La lettre au politique au sujet d'une expression
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La lettre rédigée à l’intention de certains hommes politiques

mais envoyée à un seul  

 

Remarque de présentation : je publie sur mon site cette lettre sans importance que j’ai envoyée, il y a deux ans et demi, à un homme politique.

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Le 17 juin 2005

        Monsieur,

J’ai failli en perdre la logique la plus élémentaire. C’est le résultat de ce que j’ai lu et entendu l’hiver/printemps 2004-2005, en France, à propos et à partir du Traité établissant une constitution pour l’Europe (texte officiel, soumis au référendum organisé en France les 28 et 29 mai 2005 par le Président de la République française).

En effet, il me semble que c’est une bévue énorme que de croire que « le marché » se réduit à la seule grande production économique capitaliste contemporaine, même si tout marché rencontre aussi l’économie. Néanmoins quelques thèses politiques exposées en France ces derniers mois, à l’occasion de la campagne du référendum autour du projet de loi qui autorise la ratification du Traité, ont souvent versé dans ce monisme économiste qui consiste à ne voir le libéralisme que dans le récent projet de texte constitutionnel, et à oublier de le voir là où il est quotidiennement pourtant, et depuis longtemps, là aussi où il fait des dégâts, par exemple dans la France actuelle des échanges et des actes. Dans une société quelconque (esclavagiste, féodale, capitaliste, communiste ou socialiste), tout individu est partie prenante d’un marché vu qu’il est, à chaque instant de sa vie, ou producteur ou consommateur d’un bien quelconque, double première condition pour qu’il y ait échange, ce qui est la fin et le moyen immédiats de l’existence de la société. Autrement, c’est « l’état de nature » de type Rousseau, l’état de l’homme isolé, se suffisant seul de ses besoins dans la nature, en l’absence de toute société. Dans une société, à côté de l’économie, il y a donc l’échange généralisé et les formes de l’initiative individuelle. Échange : de quelque ordre que ce soit, non le seul échange économique (ce qui préserve du monisme économiste signalé précédemment). Or, sauf à prendre le risque « politique » de l’échange collectiviste et dirigiste…mort ailleurs, tout échange est, par nature, concurrent et libre. L’échange humain est aussi naturellement (instinctivement) faussé. On pourrait dire inégal. Donc tout échange (physico-chimique, biologique ou humain) est naturellement libre et faussé. Dans l’ordre de l’humain cependant, l’effort du « sociétal » et de l’homme politique, l’introduction de la part d’« humanité » dans les actes de l’homme, l’acheminement vers la civilisation ont pour fin de rendre l’échange non faussé. On pourrait dire égal. Telle est l’une des heureuses conséquences du passage, chez l’homme, de la nature à la culture, celle-ci rendant non faussé ce qui est naturellement faussé, en substituant à la nature la norme, la règle, la loi, le droit. En cela, la culture redresse la nature, pendant que, corrélativement, l’échange s’humanise. En regardant l’histoire de l’humanité, j’ajouterais, à mon humble niveau de citoyen sans visage, que, tendant certes à la justice comme à un idéal, la culture fait devenir non faussé ce qui est faussé et ce, seulement dans la mesure du possible. L’humanisation et la justice de l’échange sont une tâche de la morale : elles doivent orienter la politique mais l’inachèvement est leur donnée permanente.

 

I) Voici quelques exemples, parmi une infinité, des formes variées de cet échange libre et faussé, quand, sans la culture, la justice, la loi, l’échange est livré aux pulsions naturelles ou aux volitions débridées des individus mus par leurs intérêts :

1°) Le 1er juin dernier, j’étais devant un magasin, j’attendais l’ouverture annoncée pour 9 heures. Je me suis placé devant les bornes (des bittes de maréchaussée) qui délimitent l’espace vide entre le parking et la porte d’entrée. Un homme, arrivé après moi, est venu spontanément se placer devant moi, entre le chariot et les bornes. Il l’a fait librement, de sa propre initiative : ce fut une « concurrence libre » (1) et faussée, qui n’avait rien à voir hic et nunc avec un « marché » économique entre lui et moi. Sa présence, et sa présence seule, en ce lieu lui rendait la concurrence spontanément possible. La règle violée est seulement de l’ordre de la convenance et n’est pas juridique : aucune loi (votée par le parlement) ne lui interdit de « se faufiler » entre le chariot et les bittes pour ainsi me concurrencer spontanément, instinctivement, par ses propres moyens, qui d’ailleurs eussent pu être la force des muscles. Il n’est même pas certain qu’à l’instant de son acte je puisse dire que « j’échangeai » avec lui. Pourtant, sans un « marché économique », il y eut, ce matin-là, « concurrence libre » et faussée : j’ai dû laisser raison à sa liberté, j’allais écrire : à sa force…

2°) La recherche d’un emploi est réglée par « la concurrence libre » et faussée. L’offre d’emploi est librement proposée par l’entreprise, les postulants se présentent librement (c’est encore  - heureusement ! -  le cas, dans la France d’aujourd’hui) mais la décision d’embauche de l’employeur est « libre » et faussée : l’ensemble des critères objectifs définissant le profil de l’emploi « mis sur le marché » est ultimement coefficienté par un impondérable subjectif, dont, par exemple, vous le savez bien, l’âge, la consonance du nom voire l’origine ethnique ou « sociologique », la couleur de la peau du postulant sont des éléments notablement faussants. Comme vous le savez (et mieux que moi, eu égard à votre mandat de parlementaire), c’est un point majeur de la question politique et sociale de la France d’aujourd’hui.

3°) Troisième exemple : « l’exception française » et le libéralisme, quand on les évalue dans le domaine de la création intellectuelle, littéraire et artistique : Quelle règle autre que « la concurrence libre » et faussée détermine le choix d’un livret d’opéra ou d’une pièce de théâtre pour leur création ou leur mise en scène, si ce n’est « la concurrence libre » et faussée ? Dans le secret d’un comité de lecture, quelle règle décide de la sélection d’un manuscrit si ce n’est « la concurrence libre » et faussée ? Dans la France de « l’exception culturelle », avez-vous vu ces choses commerciales et secrètes être  décidées, comme partout ailleurs, autrement que par l’intérêt subjectivement présumé et le libéralisme, même bien tempéré, du calcul froid de rentabilité ? Si vous en avez vu, instruisez-moi, s’il vous plaît, là-dessus. Dans cette attente, et au moins à titre provisoire, je soutiens que, dans la France actuelle, comme partout dans le monde, la diffusion des idées et des pensées est sous régime de la concurrence libre et faussée. Les exceptions d’inégalité engendrées par la concurrence y sont si nombreuses qu’elles sont devenues la règle, celle de la concurrence faussée.

4°) Enfin je voudrais donner comme quatrième exemple le paradoxe suivant de la démocratie française : la nomination d’un ministre de la République, qui est, en droit, un acte public, est cependant, en fait, un acte privé, un contrat partisan et exclusif de gré à gré entre un homme et un homme, sous régime de « concurrence libre »  et  faussée par le fait  même que les clauses et les finalités explicites de ce contrat politique de nomination ne sont pas exhaustivement publiques et consignées dans un texte législatif. La nomination d’un ministre ou d’un secrétaire d’État est un acte secret, hermétique, un acte de cabinet (« régalien »), la résultante claire et officielle de savantes « consultations » cachées, de compromis ; ce n’est pas un acte ouvert, public, pas un acte de l’Assemblée et de suffrage. La « concurrence libre » et faussée règle les normes, les rites et les pratiques de la nomination d’un ministre ou d’un secrétaire d’État. Grand paradoxe de la démocratie de plus de deux siècles, dont nous sommes les héritiers. À vrai dire, au siècle où nous sommes, c’est là certainement un déficit démocratique, un obscurantisme politique, car ces décisions « en tête à tête » et, par conséquent de gré à gré, nous éloignent dangereusement de l’héritage grec de la πολις comme lieu légal, légitime et ouvert d’exercice public du pouvoir élu (là-dessus, voir François Châtelet et Jean-Pierre Vernant). Depuis de longs siècles (puisqu’il faut aussi y inclure le vieux pouvoir absolu du Louis français, Majesté de droit divin de l’âge baroque, qui, « par la grâce de Dieu, Roi de France et de Navarre », décidait seul), nous vivons, en France, sous le régime de cette « concurrence libre » et faussée de la nomination de nos ministres et secrétaires d’État. Mais c’est constitutionnel : je veux dire que, sous une constitution structurellement et littéralement libérale, un homme ou une femme est constitutionnellement nommé ministre par le choix personnel et libre d’un Président de la République qui n’a point à en rendre compte, même pas à la représentation nationale, sur l’autre rive de la Seine. Par les paroles, les actes, les engagements et les serments d’un homme, « la valeur intrinsèque » de sa personne a été mise en « concurrence libre » avec d’autres hommes ou femmes, puis le Président l’a remarqué parmi d’autres, ensuite, in petto et sans raison donner, l’a librement choisi puis librement nommé ; opération fermée, et de nature politiquement libérale, que la Constitution crypte sous la formule officielle et ouverte : « Sur proposition du Premier Ministre, le Président de la République a nommé… ». C’est de la cooptation, une forme spécifique de « la concurrence libre » et faussée. On n’a pas encore vu, en France, un « poste » ministériel qui fût mis anonymement au concours public de recrutement, de même qu’on n’en a vu aucun procéder d’une nomination ès qualités. Quelles sont, en effet, les « ès qualités » politiques qui légitiment la nomination d’un homme comme ministre de l’Intérieur, comme ministre du « Temps libre » ou comme ministre de la « Promotion de l’Égalité des chances » ? Il n’y en a pas, si ce n’est la cooptation et « les consultations » d’avant nomination. Paradoxalement, la nomination d’un ministre de la République (de la ré-publique) est objectivement issue d’un contrat libéral de droit (et de parole) privé. Ne voyez aucun populisme malsain dans ces remarques et questions. Mais elles veulent être seulement un discours sur le symptôme d’un mal, à savoir le déficit démocratique de notre République et de son État, dont il est urgent de questionner les fondements qui assurent la dérive de leur fonctionnement. Sous nos yeux inquiets et à la vitesse d’une comète, la République et l’État français s’éloignent de l’esprit et de la lettre des travaux qui, en 1789, ont préparé notre héritage « démocratique ».

Il résulte de ces exemples et réflexions que le marché économique n’est donc pas le seul aspect de la vie des Français, qui soit concurrent, libre, libéral et faussé. Malgré une vulgate conceptuelle française et européenne (qui n’est pas encore méthodiquement « révoquée en doute ») héritée du médian des années 1840 allemandes, il n’est même pas certain que le marché économique « détermine en dernière instance » cette vie.

 

II) Hormis l’École de la République, le recrutement sur concours anonymé de la fonction publique et, peut-être, la vie associative (parce qu’elle est facultative), tout, en France, est sous le régime de « la concurrence libre » et faussée. Tous les contrats et transactions privés, qui, partout, sont de gré à gré, malgré et au-delà du diplôme (voire sans celui-ci), sont biaisés et inégaux. Pourquoi alors aller si loin, dans la si grande Europe, et si tard, en 2005 seulement, dénoncer cette « concurrence libérale sauvage » pourtant fort commune chez nous, comme le sont les pâquerettes de nos champs ? Pourquoi ne pas avoir démasqué toutes les occurrences fâcheuses de « la concurrence libre » et faussée qui sont dans l’actuelle Constitution française ? Les dénoncer l’une après l’autre et proposer leurs abrogations ? Puis, si besoin, déclarer la Constitution elle-même nulle ? Pourquoi n’avez-vous pas ci-devant battu, avec autant de verve et d’effet qu’en cette année « européenne » 2005, les studios de télévision, les salles de rédaction des radios et les grandes salles de rassemblement politique, pour défaire la France de sa constitution hautement libérale ? Pourquoi n’avoir pas d’abord, tout près, chez nous, « balayé devant notre porte » à fond, avant d’aller crier à l’assassin, si loin, devant Bruxelles ? En mai dernier, il y a eu comme un oubli-de-soi politique français au profit d’un regard tourné vers la lointaine Europe.

La sauvagerie insidieuse de la formule courante « chacun pour soi » convient absolument à la situation française. Allez en demander la preuve tant à ceux qui ont tout (ou presque) obtenu de la vie qu’à ceux qui n’en ont rien (ou presque) retiré : des deux côtés, l’axe du vécu « sociétal » a été façonné, en France, par la cruauté quotidienne du « chacun pour soi » qui, dans la bouche des gens, est l’écho ancien et la préfiguration simple de la formule bruxelloise -« la concurrence libre »- corrigée, il est vrai, dans le texte soumis au référendum, par l’expression « et non faussée », laquelle a été congédiée par un bulletin de vote ces temps derniers. En France et partout dans le monde, sévit « la concurrence libre ». Évidemment faussée ! Telle est la triste réalité.

Ce qui est très gênant, quand il s’agit de la France, c’est que cette application quotidienne de « la concurrence libre » et faussée soit légale et ne soit niée en quelque article de loi ni par la vieille et prestigieuse Constitution « quatre-vingt-neuvarde » inaugurale de la République française (26 août 1789), ni par ses variantes et subséquentes (1790, 1791, voire 1948 et 1958). L’imposante et très précieuse Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen est, en effet, la matrice politique de tout libéralisme possible : c’est seulement quand on a déclaré que « Les hommes naissent libres et égaux en droits » que nos constitutionnels de la Salle du Jeu de Paume les ont rendus aussi légalement, légitimement et, par conséquent, potentiellement toujours concurrents. Ce qui est encore gênant, c’est qu’au cours de votre longue carrière libre d’homme politique vous ne vous soyez pas véhémentement élevé (au moins autant que vous l’avez fait contre le Projet de Traité) contre l’ouverte et totale légalité constitutionnelle française de cette « concurrence libre » et faussée avec laquelle tous les Français vivent ou survivent, pour certains, depuis tant de générations. Au demeurant, il n’aura échappé à aucun Français que le 29 mai 2005, au soir, et le 30 mai, au matin, la France -après, malgré et indépendamment des soubresauts cacophoniques antilibéraux « européens » de ce printemps- n’a pas changé et continue de « respirer libéral », dans toutes les sphères de la vie de la Nation, y compris la sphère politique, là où tout est décidé concernant le « vivre bien ensemble » (Aristote). Les volitions politiques, les ambitions, les talents (naturels et acquis), les appétits de pouvoir des uns et des autres y ont encore libre cours. C’est qu’il coûte à la politique française (et, peut-être, à celle d’une grande partie du monde) de se défaire d’un des joyaux de la Révolution de 1789, à savoir les dix-sept articles libéraux de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Un cercle vicieux de la liberté libérante et concurrente s’est peut-être clos cette année-là sur les Constitutionnels, d’où il n’est malheureusement pas certain que la démocratie puisse sortir aujourd’hui, sauf à cesser d’être et d’exister. Sans verser dans le pessimisme et le fatalisme, ce cercle de la politique est tragique, lui qui est né des Feuillants autant que des Montagnards et des Jacobins dans leurs apports spécifiques à la modernité à la construction de la démocratie. Au surplus, même dans les anciennes très curieuses « démocraties populaires », nées jadis de la souche finalement « involutionnaire » du XXe siècle  (puisque celle-ci a produit le contraire, obscurantiste et despotique, de l’avènement des temps heureux de liberté qu’elle a annoncés) -je veux dire la souche de Lénine, de Mao, de Castro ou de Kim Il Sung- même dans ces « démocraties » ( ?), la vie réelle n’a pas évité la concurrence faussée. Autrement, et vu l’espoir professé par les avant-gardes « révolutionnaires » du XXIe siècle, on ne voit pas pourquoi ces « démocraties » n’auraient pas été vouées à durer plus de quatre vingt ans. Cette dernière remarque renforce le caractère tragique du cercle vicieux nommé précédemment.

 

III) Le monisme économiste, celui qui ne voit que le « marché » des marchandises produites par la main d’œuvre rémunérée et le marché de la monnaie (bourse, etc.), ne doit pas aveugler. Le libéralisme n’est pas seulement économique : il n’y a pas que le marché économique qui y ordonne les rapports réciproques  de soi à l’autre. C’est un fait : partout où il y a cette si précieuse liberté des « Droits de l’Homme », le libéralisme s’offre en son panache impressionnant ou offusque dans tous ses états. La « directive Bolkestein » et « le plombier polonais » arrivent tard, en France, et provoquent des cris qui ne sont que trop tardifs car, dans le vieux concert des nations de liberté où, par la conséquence nécessaire de cette même liberté, règne « la concurrence libre » et faussée, la France est, depuis longtemps, comme poisson dans l’eau. Cette concurrence n’est pas, en effet, le propre de la France mais est aussi un caractère inhérent à « l’Europe libérale » accouchant douloureusement de son État (État fédéral ? Fédération d’États nations ?) : Tout esprit sagace a pu -et dès le début ou, au plus tard, au Traité de Maastricht de 1992- voir venir « l’Europe » sous cet habit taillé (« made in ») en Amérique, cette Amérique à laquelle l’Europe, ci-devant la CEE, a voulu damer le pion. Du reste, on ne voit pas pourquoi un si vieux continent s’avancerait, au dernier tiers du XXe siècle, pour crier au Monde qu’il existe alors que tout le monde le sait depuis longtemps. Je serais tenté de dire que tout le monde le sait depuis la nuit des temps, la nuit des développements différents des continents mais aussi celle de leurs rencontres fortuites ou provoquées par des « bouches à feu », la nuit des temps où naissaient leurs conflits originels et durables. En tout cas, il y a bien longtemps que beaucoup de peuples colonisés des quatre autres continents ont eu à savoir que l’Europe existe… Malgré le désespoir politique qui peut naître dans la conscience de chacun lorsqu’il constate combien le départ de l’Europe  imitant l’Amérique ressemble au retard d’Achille éloigné à jamais de la ligne d’arrivée, force est de constater aussi que cet effort d’hégémonie de « l’Europe » n’est point fortuit : Vu ce projet de concurrence géopolitique, l’Europe eût-elle pu, en effet, emprunter une autre voie d’espérer le succès contre l’Amérique que celle du libéralisme outre-atlantique et de sa fleur la « concurrence libre » et faussée ? Le vœu de concurrence ne suppose-t-il pas, de fait, et n’incite-t-il pas nécessairement à cette prétention d’égalité des forces et des moyens ? Au surplus, le mimétisme géopolitique qui commande ce cri d’éveil de l’Europe contemporaine devant les nations va jusqu’à la pousser à « bomber » idéologiquement ses frontières politiques pour s’offrir une excroissance géographique incertaine au-delà du Bosphore. Son cri de mise en concurrence avec l’Amérique est si fort que l’Europe géographique veut aujourd’hui inventer sa propre  tectonique des plaques en faisant glisser l’Asie, continent bien solidement connu depuis longtemps des géographes, sous l’Europe géopolitiquement rêvée des politiciens de Bruxelles et de Strasbourg. Laissons là cependant une question de philosophie et de sens de l’histoire pour en revenir aux consultations « européennes » auxquelles les gouvernants convoquent régulièrement les citoyens. Je votai « non », par conséquent, au référendum du Traité de Maastricht, en 1992. Mais, très respectueux des scrutins démocratiques, je fus conscient des conséquences proches et lointaines du « oui » majoritaire des Français qui les lierait par une signature d’État et définitivement (2) à « la concurrence libre » et faussée. Que celle-ci (entre autres) soit devenue ce colossal sujet « fâchant et divisant » de l’année politique européenne française 2005, je n’en fus pas surpris car j’ai toujours su que la France, elle, n’a pas attendu l’Europe (ni le « marché économique » ni  « une optique ultralibérale »  ni la grande  sorcière « mondialisation ») pour afficher cet atavisme libéral commun aux nations de réelle liberté. Dès lors que la France, en1992, a ratifié le Traité établissant l’union monétaire européenne, il n’y a pas d’exception française possible.

 

Entre vous, l’homme politique connu, et moi, l’inconnu parmi ceux qui votent, « la concurrence est libre », au sens de l’article I-3-2 du Projet de Traité établissant une Constitution pour l’Europe. Elle est aussi faussée ; point n’est besoin que je le démontre. C’est comme ça, c’est légal, c’est constitutionnel, en France. Si vous souhaitez (« concurrence libre », « contrat » non économique de gré à gré) rendre public ce courrier, vous n’êtes autorisé à le faire que si, et seulement si, vous mettez son texte intégral à la disposition de votre lecteur. Au moins, sur ce point précis, le droit rend-il « la concurrence libre et non faussée », expression que j’ai lue comme un syntagme (ainsi ce concept, tel employé par les linguistes) dans le Projet de Traité établissant une Constitution pour l’Europe. Certes, sur le champ, cette expression ne vaut pas acte immédiat et n’est pas le cône d’abondance d’où jaillirait immédiatement la justice spontanée, mais, à tout le moins, vaut-elle, en sa seconde partie, comme un idéal. Quand j’entendis, ces derniers mois, des hommes et des femmes politiques de quelque rang fractionner ce syntagme pour n’en retenir et récuser que la seule première partie de la conjonction qui le forme, je crus avoir perdu les repères grammaticaux de la logique élémentaire, avoir perdu la droite raison du discernement d’un texte, parce que je crus un temps que j’étais dans l’erreur pour n’avoir pas lu comme eux une ligne décisive de son article I-3-2. Mais je me suis ressaisi peu après pour soutenir fermement, au moins de moi à moi-même, qu’en tant que syntagme ce seul fragment du Projet de Traité de 2005 vaut aussi comme un texte de la culture, dont la France, un soir de mai, n’a point suivi le progrès d’énoncé qui corrige la nature. Ce n’est pas grave, en démocratie : l’urne a dit. Sauf que, par le fait, la boussole de « l’Europe » des fondateurs ne sera plus attirée par son vieil aimant « naturel » qu’est la France (à côté de l’Allemagne). Jouant du second sens du mot concert, dans l’expression « concert des nations », je m’avancerais à dire que cette boussole, actuellement devenue « folle », s’orientera bientôt probablement vers, et de, la Pologne, pays incontestablement de grande histoire aussi, désormais devenu ou redevenu instrumentiste, doué, du concert des nations-de-« concurrence libre ».

 

Cette réflexion flottante et libre de citoyen que vous venez de lire ne prétend pas être autre chose qu’une modeste contribution « politique », indépendante, dont vous êtes, par mon choix, le destinataire honorable, sans que ce soit ad hominem. En vous demandant de ne sentir dans la teneur de ce courrier aucune agression contre votre personne, je vous prie de recevoir, Monsieur, l’expression de mes très sincères salutations.

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Notes :

(1)                               Les guillemets qui encadrent cette expression en italique valent citation et la rattacheront toujours à l’article I-3-2 du Projet de Traité établissant une Constitution pour l’Europe sous la reliure qui a été expédiée aux électeurs français, au premier trimestre 2005.

(2)                               En effet, la France n’est pas une République de pacotille qui, au gré de l’occasion, engage puis retire sa parole et la signature de son peuple au bas d’un parchemin.

                                                                                                Castel JEAN

Copyright. © Castel JEAN. Juin 2008 (publication sur mon site). Tous droits réservés. 

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