existence, par conséquent à la vie et à la mort. Moreau de Saint‑Méry nous apprend qu’il y a dans le vaudou de 1790 :

-        « un être tout‑puissant et surnaturel, le serpent non venimeux, ou une espèce de couleuvre, dont dépendent tous les événements qui se passent sur ce globe » ;

-        « c'est sous ses auspices que se rassemblent tous ceux qui professent la même doctrine » ;

-        « Connaissance du passé, science du présent, prescience de l'avenir » ;

-        « un grand‑prêtre et plus encore [une] grande‑prêtresse » ;

-        « circonstances qui lui assignent un rang parmi les institutions où la superstition et les pratiques bizarres ont une grande part » ;

-        « qui porte le nom de vaudou ».

Pour l’essentiel, cette description du vaudou n’a pas changé aujourd’hui. De plus, il est évident que nous avons là tous les éléments premiers d’une pratique religieuse : dieu, croyance, pratiques, existence (les actes des homes vaudous sont insérés dans le temps et l’espace selon les règles d’un destin). L’homme, dans le vaudou, ne fait rien qui ne soit en relation et dépendance d’un être supérieur.

B) Mais le panthéon vaudou haïtien procède d’un polythéisme : car même si, examiné sous un certain angle, le vaudou a un Dieu (= le Dieu chrétien ou le Grand-Maître), les hommes n’ont pas directement commerce avec lui mais avec des dieux ou, mieux, des esprits, qu’on appelle des louas. Nous avons vu la même nuance, le même étagement ontologique : le dieu, les dieux, les hommes. Cet étagement qui vient d’Afrique va pouvoir se glisser sans difficulté dans l’étagement ontologique chrétien : Dieu (la sainte trinité), les saints, les hommes. Cependant la différence entre le vaudou haïtien et le catholicisme est énorme : ici, un polythéisme effectif, là, un monothéisme. Ici, les louas sont autonomes et tout puissants, on les sert directement et eux seuls ; là, comme vous le savez, le saint chrétien doit intercéder auprès de Dieu.

Dans la pratique réelle du vaudou, l’Haïtien vaudouisant ne vit pas la différence des deux religions car elle est résolue dans le syncrétisme catholico-vaudou. Un vaudouisant passe sans difficulté d’un loua (vaudou) à un saint (chrétien). Par exemple, dans le service vaudou dédié à Ogou-féraille, loua forgeron, dieu guerrier, le vaudouisant voit et vit l’adoration chrétienne de saint Jacques le Majeur, dont la lithographie peut d’ailleurs abondamment tapisser les murs du houmfo ; Legba est saint Lazare ou saint Antoine l’Ermite tandis qu’Agoué, le loua marin, a pu être vu en saint Ambroise. De même, au milieu des chants et des danses de la cérémonie afro-vaudoue, le vaudouisant peut chrétiennement –avec une foi parfaitement sincère- et catholiquement –avec le « geste » de la messe en latin- chanter un Ave, un Pater noster ou un De profundis… Autre exemple : par jugement de la foi chrétienne, on appelle païens certains pèlerinages haïtiens. Mais en réalité ils sont à la fois, vaudous, chrétiens et païens. Non loin de Ville Bonheur, à Saut-d’Eau et à la grotte Marie-Jeanne, où l’on va « se spiritualiser », prier ou jeter un sort à l’ennemi qu’on envie, c’est par les mêmes mots créoles, français ou latins, c’est par les mêmes gestes, dont la religiosité ne fait aucun doute, qu’on célèbre les louas vaudous et les saints catholiques. Le corps de l’homme, de la femme ou de l’enfant y devient religieusement polysémique. On célèbre en ces lieux le loua, le Grand Maître et Dieu dans une allégresse librement païenne, imbibée ça et là d’une nudité partielle aux seins reluisant d’une limpide eau ruisselante et qui scintille au soleil chaud de midi. Tel est le syncrétisme catholico-vaudou.

Nous touchons là l’originalité absolue du vaudou haïtien, originalité qui  nous est donnée par le paradoxe de l’Haïtien vaudouisant : il est chrétien et pratiquant du vaudou. Pour dire vrai, je vais reprendre une formule que j’ai créée ailleurs (3) : l’Haïtien est catholique par devant et vaudouisant par derrière, et ce, à cause de la duplicité créée en lui par le catholicisme forcé qu’ont vécu les esclaves qui ont été poussés à le former en tant que mémoire d’Afrique. Cette situation psychologique complexe, incompréhensible voire inacceptable pour un esprit « étranger » aux affaires du vaudou, est ce qu’on appelle donc le syncrétisme catholico-vaudou, concept qui résout, dans l’ordre de l’existence,  le paradoxe, ce qui est de l’ordre de la logique. L’esprit du vaudouisant n’est pas torturé par les turbulences de l’incompatibilité logique de servir simultanément deux religions.

C) On ne peut cependant pas nier que, malgré ce syncrétisme indéniable, des critères existent qui distinguent très nettement le vaudou haïtien et le catholicisme. Parmi ces critères, je retiens principalement :

-        le sacrifice cérémoniel et rituel d’animaux (coq, poule, cabri) ;

-        l’union mystique avec le loua (voir le « gros bon-ange » dans le glossaire) ;

-        le manger-loua ;

-        la possession et la transe ;

-        le mariage charnel avec un loua ;

-        et autres critères…

D) le zombie

Avec le zombie, nous abordons l’absolument haïtien du vaudou haïtien, par conséquent, l’absolument haïtien du vaudou tout court. Haïti vit par et avec le zombie, qui est partout, tant et si bien qu’il structure la peur première des Haïtiens, celle de devenir un jour zombie. Du zombie haïtien il y a tant à dire que le sujet épuiserait le temps entier d’une conférence. Je me contenterai de ce qu’en dit Alfred Métraux : « les zombi sont des morts vivants, des cadavres qu’un sorcier a extraits de leur tombe et réveillés par des procédés mal connus » (Alfred MÉTRAUX, Le vaudou haïtien, Gallimard, Paris, 1958, page 250). Je me contenterai aussi de vous lire un court extrait de ce que René Depestre a créé, en littérature, à propos du zombie, dans son très brillant Prix Goncourt 1988 :

« […]

L'abaissement spectaculaire dumétabolisme constituait la première phase des épreuves de la zombification. Le houngan * fabricant de zombie s'arrangeait avec un complice, choisi souvent dans l'entourage de la victime, pour lui faire administrer, à la dose voulue, une substance hautement toxique. La formule du poison à zombie la plus répandue faisait appel aux ingrédients suivants: extraits séchés de crapaud de mer, vésicule biliaire de mulet, raclures de tibia de chien enragé, ossements broyés de jeune garçon, cartilages de poisson‑globe fou‑fou et osselets de couleuvre, pulvérisés dans un mortier ou à la meule, avec des graines de tcha‑tcha, de la sève de poisgratter, du soufre en poudre et de quelques boules de naphtaline. Ce mélange était ensuite incorporé à une solution de clairin, d'huile palma‑christi et d'assafoetida.

L'ingestion de la drogue provoquait la cessation apparente des principales fonctions vitales. Celles‑ci descendaient à un niveau proche de zéro, à la limite du point de non‑retour où commence l'aventure de la putréfaction. Dans les heures qui succédaient à l'enterrement de la personne zombifiée, le bokor * procédait à la réanimation de son faux cadavre. A cette fin il lui donnait un antidote composé de concombre-zombie (datura metell ou datura stramonium), de feuilles desséchées de plusieurs plantes, entre autres le bois‑caca, le bois‑chandelle, le gaïac. Ces éléments étaient dilués dans un grand coui * d'eau de mer qui aurait préalablement servi au bain vaginal d'une femme enceinte de sept mois ou de deux soeurs jumelles dans la demi‑heure qui suivait un coït maison, ou bien à deux soirées seulement de leurs menstrues prochaines.

L'absorption du contrepoison ne suffisait pas à faire de l'individu réveillé un zombie à cent pour cent, dans le plein sens du mot. L'antagoniste l'empêchait de succomber réellement, sortait l'organisme de son état d'hibernation momentanée en lui permettant d'éliminer rapidement les toxines. Les cellules passaient du faible régime de l’hypothermie à une vie normale, tandis que l'oxygénation rendait son rythme naturel au sang qui venait de circuler pendant des heures par à‑coups. Le sujet était mûr pour la phase finale du processus de zombification. Il ne restait au sorcier qu'à lui enlever son petit bon ange, en manipulant les forces cosmiques qui relient les végétaux aux principes spirituels de la condition humaine. A la faveur de cet acte éminemment magique, l'âme du faux défunt était séparée de son corps et introduite dans une bouteille.

L'oncle Féfé me rapporta un exploit réalisé en 1932 par le bokor Okil Okilon, l'homme qui avait changé Balthazar Granchiré en papillon dragueur. A travers la fente d'une fenêtre, il aspira l'âme d’un rival médecin, à l'heure de sa sieste. Il la souffla dans une carafe en cristal. Ensuite au cimetière, après les funérailles, il n'eut qu'à passer le col étroit du récipient sous le nez du docteur Oruno de Niladron pour le réanimer. Okilon réussissait ce jour‑là un coup de maître.

Le plus souvent le voleur de petit bon ange attendait la fausse mort de sa proie pour, grâce à sa puissance magnétique, propulser du corps vivant l'âme qu'il a décidé d'embouteiller. Ainsi privé de son petit bon ange, le mort présumé pouvait parler, se mouvoir, s'alimenter et travailler. Il était soumis à un régime alimentaire strictement désodé, le sel étant universellement connu pour ses propriétés antidémoniaques. La vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher du zombie, à peine altérés, fonctionnaient désormais à petite vitesse. N'ayant plus de volonté propre, l'homme, la femme ou l'enfant devenait un « viens‑viens », aussi docile qu'un âne, dans, une totale dépendance à l'égard du sorcier, sans être, pour autant, un schizophrène en état de stupeur catatonique de type hystériforme... ». (René Depestre, Hadriana dans tous mes rêves, Prix Renaudot 1988, Gallimard, Paris, 1988, pages 96-98).

Ce passage est littérairement remarquable. Je suis surtout fasciné par le tour de passe-passe de création qui fait que le réel et l’imaginaire s’y renvoient comme dans un miroir. Le résultat est esthétiquement merveilleux –le « réalisme merveilleux des Haïtiens » y brille, de surcroît, d’un ajout surréaliste !- au point de nous rendre incapables de distinguer, dans cette fabrication du zombie, la part du réel et celle de l’imaginaire (l’imaginaire de l’auteur autant que celui des Haïtiens eux-mêmes, qui croient, qui voient et qui croient voir les zombies). Mon but, ce soir, est certes de vous donner quelques informations sur le vaudou, mais je me sens comme une mission de vous conseiller la lecture de cette très belle œuvre « zombieportante » de Depestre. La scène du miroir, qui vient plus tard dans le livre, mérite de votre part l’attente fébrile d’une lecture époustouflante…

        Pour continuer avec le zombie (sans épuiser le sujet), je pourrai, à la fin de la conférence, vous parler de ce que j’en sais, personnellement, de plus ou moins vrai…

IV)      L’économie du vaudou : Quelques observations et réflexions.

Haïti est un des pays les plus pauvres du monde (presque la fin de la liste). La pratique du vaudou exige des dépenses importantes : les habits de cérémonie, les achats pour les offrandes, les réceptions pour certains manger-loua, les émoluments du houngan, etc. Les gens qui n’ont pas d’argent s’endettent : des fesse-mathieux gourmands les attendent pour des prêts à réméré exorbitants, puis c’est l’envoi de l’huissier quand le remboursement ne se fait pas. Pour ce que j’ai pu observer, l’économie du vaudou ne peut que contribuer à déséquilibrer l’économie nationale. C’est de l’ordre du simple bon sens : l’endettement massif et sans limites des particuliers pour des dépenses qui ne produisent pas des biens économiques n’est pas économique.

Il existe une circulation de l’argent à l’intérieur du monde vaudou. Un rapport de force économique s’y installe d’où le houngan tire quelque pouvoir économique, en supplément de son pouvoir spirituel.

On pourrait, sans épuiser le sujet pour autant, méditer sur ce passage éclairant d’Alfred Métraux :

« […] Bien plus, il existe des loa banquiers –voire même usuriers- qui prêtent de l’argent à leurs fidèles dans le besoin, bien que les Haïtiens n'aiment pas avoir un « mystère » pour créancier. Les loa ont la réputation d'être impitoyables en affaires ; on risque gros si en ne fait pas face aux échéances. Le goût de la spéculation peut pousser un loa à placer ses économies chez un négociant dont il attend de bons dividendes. Pour les raisons qui viennent d'être exposées, les fidèles n'acceptent ce dépôt qu'à leur corps défendant, mais rares sont ceux qui osent se dérober. Cependant, l'argent qu'un loa donne à un fidèle par l'intermédiaire d'un possédé est un argent bénit qui porte chance. […] 

La protection des loa n'est jamais entièrement gratuite. Celui qui en bénéficie contracte envers eux des « obligations » précises : les plus importantes sont naturellement les sacrifices et les offrandes (manger‑loa) qui doivent être faits à intervalles plus ou moins réguliers, mais l' « obligation » peut aussi être une « promesse » (voeu formulé à l'occasion d'une cérémonie spéciale), la participation à certains rites, ou enfin l'obéissance aux ordres que les loa transmettent en rêve ou par le truchement clés possédés.

Résister à la volonté d'un être surnaturel est un acte de « rébellion ». Or, dans toute famille haïtienne, la colère des parents ne connaît plus de bornes lorsqu'ils soupçonnent leurs enfants de ne « rebeller », c’est‑à‑dire de désobéir avec une intention de défi.

La comptabilité des loa est aussi méticuleuse que celle d'une « revendeuse ». Ils prennent note des présents qu'ils reçoivent en retour de leur faveur et n'oublient pas les « promesses » qui leur ont été faites. J'ai recueilli, au cours d'une invocation de loa, clés propos fort révélateurs à cet 'égard : les esprits avaient été appelés par Lorgina qui désirait les consulter sur la maladie de Tullius, son fils adoptif. Quand Ogou‑balîndjo entendit le nom du jeune homme, il s'écria : « Qui? Tullius? Je ne connais pas. De qui parlez‑vous? ». Quand on lui eut expliqué qu'il s'agissait de son protégé qui était souffrant et implorait son secours, le loa dit d'un ton méprisant : « Celui‑là ne m’a jamais rien donné. Il gagne cependant beaucoup d’argent, mais il ne m'a jamais fait de cadeau. Il ne me semble guère se soucier des loa. ».Ce fut ensuite au tour d'Ezili‑batala de ne plaindre : « Je suis un loa‑racine de Tullius, dit‑elle, il ne m’a pas achetée et cependant il ne m'a pas offert la moindre bamboche. Sak vid pa kâpé (un sac vide ne se tient pu debout) ». Par ce proverbe, elle laissait entendre que les loa, dépités par la négligence de Tullius, l'avaient abandonné et refusaient de descendre dans sa tête pour le protéger contre les maléfices. » (Alfred Métraux, Le vaudou haïtien, Gallimard, 1958,pages 83-85). On ne peut pas être plus clair.

J’ajoute qu’il existe un calendrier vaudou : chacun des douze mois de l’année civile (ou catholique) est réservé à un loua ou une famille de louas (ou nanchon). Par exemple, le mois de janvier est celui des louas rada, juin est réservé au loua Ogou, le mois de novembre est le mois des louas guédé, tandis que décembre est celui des louas pétro. Relativement aux considérations économiques que j’évoque devant vous, cette information n’est pas sans intérêt car, pendant son « mois », le loua exige de celui qui l’honore des couleurs de tissus (qu’il doit acheter), telle sorte de repas (dont il doit se procurer impérativement les ingrédients parfois très chers), prescrit des actes propitiatoires précis et d’une certaine importance (sacrifice d’un taureau, par exemple)… Bref, selon la période de l’année, beaucoup de dépenses naissent du vaudou alors que l’économie réelle du pays est dérisoire. Pour honorer son loua, pour être en paix avec sa conscience de fidèle, le vaudouisant emprunte, même au plus fort taux, s’il le faut. L’économie religieuse du vaudou endette l’homme et déséquilibre l’économie réelle nationale. Mais, sans pour autant nier l’impact social de ce rappel, on pourrait atténuer la portée de ce constat en rappelant que c’est le lot de tous les peuples qui confient leur destin aux croyances et aux religions sacrificielles. Que l'on pense à l’Inde des processions géantes vers Bénarès; à l’Asie des chamans; à l’Amérique précolombienne puis « indienne » ou à celle, caraïbe, des zemi et des butio du peuple taino de l'île de Bohio ou Haïti; et à l’Afrique, même non vaudoue.

V) Le vaudou et l’art en Haïti :

1) la peinture : Sachez que beaucoup de tableaux de la peinture haïtienne sont inspirés soit directement soit indirectement par le vaudou. L’explosion de la peinture « naïve » haïtienne depuis les années 60 (à la suite des textes d’André Breton, de Césaire, d’André Malraux) s’est accompagnée d’une présence accrue de la référence au vaudou. L’un de ces tableaux, peint par André Normil, a pour titre Le Bois Caïman. On y voit des vèvè de louas, d’Ogou-féraille principalement, qui sont tracés sur le sol des actes où officie la mambo, laquelle vient d’égorger le cochon noir du sacrifice. À sa manière, le peintre a voulu entériner, voire sanctifier, l’appartenance de la cérémonie du Bois Caïman à la sphère sacrée des mythes fondateurs de la conscience haïtienne.

3)  la musique : une gamme importante de musiques proprement vaudoues.

 Mais, dans la vie courante des fêtes et des réjouissances, la musique vaudoue ou d’inspiration vaudoue est victime de la lutte des classes (ces dernières années, la situation a un peu changé). Quatre exemples de cette exclusion du vaudou :

- faible diffusion à la radio ;

- faible présence dans les bals et surprises-parties : quand on « passe » ces morceaux vaudous, les danseurs et les danseuses s’assoient comme pour se reposer ; les danseuses invitées disent qu’elles ne savent pas danser le yanvalou, le pétro, etc. La piste de danse devient vide. Elle se remplit quand on change de rythme.

- les danses vaudoues sont totalement absentes de certaines boîtes de nuits où vont les classes sociales aisées ;

- le carnaval officiel (dans les villes) n’est pas vaudou, même si le rythme de sa musique est marqué fortement « africain ». Mais, après le mercredi des cendres, les bandes raras (interdites en ville) sillonnent les campagnes –ces parties du territoire que les Haïtiens appellent l’« en deho »- et diffusent les musiques vaudoues en dansant à la manière africaine traditionnelle ou sous l’influence des louas. Je vous fais écouter des extraits Toto Bissainthe, une de nos voix féminines nationales, chantant Soley Danmbalab et Papa Loco.

2) la littérature : Je viens de vous lire un extrait d’Hadriana dans tous mes rêves de René Depestre (Prix Renaudot 1988). Beaucoup d’autres auteurs haïtiens mettent en scène le vaudou, à divers titres, sous ses différentes facettes. Je me contenterai de vous citer, outre René Depestre, quelques grands noms haïtiens contemporains et du XXe siècle : Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, Jean Métellus,…Voir aussi la bibliographie indicative distribuée. Dans ce registre de l’écriture, il ne faut oublier la production théâtrale.

 

CONCLUSION

L’université Inter-âges de Meaux m’a demandé de vous parler du vaudou. Je vous ai dit au début de mon intervention combien était vaste et quasi insurmontable l’entreprise d’une conférence d’une heure sur un sujet si vaste  et complexe. Chemin faisant, vous avez dû prendre conscience et connaissance de cette complexité, ce dont vos nombreuses questions –vu l’interactivité  de la séance- ont pu témoigner. Je pense vous avoir néanmoins donner une sorte de clef pour entrer dans le vaudou, qu’il s’agisse du vaudou africain ou du vaudou haïtien car, même restreint au champ spécifique du vaudou haïtien, mon exposé a souvent évoqué l’Afrique des origines de la diaspora vaudoue. Mon souhait est de revenir, une ou plusieurs fois, vous exposer certains aspects du vaudou haïtien que la courte durée d’une heure m’a conduit à exclure. L’heure qui sera consacrée à vos questions devrait néanmoins permettre d’en aborder quelques uns.

 

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Notes :

(1) Conférence donnée dans le cadre de l'université inter-âges de la ville de Meaux, Seine-&-Marne, France.

(2) Cité par Jean MICHAUD, Les États généraux et le 14 juillet 1789, Éditions sociales, Paris, 1960, page 72.

(3) Dans Madame Margot, œuvre accessible par ce site.  

Castel JEAN

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Glossaire (partiel)

du vaudou haïtien

(Adapté et restreint au contenu de la conférence) 

1) Les hommes dans le vaudou :

Houngan ou boko : prêtre du vaudou haïtien. Mais dans la réalité des fonctions et des actes, on distingue, suivant les précisions recherchées, le houngan et le boko.

Mambo : prêtresse vaudoue

Hounsi : homme ou femme qui, « de façon active et continue » (A. MÉTRAUX), assiste le houngan ou la mambo dans les cérémonies vaudoues.

La-place : le la-place est le maître de cérémonie, assistant du houngan ou de la mambo.

Houmfo : espace sacré (« temple ») dans lequel se déroulent régulièrement des cérémonies vaudoues (qui sont secrètes). On y procède au sacrifice des animaux qui seront immolés pour que les louas « descendent » dans la tête d’un participant. On notera qu’un loua ne « possède » et ne « chevauche » pas toujours le même homme ou la même femme. Avant la cérémonie, personne –même pas le houngan- ne sait qui recevra le loua.

Le houmfo s’organise autour du poteau-mitan, où sont déposées les offrandes.

Govi : C’est une cruche ou une jarre consacré en terre cuite qui contient le loua qu’on invoque et dont on réclame la présence. Le govi exprime les paroles sacrées et les volontés du loua (sacrifices, offrandes, punition…). Le govi est anthropomorphe. Palé nan govi signifie, dans le créole vaudou : appeler le loua à descendre parmi les hommes et à posséder un des serviteurs réunis dans le houmfo.

Vèvè : dessin ou ensemble de dessins symboliques tracés sur le sol (du homfo, le plus souvent) et figurant l’emblème d’un loua ou d’une famille de louas (une nanchon). Le houngan ou la mambo les trace avec de la farine, de la chaux, de la cendre ou toutes sortes de poudre de préférence blanche, claire. Le vèvè introduit la protection du loua et prépare le lieu à le recevoir et à rendre possible la possession puis la transe vaudoue. Alfred Métraux écrit : « Ces vèvè manifestent sous une forme tangible la présence de la divinité » (page 147). Voir chapitre 29 pour un beau vèvè.

Kanzoué ou kanzo : celui ou celle qui a été initié –on devrait dire, par un emprunt au catholicisme, « baptisé »- au vaudou, mais qui n’est pas un houngan ni une mambo. Cette initiation est secrète et protège l’individu des maléfices vaudous. Le « kanzouage » (mot qui n’existe pas dans le vocabulaire vaudou) se fait souvent pendant l’enfance. Nota : tous les Haïtiens ne sont pas kanzoués.

Gros bon-ange : principe spirituel, « âme » qui « dirige la vie affective et intellectuelle du vaudouisant » (Laennec Hurbon, Dieu dans le vaudou haïtien, Payot, p. 110). C’est la part spirituelle chrétienne ou naturelle qui est en tout homme.

Petit bon-ange : second principe spirituel du vaudouisant. Il remplace le gros bon-ange, chassé par le houngan de la tête de l’initié au moment de l’initiation. Le petit bon-ange est en quelque sorte, la part vaudoue, l’esprit du loua, qui est dans la tête du vaudouisant. Sa présence explique la cérémonie du dessounin (item suivant) qui a lieu après la mort.

Dessounin : Le dessounin nous introduit dans la relation que le vaudouisant entretient avec la vie, l’existence et la mort. C’est l’acte parlequel on sépare –on désunit- le fidèle vaudou et le loua qui l’habite depuis le jour de son initiation. Explication et fondement du dessounin :l’initiation doit créer un lien mystique total par lequel l’esprit –le loua- prend entière possession du fidèle et régit tous les aspects de sa vie. Le loua doit devenir le « maît’tête » (maître de la tête) du fidèle de façon à pouvoir « descendre » en lui, en faire son « choual » (cheval), qu’il « monte » au moment de la possession, soit quand il le veut, soit quand le fidèle l’invoque (par exemple, pour lui donner un conseil ou pour lui assurer les moyens d’une vengeance). Le lien mystique doit impérativement être brisé après la mort, dans le délai le plus proche du décès par le houngan, lequel retire de la tête de l’initié son « petit bon-ange » qui est « le support du loua protecteur de l’individu ou même le loa lui-même » (Laennec Hurbon, Dieu dans le vaudou haïtien, Payot, 1972, p.111). Le dessounin est la cérémonie par laquelle se fait la dissociation du loua et de l’homme. Il est aussi le résultat de cette cérémonie qui, en quelque sorte, capture l’âme excellente et bénéfique (et pour cause) de l’initié, âme que d’ailleurs le houngan fait passer dans un « pot-tête » puis la conserve car l’âme ou petit bon-ange du mort est appelée à devenir un possible loua. Le dessounin est donc eschatologique.

2) Les louas :

Au commencement, il y a un créateur du monde, que le vaudou n’honore cependant pas en tant que tel, même si le vaudouisant nomme ou invoque souvent un Gran-Maît’ (influence de la franc-maçonnerie ?) ou un Papa Bon Dié (connexion évidente et attestée avec le Dieu chrétien). En tout cas, quand il va à la messe, il honore et prie le dieu créateur judéo-chrétien, ce qui ne le gêne point (voir les développements précédents sur le syncrétisme catholico-vaudou).

Le vaudou a et honore des « dieux », qu’on appelle loas (je préfère dire loua). Ce sont des divinités anthropomorphes ou zoomorphes. On peut dire des louas que ce sont des « esprits ». Les louas sont nombreux, ce qui ferait du vaudou une religion polythéiste, si les louas étaient de véritables dieux. Les louas ne sont pas de véritables dieux mais sont des intermédiaires polymorphes entre l’invisible (Gran-Maît’, Dieu) et le visible (humain). Alfred Métraux écrit : « le panthéon vaudou » pour rappeler la ressemblance du système des louas du vaudou avec la mythologie grecque. Le séjour des louas s’appelle Ville-aux-camps (ou vilokan).

Quelques louas du « panthéon vaudou » :

- Agoué ou agoué-taroyo (surnommé Têtard-l’étang): loua de la mer, protecteur des hommes et des femmes qui ont à faire avec la mer ou qui vont sur les eaux en vue des terres lointaines (On peut imaginer les gens des boat people haïtiens contemporains implorer Agoué soit avant de partir, soit au moment où les choses se gâtent pour eux et que la mort les assaille... Alfred Métraux écrit au sujet d’Agoué : « Ce Neptune haïtien ».

- Legba : le dieu qui ouvre la barrière. Rien de sérieux ne peut commencer dans le vaudou sans avoir invoqué et servi Legba.

- Damballah : dieu serpent. C’est une divinité de l’eau : un bassin d’eau est toujours là quand Damballah « descend » dans une tête. Damballah est aussi le dieu arc-en-ciel et le dieu éclair. L’eau, l’arc-en-ciel, l’éclair apparaissent dans son vèvè.

- Aïda-ouèdo est la femme de Damballah… Mêmes attributs, même pouvoir.

- Èzilie-fréda ou Èzilie-fréda-Dahomey : « déesse » de la beauté et de la séduction. Un homme peut se marier avec Erzulie.

- Chango : dieu de la guerre et de la colère

- Baron Samedi : dieu de la mort et du cimetière. C’est lui qui vient chercher le vivant contre lequel un maléfice mortel a été « envoyé » pour le convoyer vers les forces des Ténèbres. Ce mort deviendra un zombie. Les deux autres barons de la famille des gestionnaires de la mort : baron La-croix, baron Cimetière

- Marinette-bois-chèche : cette loua est une chouette. C’est la chouette cannibale du vaudou haïtien : elle suce le sang de l’homme ou de la femme dont on lui a « donné » le petit bon-ange à la suite d’un pacte et est très féroce. Les loups-garous (« sorciers », bien que le terme soit inapproprié au vaudou) lui font des sacrifices propitiatoires, qu’elle vient consommer à la nuit tombée.

- Simbi : loua gardien des sources et des mares, de l’eau, en général. L’homme ou la femme qui est « monté » (possédé) par un loua simbi réclame continuellement de l’eau et recherche la proximité des sources ou des lieux d’eau de l’habitation. Les louas simbi sont réputés capables d’enlever les beaux enfants au teint clair qui vont puiser de l’eau à la rivière ou s’y baigner pour les mettre à leur service. Ils les libèrent ensuite…

- etc…

Des louas peuvent former des familles. Ce sont des nanchons (entendez : nations, en français), dont les noms sont africains, des noms de certains États ou groupes ethniques contemporains. Exemples : les nanchons guédés ou les nanchons nagos, radas, etc. 

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Bibliographie indicative

sur le vaudou

(distribuée aux auditeurs de la conférence)</