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Castel JEAN
Observation : ci-dessus, l'absence des accents sur l'a et sur l'e est due à une défaut technique permanent de mon logiciel anglosaxon de création de site (non à moi).
« Nous ne pouvons pas
ne pas parler des choses
que nous avons vues
et de celles que
nous avons entendues.»
Actes des Apôtres, 4, 20.
Qu’est-ce qu’être Noir, en France,
à l’aube du XXIe siècle ?
(Édition du 14 juillet 2007, revue, corrigée & augmentée)
Qu’est-ce qu’être Noir, en France,
à l’aube du XXIe siècle ?
(Lasingularité des protocoles d’existence est présentée ici comme un rempart contre les formes pernicieuses, ouvertes ou cachées, de l’idéologie communautariste et de la discrimination même appelée « positive »).
Par Castel JEAN,
Professeur de Philosophie
Observation : Les pages qui suivent forment le contenu d’une Conférence prévue au Lycée Moissan de Meaux (S.-&-M.) pour le mardi 09 mai 2006, veille de la Journée de la mémoire du peuple noir en France, fixée au 10 mai par le Président de la République, au début de cette année. Pour des raisons extérieures et indépendantes de ma volonté, cette conférence n’a pas pu être prononcée, comme je le souhaitais, devant les élèves des classes terminales (au moins) du lycée.
Je publie cette conférence sur mon site comme un témoignage, pour rappeler que j’étais présent, en France, ce jour-là, et qu’à mon modeste rang j’ai fait ce que le devoir m’imposait.
Le texte publié conserve certains des caractères de l’exposé oral, didactique et « pédagogique », que la conférence aurait laissé paraître le 9 mai 2006 (par exemple, les délimitations « scolaires » des parties ou les développements consacrés au mode et au modèle). La forme d’exposé attendait des questions (d’éclaircissement ou de débat). La forme écrite a augmenté le contenu initial de nécessaires transitions, explications et démonstrations de quelque ampleur, destinées à lui donner la cohérence d’une lecture.
Je commencerai en évoquant la situation singulière qui est la mienne aujourd’hui, ce soir, là, devant vous.
Dans mes activités de professeur, dans mes sorties en ville ou ailleurs, personne - par conséquent, aucun Blanc - ne m’a dit ou rappelé que je suis Noir. Pour en rester au cadre de l’enseignement, qui devrait laisser son empreinte sur cette conférence, je dois, sous forme d’aveu, commencer par la clarification suivante et dissiper toute ambiguïté : pendant vingt cinq années d’enseignement dans les lycées de France (six lycées en Normandie et en Île de France), aucun de mes élèves, aucun de mes collègues, ne m’a dit ou rappelé que je suis noir. Pour la même période, j’ai travaillé sous l’autorité de dix chefs d’établissement, aucun d’eux ne s’est adressé à moi en faisant la moindre allusion à la couleur de ma peau. Mes anciens élèves reviennent me revoir au lycée, quand d’autres m’écrivent ou m’invitent. Il est vrai aussi que je n’ai jamais vu mes élèves en « petits Blancs » ni a fortiori en « têtes blondes » mais comme des élèves tout simplement (parfois des adolescents qui avaient besoin de mon aide pour se situer ou repenser leur rapport à eux-mêmes ou à autrui, y compris à leurs parents). J’ajoute le témoignage suivant : un collègue blanc ne s’est aperçu qu’au début de ce mois de mai qu’un de ses élèves était métis. Donc ma vie d’homme et ma pratique professionnelle ne me donnent aucune matière à même penser poser publiquement la question qui nous réunit ce soir. Je n’ai pas le temps de voir des Blancs, ethniquement blancs. A supposer que je doive me résigner à voir des Blancs dans mon entourage, je ne vois tous les jours que des Blancs qui consacrent leur temps de travail (et parfois leur temps personnel et privé) à donner à des enfants noirs de France les savoirs, les savoir-faire, les savoir-vivre, bref les connaissances nécessaires à leur formation et à leur construction personnelle. L’école républicaine française ne connaît pas de race. Beaucoup de Blancs ne connaissent pas le racisme : ce sentiment leur est absolument étranger. Ils sont nombreux autour de moi, dans mon lycée. Cependant malgré les remarques qui précèdent, je me pose devant vous la question du Noir et du Blanc, deux mots qui, dans mon expérience, n’ont pas de présence ni d’existence pour ma conscience. Et plus grave encore, je me propose de chercher à y répondre devant vous.
Mais alors « Pourquoi ? », devez-vous vous demander. Pourquoi poser et répondre à une question qui ne me concerne pas ? Une question qui, en quelque sorte, ne m’est posée par personne et dont la réponse, du moins en apparence, ne conditionne pas ma vie ? Sans prétention de ma part, je répondrai à votre interrogation en rappelant qu’un astrophysicien répond à des questions qui ne décident pas de sa vie et qu’un mathématicien est loin de répondre à une question vitale quand il répond à la question : qu’est-ce qu’un angle droit ? Le mathématicien et l’astrophysicien sont mus par quelque chose qui est au fond de tout homme, quelque chose qui le dépasse et le pousse à chercher la lumière de la connaissance. Cette chose, Aristote, Kant ou Auguste Comte la nomment « l’étonnement ». La conjoncture m’étonne donc.
Avant la question « Pourquoi ? », vous vous demandez peut-être aussi : Est-il bien dans sa tête, cet homme qui vient discourir plus d’une heure sur une question qui ne le touche pas ? Oui, je vais bien. Seulement, je dois avouer que des résonances étranges parviennent jusqu’à moi et me rappellent que, d’une part, une « question noire » est posée en France, aujourd’hui, avec une certaine acuité, voire une certaine brutalité ou violence, et que, d’autre part, des débats, des réponses et des décisions politiques récentes (ou futures) ont des effets idéologiques non anodins qui m’imposent - à moi, un Noir de France - de regarder autour de moi pour voir si réellement je suis cerné par des Blancs (puisque la « question noire », dans son expression même, est posée dans ce binarisme réducteur Noir/Blanc). Il s’agit de voir comment sont les Noirs de la Cité et de quelle manière je suis moi-même noir dans la Cité. C’est obsidional : car si j’en crois certains, je suis assiégé par de méchants Blancs. C’est imaginairement obsidional : car je ne vois pas les assiégeants, puisque je vous ai dit, il y a quelques minutes, que je ne vois pas de Blancs autour de moi mais des personnes. Dans les deux cas, la psychologie clinique appelle cela un délire : le délire obsidional. Mais parviendrai-je à une terre ferme ? À la réalité qui chasse le délire ? Oui, si je m’efforce d’identifier ceux qui ont fait de moi un Noir « visible » et assiégé. Car en un sens, qui est absurde, pour que, par ce discours, je sois encore plus visible (ce que, évidemment, je ne désire point), ces Noirs grandiloquents, agitateurs manichéens, à la rhétorique subtilement sophistique, sachant parfois jouer de l’entregent, ces Noirs me forcent à rappeler toujours et partout l’habit noir que je porte depuis ma naissance jusqu’à la mort. Leur posture est illégitime. Elle trompe aussi. Au surplus, puisque je suis contraint de leur répondre, je constate que des Noirs - autoproclamés Noirs représentants des Noirs - me forcent à m’exprimer dans un binarisme raciste Blanc/Noir, à tout le moins racial, un binarisme que j’ai banni de mon vocabulaire peu après mon arrivée en France, au début de mes études en Sorbonne. Plus tard, j’entendis l’ Armstrong de Claude Nougaro, ce « soul brother » parmi les chanteurs blancs, qui immortalisa Armstrong avant sa mort. Il m’a définitivement confirmé dans ma certitude :
« Armstrong, je ne suis pas noir
Je suis blanc de peau […]
Armstrong, un jour, tôt ou tard
On n’est que des os
Est-ce que les tiens seront noirs ?
Ce serait rigolo
Allez Louis, alléluia
Au-delà de nos oripeaux
Noir et blanc sont ressemblants
Comme deux gouttes d’eau […] ».
Telle est donc la situation singulière qui est la mienne aujourd’hui : contraint au binarisme Blanc/Noir, sombrant dans un délire obsidional. J’avouerais volontiers que tout ce que je viens dire m’étonne et brouille ma perception de mon propre état. Je m’efforcerai cependant de chercher la lumière de la raison dans les eaux obscures de la configuration idéologique actuelle forgée pour le monde noir de France. Puisqu’il le faut, je porterai donc l’habit noir idéologique et redondant dont ces discours revêtent ma peau déjà noire, ces discours qui masquent provisoirement ce que je suis, ou plutôt ce que je suis devenu, indépendamment de ma couleur de peau.
Voilà l’origine intime de la question de cette conférence. Dans ce que j’ai à vous dire, voyons donc si, et pourquoi, je délire. De même, voyons si, et comment, je pourrais m’en sortir. Pour conduire cette recherche, je vous exposerai les parties suivantes, avant de conclure la conférence et de répondre à vos questions :
I) L’héritage de l’esclavage puis de la colonisation des Nègres. La mémoire dans son usage idéologique contre l’histoire.
II) La configuration idéologique actuelle dans laquelle est pensé aujourd’hui « le monde noir ».
III) Le présent et l’avenir dans leur rapport avec le passé : les nouveaux cahiers du retour au pays natal, les mots des maux nouveaux du Noir. Un déplacement idéologique remarquable.
Auparavant je voudrais m’entendre avec vous sur le sens que prendront dans cette conférence les mots idéologie et idéologique. Ils fonctionneront comme des signaux d’une illusion ou d’une manœuvre inconsciente de déplacement d’une question ou d’un problème. J’en ferai généralement dériver le sens d’un emprunt au Cours de philosophie pour scientifiques de Louis Althusser : « Une proposition idéologique est une proposition qui, tout en étant le symptôme d’une réalité différente de celle qu’elle vise, est une proposition fausse en tant qu’elle porte sur l’objet qu’elle vise » (Thèse 9 du Cours, publié sous le titre Philosophie et philosophie spontanée des savants, Maspero, Paris, 1974. Cours public hebdomadaire donné à l’E. N. S. d’Ulm l’hiver 1967-1968). L’idéologie déforme la réalité au profit d’un projet imaginaire latent ou volontairement dissimulé. Dans un sens particulier, le mot « idéologie » énonce le caractère d’une idée, d’un argument, d’une action qui traitent un problème politique réel en déformant les termes dans lesquels il est posé et en en déplaçant l’objet, sous régime d’intérêts inconscients ou de démagogie à des fins de pouvoir. Analyser une production idéologique quelconque, c’est à la fois chercher de quoi elle est le signe ou le symptôme et montrer la vérité qu’elle a détournée.
I) La question de l’héritage de l’esclavage : l’effet idéologique de la confusion de l’histoire et de la mémoire.
Le 30 janvier 2006, le Président de la République, Monsieur Jacques Chirac, au nom de la Nation française, a choisi d’inscrire dans le calendrier français la date du 10 mai comme la journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage. Mais la commémoration voulue par certains des idéologues noirs qui l’ont demandée est doublement borgne, peut-être triplement.
1° Les égards républicains que le citoyen doit aux représentants de la Nation ne m’interdiront pas de dire qu’à l’Assemblée nationale, le 10 mai 2001, on a fait un affront à l'histoire afin d’ériger l’autel d’une mémoire à laquelle on a confié une mission politique et idéologique d’instruire l’histoire, comme le maître instruit l’élève et comme le juge instruit un procès. Quand l’Assemblée adopta la loi Taubira, elle fit comme si « la traite des Nègres » n’avait été que la seule traite européenne. Il est scandaleux que nos députés aient travaillé en se souciant si peu des faits. Je constate qu’ils ont « allégé » le passé historique de la traite et de l’esclavage pour ériger une histoire de circonstance, qui est en réalité une mémoire cathartique, une anamnèse faite par quelques Noirs pour congédier leur douleur imaginée de la perte de l’origine. Des livres connus, qu’un lecteur de la bibliothèque Sainte-Geneviève de Paris peut consulter, ne semblent pas avoir été le souci de nos députés. Pourtant même la station de radiodiffusion Europe 1, le 24 février 1998 - l'année même où l’Assemblée nationale enregistre le dépôt du projet de loi de Madame Christiane Taubira (22 décembre 1998) - a fait mention de ce que nos députés ignorent ou feignent d’ignorer, plus tard dans l’année, dans l’enceinte du Palais Bourbon. Jean Mayer y expliqua les faits tels qu’ils se sont passés, dans l’ordre et dans les continents où ils se sont déroulés. On aurait pu lire aussi antérieurement une note au bas d’une page de Louis Sala-Molins (1996), qui ne peut pas être considéré comme un ignorant de ce qui se passa, à l’époque, dans ce domaine : « La traite transsaharienne […] Je me limite à en évoquer l’existence et à rappeler que la péninsule ibérique « bénéficie » traditionnellement du marché d’esclaves noirs achetés ou razziés par les pays de la rive sud de la Méditerranée de l’autre côté du Sahara et conduits au nord du désert » (in Le Code noir ou le calvaire de Canaan, PUF, page 43. Suivent aussi, dans la note, quelques références incontournables rappelées par l’auteur). Eût-on lu ces lignes que l’on n’eût pas tronqué les faits et les actes. Massacrant l’histoire, on a voté, le 10 mai 2001, une loi qui légifère sur une seule traite négrière, l’européenne, alors qu’il en exista deux (l’arabe et l’européenne), et sur un seul esclavage des Noirs, l’européen, alors qu’il en exista trois (africain, arabe, européen) qui coexistèrent sur une même période, visée par ladite loi, laquelle date elle-même du XVe siècle seulement sa portée législative rétroactive. Eh ! Quoi ! Il n’y aurait pas eu de traite négrière avant le XVe siècle ? Et ce, quoi qu’en disent les historiens ? Vérité partielle et injustice de la loi Taubira ! Vérité partiale (il faut comprendre mensonge) aussi, puisque l’Exposé des motifs de la proposition de loi biffe la traite arabe du trait de la plume qui a écrit cette seule phrase d’un texte d’environ deux pages : « Les fils et les filles de descendants d’esclaves, dispersés en diasporas solidaires, […] brandissent la bulle d’Ahmed Baba, grand savant de Tombouctou, qui réfuta la malédiction de Cham dans tout l’empire songhay et condamna la traite transsaharienne initiée par des marchands maghrébins ». Nos députés n’entendirent que cela de la traite par caravane et s’en contentèrent. Ils n’eurent point le sursaut de science de saisir cette phrase au bond, de lui donner le développement événementiel qu’elle eût mérité et de rétablir l’étendue réelle de la vérité historique : ils n’entendirent pas cette phrase qui, à mi-voix, avec la réticence de l’omission voilée, avouait qu’il y a eu aussi une « traite transsaharienne ». [En une autre occasion, je reprendrai et publierai le regard critique que l’on peut poser sur le fouillis idéologique de l’Exposé des motifs de la proposition de loi Taubira de 1998].
L’Assemblée nationale française, ce jour-là, a légiféré en toute partialité. Sous informés par le texte de la proposition de loi, les députés ont fait prendre à la nation une voie qui ne pouvait que conduire à certaines absurdités, dont celles que je vais évoquer dans la première partie de mon plan. Première absurdité : je constate que la loi Taubira ne me donne pas, à moi qui suis un membre génétiquement intégré au « peuple noir », le pouvoir d’objecter le délit de « crime contre l’humanité » (son article 1er) contre les descendants de ceux qui ont perpétré la traite négrière et l’esclavage avant le XVe siècle. Moi, le descendant d’esclaves et l’enfant de la diaspora négrière « solidaire », la loi Taubira me rend injuste à l’égard d’une partie de mes ancêtres noirs morts de la main infâme d’hommes d’autres couleurs de peau que la peau « caucasienne ». Si un jour, cette loi devait ouvrir droit à la « réparation » de préjudice, cette partie des Noirs tourmentés par la honte de tout esclavage, quel qu’il fût, ne pourrait pas y prétendre. Pour Madame Taubira, il y a esclavage et esclavage, il y a esclaves et esclaves ! Il est bon de le savoir. Finalement il vaut mieux avoir été esclave d’Européens, car cet esclave-là, et lui seul, est reconnu aujourd’hui, rétroactivement, par les droits nés au XXe siècle français, européen (Nuremberg), mondial (ONU). Mais prenons, au XVe ou au XVIe siècles, trois frères africains, dans la fleur de l’âge, au hasard d’une sortie dans la forêt pour la nourriture de subsistance de leur famille. Soudain, la mauvaise rencontre avec les braconniers d’hommes. Ils sont capturés, comme nous le montrent les images saisissantes du début de Racines, le film tiré de Roots, le roman d’Alex Haley. On doit m'accorder qu’à partir du XVe siècle les partages de traite au poste de triage de la chasse à l’homme faisaient qu’un des frères pouvait rester comme esclave sur place, en Afrique, pendant qu’un des deux autres voyageait par caravane vers l’Orient (et aussi al-Andalus) et que le troisième était dans la cale d’un navire en route pour l’Occident « indien ». Le 10 mai 2001, jour de l’adoption de la loi Taubira au Palais Bourbon, un pan entier de servitude a été laissé pour compte dans le décompte des esclaves de l’époque, dont certains se trouvent, par l’effet incident de cette loi, privés de la consolation post mortem d'être déclarés victimes de « crime contre l’humanité ». C’est le comble des malheurs ! Ainsi venons-nous de découvrir l’absurdité de la scandaleuse décision idéologique arbitraire d’une date inexacte de début d’un « crime contre l’humanité » et l’absurdité d’avoir fait d’un seul peuple le coupable désigné, tout aussi idéologiquement, comme la seule cause des maux du « peuple noir ». Quelle qu’en soit la victime, quelle que soit l'identité de son auteur, tout esclavage, au regard de la morale, est un crime contre l’humanité. Je ne vois pas pourquoi le droit et une loi de l’Assemblée nationale accuseraient un retard (ici malsain) sur cet impératif de la morale. La loi Taubira a tout l’air d’être « le symptôme d’une réalité différente de celle qu’elle vise ». Alors ma question est celle-ci : De quelle variante idéologique l’Assemblée nationale française était-elle animée le jour où elle a laissé passer tant d’ignorance des temps passés de l’esclavage des Noirs et a fait preuve de tant d’indulgence envers un projet de loi partial ?
Deuxième absurdité : l’absence de l’esclavage considéré en tant que fait global et chronique de l’Histoire humaine : l’esclavage est très vieux, à tout le moins le commerce d’hommes, pratiqué sous l’angle et selon les lois de l’échange économique de biens. L’humanité n’a pas attendu le XVe siècle pour pratiquer l’esclavage. La traite humaine et l’esclavage ne se réduisent pas à la seule « traite négrière transatlantique » (articles 1 et 3 de la loi Taubira). Les historiens le savent et nous en ont informés depuis longtemps, en particulier bien avant 1998, l’année du dépôt de la proposition de loi Taubira, et bien avant 2001, l'année de l’adoption de la loi par le Parlement. Quand ils écrivent sur la traite des Noirs et sur l’esclavage, Pierre Pluchon (1981), Raymond Mauny (1970), Pierre Chaunu (1979-1983), etc. - [Respectivement : Les négriers (Bibliothèque de l’école des loisirs) ; Les siècles obscurs de l’Afrique noire (Fayard) ; L’expansion européenne (« Nouvelle Clio »)] - tous ces historiens récapitulent toujours la chronologie des formes de l’inclusion du corps de l’être humain dans les termes et les moyens de la production et de l’échange économiques ; ils décrivent, même cursivement, son statut d’équivalent des « navettes » d'Aristote et sa valeur de marchandise. Moi-même, lorsque j’étais élève, mes professeurs d’histoire m’apprirent cela, et j’ai même pu lire dans mon édition du Cours supérieur d'histoire d’Haïti (première publication, en 1937) que « l’Espagne elle-même, alors qu’elle était sous la domination des Maures, avait pratiqué l’esclavage des Noirs ». Ce que je relève dans cette citation : « alors qu’elle était sous la domination des Maures ». Tout le monde sait que les Maures sont chassés d’Espagne progressivement, par royaumes, depuis la prise de Tolède par Alphonse VI, en 1085, jusqu’à la prise de Grenade par Isabelle la Catholique, en janvier 1492, soit au XVe siècle finissant. En 1401, au début du XVe siècle, l’Espagne était donc mauresque ! Or la loi Taubira fait partir son pouvoir (de punition) du XVe siècle. Connaît-on cependant un pouvoir maure - en l’occurrence celui de Musa, le Maghrébin (711), puis celui du califat de Damas - qui fût si faible qu’il ignorât les agissements esclavagistes de sa nation vassale ? Alors que cache cette omission du commerce arabe et musulman de l’Africain noir ?
2° Les égards républicains que le citoyen doit aux représentants de la Nation ne m'interdiront pas de dire aussi qu’à l’Assemblée nationale on a fait un autre affront à l’histoire en n’aménageant pas, dans l’Exposé des motifs de la proposition de loi Taubira ainsi que dans la lettre définitive de la loi, une place pour rendre l’hommage dû à tout ce qui était contemporain et parfois contraire à « la traite négrière transatlantique ». Il est évident que ce sont l’Europe et surtout la France qui sont visées par cette expression. Les députés, emmenés par le pathos du texte de la députée de la Guyane, ont fait comme si, à l’époque de la traite négrière européenne, tous les Européens, en tout cas, tous les Français, ne s’étaient adonnés qu’à la traite et avaient passé leur temps à mépriser les Nègres. Pourtant - et pour mémoire (puisque aujourd’hui des Noirs se repaissent, à l’envi, du mot de mémoire) - la France galante du XVIIIe siècle écouta la grande musique du Chevalier de Saint-Georges, compositeur métis des Isles, qu’on écoute de nos jours en croyant quelquefois entendre Mozart. Pendant que se pratiquaient « la traite négrière transatlantique et […] l’esclavage » - et avant la première abolition de l’esclavage par la Convention en 1794 - Jean-Pierre Brissot, un Blanc, fonda, en 1788, la Société des Amis des Noirs, où l’on trouva les noms d’autres Blancs prestigieux Condorcet, Lacepède, l'abbé Grégoire…. Et l’œuvre antiraciste de l’abbé Grégoire ? Qu’en a-t-on fait en 1998 et 2001 ? Je suis un des enfants noirs de l’abbé Grégoire, l’immense abbé du majestueux Serment du Jeu de Paume de Jacques Louis David. Au plus fort du commerce du « bois d'ébène », se pensait, dans la tête de cet abbé, le monde nouveau qui était en gestation dans la salle du Jeu de Paume : à la fois « la régénération des Juifs », la dignité et la liberté « des hommes de toutes les couleurs », l’universel abstrait mais réel des Droits de l'Homme et du Citoyen, la démocratie parlementaire. Les « droits de l’homme et du citoyen » sont un acte de prise de pouvoir par la théorie, une mise en conformité de la pratique avec la théorie, laquelle venait d’« apercevoir », à la manière de Rousseau, les droits naturels exhaustifs de l’homme. Si l’on m’accorde cette vue, on m’accordera aussi qu’en inventant l’Homme (universel) les lumières européennes et les Constitutionnels de 1789 ont aussi inventé l’homme noir des temps à venir, c’est-à-dire (entre autres) l'homme noir de la France du début du XXIe siècle, l’homme noir qui naît aujourd’hui, naîtra demain, pour jouir, partout, sans exception, du Préambule et des dix-sept articles de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Par conséquent, c’est sans aucune honte et avec reconnaissance que moi, le Noir qui vous parle cet après-midi, je dis que tout l’aujourd’hui politique du monde noir libre était dans la tête des Constitutionnels et de Grégoire, ce prêtre constitutionnel qui n’était point esclavagiste ni négrier à l’époque même où la « traite négrière transatlantique » était à son plus fort rendement. Tout homme noir d’aujourd’hui est enfant moral et politique de l’abbé Grégoire, qui sapa les fondements du racisme et de l’esclavage parce qu’il vit l’homme, son être moral, sa « constitution naturelle » (Rousseau), son état, ses droits naturels. Dans l’économie générale de son texte, la loi Taubira aurait dû trouver une place non négligeable à ces faits, à ces hommes et à leurs combats pour des idéaux qui étaient aux antipodes de l’esclavage et de la traite courante européenne des Noirs. Il n’y a pas eu qu’Ahmed Baba qui condamnât le sort fait aux esclaves noirs. Les historiens le savent et nous l’apprennent. Les députés de la Nation n’avaient pas le droit de ne pas le savoir ni de ne pas le dire. La loi Taubira aurait été juste, si elle avait tenu compte de cette connaissance, puisqu’elle aurait alors fait œuvre d’histoire sincère, véridique, et d’équité. La pensée européenne du XVIIIe siècle n’était pas que monstrueusement économique, codifiant froidement, dans le cabinet d’un Surintendant, l’usage ustensile de l’esclave, l’instrument rentable de la prospérité des terres des Indes ! Je dis donc - et je le crie très fort - qu’à l’époque de « la traite négrière transatlantique » l’esprit n’avait jamais démissionné de sa mission de penser un nouveau monde politique et d’arracher l’homme à la condition non naturelle de dominé et de serviteur maltraité. Au panthéon où gisent les grandes figures de l’esprit qui ont fait descendre de nouveau la liberté sur l’homme, je vois alors surgir les croix d’honneur humanistes de ces deux artistes géniaux que furent Beaumarchais et Mozart. L’un et l’autre instillèrent dans leurs œuvres la semence de « l’esprit révolutionnaire » réel qui voulut l’homme pour l’homme. Et voici qu’en 1775 Beaumarchais, dans Le Barbier de Séville, fit dire au valet Figaro : « Aux vertus qu’on exige dans un domestique, Votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ? ». Le maître ne s’en tira qu’en riant ! Et voici que, dans La Flûte enchantée, Mozart (qu'attendait déjà la mort, à l’automne 1791) et son librettiste nous livrèrent ce dialogue qui annonçait les temps à venir :
« - Est-il Prince ?
- Mieux, c’est un homme ».
Artistes universels et profonds, Beaumarchais et Mozart, dans leur pensée créatrice, remirent la condition humaine à l’endroit parce qu’ils virent aussi l’homme derrière les « grandeurs d’institution » (Pascal). Or la page d’accueil d’un monde sans esclavage s’accommode mieux des « grandeurs naturelles » que des « grandeurs d'institution ». Par conséquent, je préfère toujours enseigner à mes élèves ces discours intemporels de l’esprit, chirurgiens sans mains mais accoucheurs cachés et généreux du progrès de l’action historique, plutôt que de pousser des jérémiades sans effet sur le présent. Nous savons aujourd’hui que c’est l’esprit qui allait forger l’épée qui vaincrait les forces obscurantistes et que le « tiers », par ces paroles, entrerait bientôt sur la scène de l’Histoire pour donner ce qu’en France et chez les francophones nous appelons la démocratie. Entre-temps, la pensée de Rousseau était passée par-là aussi. Une partie importante de l’Europe pensait, tout simplement, à l’époque de « la traite négrière transatlantique », posant les contours infinis de l’universel qui allait préparer les conditions philosophiques, psychologiques, juridiques et politiques des mouvements de liberté et de libération des esclaves des colonies. Des brins d’esprit humains européens jonchaient tout au long le sol inhumain européen de l’esclavage. Ils étaient certes peu nombreux mais assez forts et fermes pour changer le paysage multiséculaire de la servitude. Au début du XXIe siècle, tout le monde le sait. Quand on le sait, on doit le dire. Pour donner un exemple, non négligeable dans l’histoire de l’humanité, il faudrait même rappeler que cette pensée européenne des lumières a légitimé sans équivoque, en 1791, le soulèvement général des esclaves noirs de Saint-Domingue (plus tard se renommant Haïti). Elle l’a légitimé tant aux yeux nouvellement éclairés des esclaves noirs qu’aux yeux généreusement éclairants d’un grand nombre de Blancs, dont Polvérel, Sonthonax (à Paris puis à Saint-Domingue) et, bien sûr, les Amis des Noirs (fermement actifs à Paris). L'Assemblée Nationale et la loi Taubira auraient dû inclure dans le texte ce pan d’histoire, de pensées et de faits qui eurent lieu à l’époque où, en divers continents, l’on traitait en commerce les Noirs d’Afrique. Dire ou rendre la justice, ce n’est pas le talion mais l’équité. C’est pourquoi, même au risque de choquer ou de priver certains de leur fond de commerce idéologique courant, je dis que le Noir de France du XXIe siècle doit se sentir autant descendant de ces grandes figures européennes de la liberté que des esclaves africains de « la traite négrière transatlantique ». Ceux-ci ont reçu de celles-là l’instrument prométhéen qui devait servir à configurer les originalités historiques et culturelles qui s’appellent aujourd’hui le Brésil, Cuba ou Haïti. Car si nous n’étions aujourd’hui que des descendants d’esclaves nous n’aurions reproduit que l’état d’esclavage et serions esclaves, nous n’aurions que l’esclavage à inscrire dans l’Histoire comme trace de ce que nous avons fait du commerce triangulaire et de nous-mêmes, disons de la couleur de notre peau. Or nous ne sommes point esclaves : au Brésil, à Cuba, en Haïti, l’héritage d’esclave a été dépassé pour être ensuite librement et brillamment modifié en produits syncrétiques originaux, baroquement étranges parfois. Ce qui s’est ajouté à l’esclavage, c’est la proclamation et l’apprentissage de la liberté là où celle-ci a été élaborée dans sa quintessence opératoire universelle, c’est-à-dire dans l’Europe des « lumières ». Au plus fort de la traite, et malgré la régression signée, plus tard, par le décret de Bonaparte du 30 floréal an X (20 mai 1802), l’humanité européenne n’a pas abandonné les Noirs sur le quai de l’Histoire humaine, révolutionnaire et juste. Elle nous a éclairés et incités, nous les Noirs, à nous envelopper de l’étendard de la liberté. Par conséquent, si nos idéologues avaient voulu être justes, ils auraient dû, à l’Assemblée, restituer l’effet « ombre et cependant lumière » de cette Europe originale et inouïe qui est implicitement visée par la loi Taubira.
3° La troisième variante de l’idéologie de la commémoration porte sur la confusion de la mémoire et de l’histoire. Pour avoir été victimes de cette illusion, Christiane Taubira et d’autres ont cru, en 1998, devoir envisager la « réparation » de ce qui s’est passé entre 1503 et 1848. Comme si l’histoire avait arrêté son cours pour se figer dans les données (partielles) issues de cette période ! Comme si ces siècles de traite négrière et d'esclavage n’étaient faits que de traite négrière et d’esclavage ! Par conséquent, comme si le temps historique s’était arrêté en 1848 ou qu’une translation avait été opérée pour transposer tel quel ce passé dans le présent ! Mais le traitement critique de cette variante de l’idéologie de la commémoration, qui cache une demande de « réparation »de la traite, veut que je commence en précisant que l’Assemblée nationale, en votant le texte définitif de la loi Taubira, a fait une bonne action en délestant de l’idée de « réparation » la Proposition de loi déposée par Madame Taubira et Monsieur Jean-Marc Ayrault, et en supprimant son article 5 : « Il est instauré un comité de personnalités qualifiées chargées de déterminer le préjudice subi et d’examiner les conditions de réparation due au titre de ce crime […] ». L’Assemblée et la nation ont écarté cette détestable demande mais le débat qui anime aujourd’hui le monde noir n’en est pas nécessairement protégé car le fondement idéologique des arguments d’une partie des protagonistes de ce débat repose sur la confusion de la mémoire et de l’histoire ou, mieux dit, ce fondement s’alimente des poussées de représentation de l’histoire qui lui viennent du fond de la mémoire ; il connaît les soubresauts qui naissent des distorsions qu’une mémoire vive, écorchée vive, lui impose. Ce débat idéologique vit alors de passion et d’illusion, non de science et de vérité. C’est pourquoi je pourrais m’appuyer sur l’existence de cet article 5 de la Proposition de loi (1998) pour m’interroger sur la demande de « réparation » financière que l’ex-Président haïtien Jean-Bertrand Aristide s’ingénia, il y a quelques années, à tirer de calculs extravagants afin de la présenter à la France, comme on présente une note de frais. Je voudrais savoir s’il n’avait pas trouvé une connivence intellectuelle et idéologique rassurante dans le fait que, par l’indulgence de quelques députés, le mot même de « réparation » pût entrer, un jour, au Parlement français pour commencer à désigner la peine juridique que doit purger la France contemporaine citée à comparaître pour répondre des actes de l’« Ancien régime », qu’aujourd’hui réprouve pourtant la France légale et morale. Heureusement, la sagesse de l’ensemble des députés qui ont voté a eu raison de cette audace juridiquement bancale en corrigeant le texte de la proposition de loi et en en supprimant cette demande injuste, peut-être insensée. Toujours est-il que, quand on musarde trop sur les terres imaginaires d’une certaine mémoire affective, on finit par oublier les faits, l’histoire, la science. Or, relativement à notre action dans le présent, l’histoire et la mémoire se distinguent comme l’avenir se distingue du passé. En effet, quand l’homme ne s’attache qu’à la mémoire, il est, consciemment ou inconsciemment, tout entier prisonnier du passé, alors que, si l’histoire l’anime, il voit aussi l’avenir. Certes nous savons qu’il n'existe pas de lois historiques permettant de prédire l’avenir, mais en nous appuyant sur le passé étudié rationnellement et connu, c’est-à-dire classé et rangé sous le concept - ce passé que nous apprennent les cours d’histoire - notre construction du présent s’enrichit alors au moins des projets d’espérer. Connaître, c’est s’approprier : « Le « Je » est chez soi dans le monde quand il le connaît et plus encore quand il l’a saisi par le concept » (Hegel). L’effort de l’historien est de nous donner ces concepts clairs des événements du temps passé afin de nous en rendre maîtres et de nous en servir autant que possible pour penser l’avenir, à défaut de le prévoir ou de le prédire, bref de vouloir un avenir réfléchi. En revanche, ressasser la mémoire nous retient de vouloir et d’agir ; nous réagissons seulement, en nous étourdissant de souvenirs parfois facteurs d’illusion. En politique, l'usage idéologique de la mémoire est stérile. À l’occasion de la visite de Monseigneur Desmond Tutu en Haïti, Monseigneur François Gayot, archevêque de Port-au-Prince, déclarait avec justesse : « Le premier défi est celui de l’obsession du passé […] si nous sommes obsédés par le passé, tout effort sera vite épuisé, tout élan sera bientôt stoppé. L'inertie de la mort aura tôt fait de vaincre la vie » (Cathédrale Sainte Trinité de Port-au-Prince, le 12 février 2006). En revanche, l’usage rationnel de l’histoire est facteur de projets et fertile en actes politiques nouveaux. Plus nous pensons et connaissons l’histoire de manière critique et par le concept, plus nous comprenons ce qui s’est passé, ce qui est arrivé d’heureux ou de malheureux à nos ancêtres, et plus aussi nous pensons à nous-mêmes et à notre hic et nunc historique, commis maintenant de s’inscrire dans un devenir libre. La pensée de l’avenir - cet avenir qui, lui, est nouveau - en coule ensuite, telle une source. Alors nous nous convions à bâtir au lieu d’évoquer passionnellement le passé révolu.
Au demeurant, cette distorsion imprimée à l’histoire par la positon dominante accordée à la mémoire nous fait croire que l’actualité que nous vivons est fille « crachée » de ce passé que nous adulons, parfois dont nous rêvons. L’effet de cette illusion est alors de croire que les descendants d’esclaves sont des esclaves et que les descendants de colons esclavagistes sont aussi des colons et des esclavagistes. C’est éminemment faux ! Je vous ai dit, au début de la conférence, que je n’ai rien vu autour de moi qui ressemblât ni à des Noirs esclaves ni à des Blancs maîtres et colons. Mais pour avoir succombé à cette illusion, des idéologues du monde noir, hors de l’hémicycle, ont été conduits - troisième absurdité - à demander à la France contemporaine, aux Français du XXIe siècle, au nom de tous les Noirs, une « réparation » de la traite négrière européenne des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. C’est même cocasse, car aujourd’hui beaucoup de Français sont noirs et il faudrait leur demander d’être solidaires de leurs compatriotes blancs de l’âge baroque, par exemple, et de « réparer » ce que la France blanche a fait à des Noirs à l’époque où les Noirs ne pouvaient même pas juridiquement (à cause du Code noir) être Français. C’est absurde, comme cela arrive souvent quand les hommes raisonnent mal et se mettent en tête de proposer des solutions et de décider mais sous régime de leur bévue. Ces idéologues versent dans l’injustice, dont ils se servent, par ailleurs, pour s’installer dans un mythe de la victimisation noire et de la concurrence victimaire ou encore pour instiller chez les Blancs la mauvaise conscience. Je ne peux pas les suivre. Il me faut combattre par tous les moyens le danger de ce raisonnement imprudent. C’est ce que je compte faire, ici, par mes modestes moyens, qui sont des concepts. À la fin de cette conférence, vous devriez pouvoir juger par vous-mêmes si ceux qui aujourd’hui, en France, parlent de la « question noire » ont même posé le problème ou bien si, ayant posé le problème, ils l’ont bien ou mal posé.
II) Voyons maintenant la deuxième partie de notre plan : la configuration idéologique qui circonscrit le « monde noir » en France aujourd’hui.
A) Le monde noir français, n’étant pas en dehors du temps de l’Histoire du Monde, suit le cours de l’histoire particulière et de l’actualité politique françaises jusqu’à en épouser les formes endogènes de manifestation. C’est ainsi que le monde noir de France a aussi son « microcosme », comme on parle du microcosme parisien de la politique, du goût ou de la mode. Ce qui, entre autres, agite aujourd’hui le microcosme noir français gravite autour d’un événement qui a eu lieu le 25 novembre 2005. Ce jour-là, fut créé le CRAN (Conseil Représentatif des Associations Noires), à l’Assemblée Nationale, où les Noirs fondateurs de ce mouvement furent accueillis par Noël Mamère, député. Cet organisme ne saurait cependant faire aujourd’hui l’unanimité.
1°) La naissance du CRAN a été légitimement contestée par beaucoup, dont Patrick Karam, le président du collectif DOM : « Qu’est-ce que c’est que cette soi-disant fédération qui ne représente rien, une soixantaine de petites associations, et qui divise les gens entre Noirs et non Noirs, comme si les inégalités se limitaient à une question de pigmentation ? Qu’y a-t-il de commun entre un Africain et un Antillais ?... » (Le Nouvel Observateur, N° 2145, du 15 décembre 2005). Le microcosme noir de France est « déconnecté » du réel noir de France. Cela apparaîtra dans la suite de la conférence.
2°) On ne voit pas la cause de ce Conseil, à défaut de dire qu’on n’en voit pas la demande, car personne ne l’a réclamé. Personne parmi les Noirs de France n’en a, sous une forme ou sous une autre, exprimé publiquement le symptôme qui eût exigé qu’on le créât. Il y eut, un jour, apprend-on par la presse, une convocation via l’Internet. Une centaine de présents de l’Île de France. Puis ce fut la création, officielle et nationale, au Palais Bourbon, cœur politique de la Nation. J’ajoute que le mimétisme du nom de ce Conseil me gène, vu l’allusion à peine implicite au Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF). Non que je sois antisémite, mais pourquoi ce mimétisme langagier ? S’agit-il d’une allusion accidentelle ? Volontaire ? S’agit-il d’une provocation ? Une polémique des « mémoires » ? Doit-on y voir le rappel insidieux d’une malsaine « concurrence victimaire » ? Une contestation « noire » de la place de la shoah dans l’histoire récente européenne ? Si c’était là l’intention cachée du mimétisme que j’aperçois dans la dénomination Conseil représentatif des Associations Noires de France, je n’hésiterais pas à crier : Laissez les Juifs tranquilles !... J’eusse aimé, en tout cas, qu’en créant ce nom l’on mît l’imagination au service de la cause des Noirs. Si cause réelle il y eût vraiment ! Le CRAN a tout l’air d’être « le symptôme d’une réalité différente de celle qu’il vise ». C’est aussi un syndrome connu des microcosmes et de certaines avant-gardes que de parler au nom d’une cause imaginée et imaginaire. De l’activisme politique en naît toujours. Mais on ne va jamais loin avec l’activisme, stade suprême de l’activité dépensière d’elle-même, aveuglement prodigue, autotrophe aussi, et morbide.
3°) L’objectif du CRAN fait sérieusement débat, alors même que le CRAN s’est engendré sans débats (de type « agora » grecque) ni questions préparatoires diffusées parmi tout le monde noir de France. Par exemple, le CRAN veut « poser la question noire [pour] éclairer les débats sur l’état du pays » (Patrick Lozès, coprésident du CRAN, in Le Monde, 26 novembre 2005). Par exemple, on lit : « Les partis politiques doivent prendre en compte cette question noire » (Louis-Georges Tin, Libération, 27 novembre 2005). Or il reste à prouver qu’il existe, en France, une « question noire ». Et si cette question existe, il reste à examiner, de manière critique, ces deux autres questions : Qui pose cette question ? Comment est-elle posée ? C’est pourquoi, par une question insidieuse, je m’accorderai donc ici l’urgence d’une pause méthodologique : Et si la « question noire », telle qu’elle est agitée par le CRAN et ceux qui croient au CRAN, n’était qu’imagination et fiction ? En tout cas, pour être clair cet après-midi, je veux suggérer qu’avant de dire qu’il existe une « question noire » il faudrait poser et répondre à la question préalable de la réalité observable (et observée), en France, de l’objet de cette « question noire », à savoir « Qu’est-ce qu’être Noir en France aujourd’hui ? ». Je prendrai le temps de cette conférence pour le faire, c’est-à-dire enquêter. Auparavant, pour revenir, sous un autre angle, aux propos plus haut cités de Lozès et de Tin, il est utile de se demander ceci : De quelle lumière politique significative et décisive le fait de poser la « question noire » peut-il « éclairer les débats sur l’état du pays » ? Soyons sérieux, tout le monde sait bien que « l'état du pays » dépend prioritairement de paramètres et de déterminants économiques, sociaux, politiques, idéologiques, culturels, peut-être parfois psychologiques, mais certainement non génétiquement raciaux. Quiconque veut instiller du Noir (et du Blanc) comme schéma directeur du contexte politique français, s’abuse et abuse. Ainsi le microcosme noir (parisien) verse-t-il dans la démagogie, conséquence nécessaire d’une erreur de jugement portant sur les caractères propres et « l’analyse concrète d’une situation concrète » (Lénine) ainsi que sur « les impératifs de la conjoncture » (Leslie Manigat).
4°) Les moyens politiques concrets du CRAN ? On ne voit pas bien quels ils peuvent être en dehors d’actes symboliques ou d’éclats captieux de « descendants d'esclaves » au fait et en phase avec l’abondance française contemporaine, actes et éclats qui se heurteraient assez vite au cadre institutionnel et légal de la France. En tout cas, une partie de ce que demande le CRAN ne peut être réalisé que si, et seulement si, on compte les Noirs de France, si on les dénombre et les assigne à résidence identitaire pigmentaire, c’est-à-dire, en fait, si on leur promulgue un statut de couleur de peau. Or dans l’histoire récente de la France, le recensement et le « statut des Juifs » ont laissé des souvenirs sinistres parce qu’ils ont rendu aisée une partie de ce que l’on sait, à savoir « la solution finale du problème juif en Europe » (Conférence de Wannsee de janvier 1942). J'ai peur, et je ne veux pas que nous, les Noirs de France, soyons un jour recensés en tant que race. Nous sommes nombreux - Noirs et Blancs de France - à ne plus « penser race », expression qui, pour moi, est presque synonyme de « penser mal ». Des mélanocytes ne doivent pas faire loi. (Voir B, plus loin).
Le problème de la légitimité du CRAN est posé avec acuité et urgence. Je ne vois pas ce que vient faire le CRAN dans ma vie de Noir de France, qui n’est, d’abord et tous les jours, qu’une vie de citoyen français, dans laquelle je suis convié à l’exercice exigeant des droits et des devoirs du citoyen (sans couleur). Quand je lis ceci : « Où sont les grandes voix morales dans ce pays pour dénoncer les propos d’un Finkielkraut ? On ne peut pas laisser les Noirs seuls lui répondre » (Patrick Lozès, Le Monde, 26 novembre 2005), je rétorque vivement : M’avez-vous bien regardé ? Je suis assez grand pour savoir séparer le bon grain de l’ivraie dans les écrits, souvent subtils et utiles, d’Alain Finkielkraut, dont on ne saurait réduire la contribution intellectuelle, depuis une vingtaine d'années, aux seuls propos déplacés envers les Noirs de France, lus récemment dans l'interview qu’il a accordée au Ha’Aretz de Tel-Aviv, en février 2006. Pour répondre à Finkielkraut, on n’a pas besoin d’être un Noir ni d’appeler au secours « les grandes voix morales de ce pays » (sont-elles supposées seulement blanches dans la citation ?). C’est un travail de l’esprit qui, lui, n’a pas de couleur. Il suffit à l’esprit d’être éclairé. Les « voix » que je côtoie quotidiennement, qui sont morales aussi sans être « grandes », qu'elles soient blanches ou noires, ont été spontanément en mesure de « dénoncer les propos de Finkielkraut ». Beaucoup de Français de toutes les couleurs ont d’ailleurs les ressources qu’il faut pour défendre sereinement la vérité et l’honneur des Noirs de France, si ceux-ci se trouvent malmenés dans leur intégrité d’hommes et de citoyens. Je crois avoir compris, par divers témoignages, que les « Justes » de la dernière guerre mondiale ont sauvé des enfants en sauvant des enfants juifs. Ils ont sauvé des hommes en sauvant des hommes juifs. De même, des « Justes » blancs ordinaires, à l’occasion « voix morales de ce pays », savent encore défendre des hommes noirs chaque fois que l’homme, en eux, est menacé. Zola n’était pas juif. Il existe encore des Zola. Au surplus, des Noirs de France sont très nombreux qui ignorent l’existence de Finkielkraut ou celle de tel intellectuel connu de n’importe quelle couleur. C’est leur droit légitime de les ignorer. Ces Noirs, citoyens français ou étrangers de France, ont le droit de vivre sans Finkielkraut et sans être pour autant malheureux. Le CRAN ne leur sert à rien. Avec ou sans le CRAN, des Blancs et des Noirs - chacun à la place qu’il occupe dans la Cité - sauront ou ont su répondre à Alain Finkielkraut (ou à tout autre intellectuel) avec justesse et justice.
5°) Outre les problèmes posés par l’existence du CRAN, l’illusion de nos idéologues noirs se donne encore à voir quand ils parlent de leur « question noire » en supposant vraie l’hypothèse d’une unité déjà donnée du « peuple noir de France ».
D’abord c’est, de leur part, une pétition de principe : est posé vrai, dans leur discours, ce qui, en l’occurrence, est à démontrer vrai. Il est à démontrer vrai, en effet, qu’il existe une unité du « peuple noir » vivant en France. Dans La généalogie de la morale, Nietzsche nous parle du « modeste rang des formes provisoires de l’hypothèse » que, dans le domaine de la science, doivent adopter nos suppositions, nos intuitions, nos « convictions ». Mais nos idéologues, eux, prennent leurs avis singuliers pour la science, ils prennent une variable idéologique pour un théorème, une intuition emphatique pour une loi scientifique. Ce n’est pas sérieux du point de vue d’une doctrine de « la Méthode » des sciences, dont nous sommes aujourd’hui les héritiers et que nulle prétention d’étude objective ne doit nier.
Ensuite nos idéologues du microcosme noir raisonnent sur la réalité des Noirs de France en se référant consciemment ou inconsciemment au « modèle » américain. Or, du point de vue de l’histoire, les deux populations noires ne sont pas homologiques et permutables. Dans ce qu’on appelle l’Amérique, et malgré un décalage des deux arrivées sur la terre des Indiens, je parlerais volontiers, en m’accordant une légère compression du temps, d’une « coprésence » du Noir et du Blanc : le premier est arrivé de force, « traité » par le second, pour les besoins et les désirs de celui-ci, pour lui servir d’esclave. Les idéologues actuels de la « cause » noire française participent de l’illusion qui s’est formée en regardant l’Amérique où, effectivement, les Noirs sont un ensemble homogène, résultat d’un fait d’histoire : la place qu’ils ont occupée dans les moyens de production leur a donné une identité sociale et historique propre, objectivement monolithique. Nous savons que les champs de coton ont perduré là-bas au point qu’au début du XXe siècle l'Amérique pratique encore sur son sol l’esclavage des Noirs. Et la ségrégation (légale ou de fait) y a sévi aussi. Mais s’agissant des Noirs de la France métropolitaine actuelle, leur arrivée massive est postérieure à la présence très ancienne du Blanc (j’énonce là un truisme d’histoire des migrations et des peuplements) ; une arrivée surtout étirée, non forcée, volontaire en définitive, nous dirions choisie, en pensant à ceux qui sont restés en France alors qu’ils auraient pu s’installer ailleurs ou qu'ils attendent de le faire. Je dis choisie, en pensant aussi aux cohortes de Noirs qui raisonnent aujourd’hui avant de décider de prendre la route vers le « Nord » et qui, après l’abord mouvementé de l’Espagne, rejoignent clandestinement la France.
Enfin, et plus généralement, nos idéologues confondent mode et modèle. Dans le mot mode, outre que la philosophie comprend la « manière d’être d’une substance », l'étymologie latine fait entendre la juste mesure qui convient à un genre. Le mode renvoie à l’idée d’un moyen approprié. Aux élèves des classes terminales qui assistent à cette conférence, je voudrais préciser qu’un mode du syllogisme aristotélicien est défini ainsi par André Lalande : « chacune des formes que peut prendre le raisonnement syllogistique, dans les différentes figures, selon que les propositions qui le composent varient en quantité [universelle ou particulière] et en qualité [affirmative ou négative] » (in Vocabulaire technique et critique de la philosophie). Est modèle (dérivé de modulus), en revanche, l'élément dans lequel la langue latine dit ce qui mesure, tempère et donne à une chose un mouvement réglé, une harmonie. Le mode décrit un état contingent, alors que le modèle imprime un mouvement en forme de convergence nécessaire vers la métrique ordonnée à laquelle il doit donner ses règles. Le modèle régule. Le mode et le modèle se distinguent comme se distinguent la statique et la dynamique, ces deux manières d’être du genre qu'est la physique. Le modèle veut qu’un mode soit mesuré à sa convenance. Contrairement au mode enfermé dans ses limites, le modèle connote l’étalon libre. Or, à bien soumettre les textes et déclarations des idéologues du microcosme noir, on découvre qu’ils examinent le mode (une commode mesure) français de résolution de la « question noire » à travers le mode (une commode mesure) américain qu’ils érigent subrepticement ou délibérément en modèle (mesure régulatrice). En cela, ils se trompent de temps et d'histoire. Mais il faut reconnaître qu’ils ne sont pas les seuls à confondre mode et modèle et qu’en général, en France, vu qu’on parle de modèle à propos de tout, on est victime de la même illusion : ce qui n’est que mode allemand est érigé sans précaution en modèle allemand, ce qui est mode suédois est érigé en modèle suédois, ce qui n’est que mode américain est, par l’effet ajouté du « rêve américain », admis à pavoiser comme un modèle (l’american way of life). Rapportés au temps et à l’histoire, les modes sont des réponses circonstancielles et circonstanciées (plus ou moins durables) à des situations données. C’est ce qui fait leur contingence : ils auraient pu ne pas être ou auraient pu être autrement qu’ils sont. Un mode est, au mieux, le moyen contingent d’un modèle. En faisant des modes des modèles, on fait passer les premiers pour nécessaires : on admet qu’ils ne pouvaient pas ne pas être ou ne pouvaient pas ne pas être tels qu’ils sont, connotant, subrepticement ou par d'amples prétendues démonstrations, une valeur d’universalité du mode modèle. On pourrait démontrer que le statut d’universalité qu’Auguste Comte donne à la loi des trois états procède de l’illusion qui nous fait quelquefois prendre un mode pour un modèle. En effet, s’il est certain que les « trois états de l’esprit » décrivent effectivement l’histoire de la pensée gréco-européenne (peuple et individu), il n’est pas certain cependant qu’ils décrivent l’histoire de « l’esprit humain » en tous lieux. Les « trois états » décrivent un mode que subrepticement Auguste Comte a vu comme un modèle. Il est vrai aussi que, sans que nous puissions pour autant en attribuer ni la paternité ni le projet à cet immense penseur, cette érection d’un mode historique déterminé en un modèle d’histoire « positive » de la pensée convenait au temps historiciste et « positiviste » des expéditions qui s’annonceraient bientôt « coloniales ». Un emprunt à Michel Foucault de son concept d’« épistémè » nous serait d’un grand secours dans cette démonstration d’une configuration idéologique où serait impliquée, au XIXe siècle, une alliance objective entre la théorie et la pratique (politique et géopolitique).
Je m’en tiendrai pour le moment à ce que la philosophie nous enseigne, à savoir que ce qui est contingent ne peut pas être nécessaire. Tout mode n’est pas un modèle, même si deux modes sont devenus modèles : ainsi des « Droits de l’Homme », ainsi de la technique scientifique moderne, deux modes « contagieux », selon le mot que j’emprunte à l’historien Henri Irénée Marrou. Mais voyons cette anomalie, cette exception de plus près. Ces deux modes sont contagieux parce que leurs contenus d’être et d’action respectifs ont quelque chose d’anhistorique. Car :
a) Des Droits de l’homme, je dirai qu’étant « naturels » ils n’ont pas d’histoire ; ils ont toujours été en l’homme. Le 26 août 1789, la France les a « déclarés » mais ils ne sont pas pour autant une propriété attachée à un mode car leurs énoncés ont voulu qu’ils ne fussent d’aucun pays : les Droits de l’Homme sont ce que tous les peuples pouvaient dire, en tout cas auraient dû déclarer depuis longtemps. Ces droits naturels ont été proclamés par des Français pour et au nom de tous les hommes, reléguant ainsi à un combat d’arrière-garde la défense et l’illustration du vécu réel de ce que les Grecs inventèrent dans l’antiquité sous le nom de démocratie. C’est ce qui en fait un modèle, c’est-à-dire le manifeste moral régulateur de toute politique qui voudrait se présenter comme juste. Mais les temps historiques réels n’étaient pas assez murs, avant 1789, pour qu’advînt plus tôt cette déclaration : c’est ce qui fait de celle-ci un mode, dont la contingence n’est cependant qu'apparente parce que ce mode est l’appel et la voix de la nécessité. Dans une salle délibérante, la contingence des mots a dit, un jour, la nécessité morale de la politique, la seule que la nature fondât. En un temps, en un lieu, un peuple s’est avancé pour déclarer ce qui, masqué par l'histoire jusque-là connue, est de tous les temps et de tous les lieux, et que l’Histoire elle-même attendait. Ainsi cette « Déclaration » échappa-t-elle à la France révolutionnaire au moment même où les propres mots des Constitutionnels de 1789 l’enveloppèrent de l’aura de la solennité et, plus tard, jusqu’à nous qui l’enveloppons du rituel de la célébration. Quand, par les premiers mots que l’on prononce, on déclare que « les hommes naissent libres et égaux en droits », on ne parle pas de soi ni, a fortiori, de soi seul ! Le mode révolutionnaire français de 1789 nomma le modèle.
b) Quant à l’objet technique, c’est par son usage qu’il n’est d’aucun pays. À tout le moins, me concédera-t-on que son usage l’arrache des mains qui le façonnèrent et de l'esprit singulier qui l’inventa un jour. Dans le Cours de philosophie positive, Auguste Comte, créateur aussi de la « physique sociale » (cette sorte de prénom comtien de la sociologie), nous fait assister à la naissance, au XIXe siècle, de la « classe sociale des ingénieurs », intermédiaire entre « les savants proprement dits et les directeurs effectifs des travaux productifs ». La finalité externe de l’usage de l’objet technique contraint l'ingénieur à concevoir le modèle alors même qu’il croit viser le mode propre de son existence hic et nunc d’objet utile. En inventant l’utile, c’est l’usage que conçoit l’ingénieur, cet usage qui voue l’objet à tous les esprits et à toutes les mains qui s’en serviront. Allez faire du racisme avec le modèle, le mode et l’usage efficient et efficace d’une machine puis dites-moi si vous y parvenez ! Il est, par conséquent, aisé de remarquer que le mode (d’emploi) de l’objet technique décrit simultanément et exactement son modèle, l’épure, qui est son essentielle condition nécessaire d’existence. Le mode d’emploi de l’objet technique décrit le modèle au sens où l’on dit, en cinématique, qu’un « mobile », un satellite artificiel, une « sphère céleste » décrivent la trajectoire déterministe de leur mouvement calculé d’avance par son équation mathématique. Fabriquer un exemplaire (un mode), c’est donner le modèle général en son usage particulier. Ici, le mode et son modèle sont confondus.
Mais il est vrai que ces modes apparents qui sont en réalité des modèles sont peu nombreux dans l’Histoire. On n’en trouve surtout pas dans l’érection innocente ou malfaisante du mode particulier de l’histoire américaine en modèle (universel, ce qui est un pléonasme), en paradigme et panacée. Qu’on nous laisse donc tranquilles avec ces importations illégitimes de prétendus « modèles » économiques, sociaux ou politiques qui ne sont que des modes, c’est-à-dire des moyens déterminés, circonscrits, limités, datés, historiquement inventés par une pragmatique politique étroite, quand bien même il s’agirait d’une nation riche qui s’est offert le luxe militaire de gagner deux guerres mondiales en moins de cinquante ans. Ainsi les Noirs de France ne doivent-ils pas regarder vers les États Unis d'Amérique pour expliquer l’état actuel de l’histoire de la France. Fodé Sylla ne doit pas dire : « Il faut laisser les gens s’exprimer, sinon il y aura en France des Farrakhan. Maintenant on en est encore à Martin Luther King » (cité dans Libération, 28 novembre 2005). Car outre que la France et l’Amérique n’ont pas la même histoire politique, l'affirmation de Fodé Sylla a un relent d’historicisme que nous croyions avoir disparu de la réflexion depuis les grands débats des années 60 inaugurés par la critique de l'historicisme et d’une certaine dialectique. À l’appui de ce que je dis, je pourrais, sans exclusive et sans sacrifier au "magister dixit", rappeler qu’entre 1960 et 1962 deux chapitres de La pensée sauvage de Lévi-Strauss - « Le temps retrouvé » (contre Auguste Comte) et « Histoire et dialectique » (contre Sartre) - et les deux grands articles d’Althusser - Sur le « jeune Marx » (1960) et surtout Contradiction et surdétermination (1962) - ont entonné et accompagné jusqu’à son point d’orgue le chant funèbre de l'historicisme. Certes ces deux auteurs ne sont pas les seuls, à l’époque, à procéder à cette destitution mais on m’accordera la clarté de Contradiction et surdétermination, par exemple, qui dégagea « l’idée fondamentale que la contradiction […] n’est jamais simple, mais qu’elle est toujours spécifiée par les formes et les circonstances historiques concrètes dans lesquelles elle s’exerce ». Au demeurant, non seulement il faut rappeler à Fodé Sylla que l’histoire ne se répète pas mais encore il faut lui signifier fermement que l'histoire d’une nation n’est pas un invariant de l’Histoire, ce n’est pas un témoin que les peuples se transmettent comme dans une course de relais. Considérant la seule histoire récente, que de dégâts n’ont d’ailleurs pas faits, au XXe, siècle les exportations illégitimes de prétendus « modèles » qui, à l’Ouest comme à l’Est, n’étaient en réalité que des modes spécifiques économiques, sociaux, politiques et idéologiques ! Mais nous devons finir par apprendre et accepter qu’il n’y ait pas d’hérédité des caractères acquis quand il s’agit des versants escarpés gravis avec peine par l’histoire singulière d’un peuple ou d’une nation. Que Fodé Sylla se rassure (ou commence à s’affoler de devoir orienter l’histoire de France autrement), la France « noire » de l’aube du XXIe siècle n’est pas la répétition générale de l’acte II de l’Amérique noire de 1963, laquelle n’est pas non plus l’avant-scène de la « question noire » posée par le microcosme noir français d’aujourd’hui.
Il va de soi que le « modèle » français, même « d’intégration », n’est qu’un mode et qu’il n'existe de « modèle français » de quoi que ce soit. Par conséquent, exporter hors de France ce prétendu modèle est toujours illégitime et hautement dangereux pour l’État qui l'importe. Même si, sur bien des aspects, le mode français (ou tout autre mode d’ailleurs) peut être un exemple, l’exemple n’induit pas cependant le mimétisme que rend nécessaire la position (ou l’imposition) de modèle. C’est d’ailleurs l’occasion de dire que les expressions « modèle français » et « exception française » sont logiquement contradictoires. En effet, sous le même rapport (économique, politique, social, culturel), nous ne pouvons pas dire que le même sujet (la France) est un modèle et une exception. Ce serait violer le principe de contradiction. Au surplus, tout le monde est capable de constater combien le mode français contemporain se désolidarise peu à peu du modèle lumineux qu’il était capable de déclarer le 26 août 1789 : les Droits de l’homme et du Citoyen sont trop souvent perdus de vue dans la politique de la France actuelle. Je voudrais cependant éviter le malentendu qui pourrait faire conclure à certains que je suis du « parti de l’anti-France ». J’adore la France et surtout respecte la France de 1789, celle qui, mandataire du tiers état ou, clergé autant que noblesse, ralliée à la cause du « tiers », déclara le 20 juin : « […] partout où ses membres sont réunis, là est l’Assemblée nationale ». J’admire et respecte cette France politique debout, qui eut le sursaut moral de prononcer le serment du Jeu de Paume, « serment solennel de ne jamais se séparer et de se rassembler partout où les circonstances l’exigeront jusqu’à ce que la Constitution du royaume soit établie et affermie sur des fondements solides ». Aujourd’hui nous connaissons et vivons de ces fondements. Chaque fois que je relis l’histoire de France, je ne cesse de voir dans ce serment quelque chose de grandiose, qui est la signature éternelle de cette nation dans l’Histoire, le don d’un peuple, progressivement devenu majeur politiquement, par lequel le contingent, un jour, se vêtit du nécessaire. En tant qu'homme, je sais gré à la France d’avoir pris ce jour-là sa part d’Histoire universelle. Tous les hommes doivent lui savoir gré de cet « ici et maintenant » de son passé qu’elle donna un jour à l’Histoire. Ce fut grand ! Mais force est de reconnaître que la France contemporaine, incapable de cerner sereinement ses propres problèmes de Nation et d’État, ne donne plus rien de grand au Monde hormis quelques grands écarts brillants de ballets diplomatiques. Quand un pays, même grand de son histoire millénaire exceptionnelle, s’étripe entre ses élites au-dessus du vase sans fond des petites phrases tronquées ou détournées de leur contexte par les media, son État ne peut que perdre son assise morale, manquer d’autorité, marquer le pas, perdre sa voix, y compris celle que de Gaule, récemment encore, lui fit porter au loin avec grandeur et assurance. Ne pouvant rien résoudre à l’intérieur d’elle-même, la France n’a rien à proposer aujourd’hui de solide et de grand au monde qui la regarde. C’est regrettable, et pour la France et pour moi qui aime la France, car beaucoup de peuples ont pris l’habitude d’« attendre » de la France et sont certainement bien déçus. Une grande sœur qui ne répond plus !
Revenant au mode français et au mode américain, je relèverai que, dans les années 30, pendant que l’Amérique pratiquait la ségrégation et pourchassait aux chiens dressés des Noirs apeurés et affolés dans les rues d’Alabama, de Memphis ou de quelque autre ville du Sud de ce puissant pays, la France, même colonialiste, ouvrait, elle, les portes du lycée Louis le Grand et de l’École Normale Supérieure à un homme noir de peau : Léopold Sédar Senghor, c’est lui dont il s’agit, le Noir né à Joal, au Sénégal, est reçu, à Paris, à l'agrégation de grammaire en 1935 ! Le jury d’agrégation a pourtant vu qu’il était noir, non ? Alors !... Cela fait longtemps que la France s’ouvre à ses Noirs. N’oublions pas que, plus tard, Félix Houphouët- Boigny fut nommé secrétaire d’État dans le cabinet Guy Mollet de 1956, pendant que François Mitterrand était ministre de la justice. Senghor fut secrétaire d’État à la Présidence du Conseil dans le cabinet d’Edgar Faure de 1955. Gaston Monnerville, le rigoureux « quarteron » de Guyane, sénateur siégeant au Palais du Luxembourg, Président de la Haute Assemblée, tint longtemps tête au grand de Gaulle lui-même « étant et parlant » depuis le Palais de l’Élysée, etc. Non, l’éclatante présence aujourd’hui de Colin Pauwels puis de Condoleezza Rice aux postes les plus « visibles » de l’Administration américaine ne doit pas exciter les esprits et exposer la France à la honte, supposée, de n’avoir rien fait pour le monde noir, même au plus fort de la colonisation. Alors ces paroles de Christiane Taubira m’effraient : « La plupart de la population française continue à se penser comme à l’époque de la guerre entre les Gaulois et les Francs, […] pense que la population française est une population blanche ». Christiane Taubira et moi ne devons pas habiter la même France ! Moi, ce que je sais, c'est que beaucoup de Blancs, de tous rangs et de tous niveaux, s’occupent de moi et de beaucoup de Noirs de France. Au premier rang de ces Blancs, se trouvent les « instits », tous les maîtres et professeurs des établissements d’instruction et d’éducation. Ces Français compatissent avec nous. Ils partagent sans réserve nos joies et nos peines. Les Français blancs que je connais voient des Français de toutes les couleurs, auxquels ils demandent simplement d’être Français, lorsqu’ils sont Français. C’est, me semble-t-il, le moins - et le plus - qu’ils leur puissent demander. Et c’est tant mieux ! C’est sain (d’esprit). Ces Français de première terre, comme on dit qu’une voiture est de première main, le font sans demander tous les jours à ces Noirs, Français de seconde terre, s’ils sont Français, espérant secrètement s’assurer, à chaque réponse négative du Noir interrogé, que « la plupart de la population française est [vraiment] une population blanche » et que la France est en sûreté raciale. Je ne rencontre point, à chaque coin de rue, ces Français « arriérés » dont parle madame Taubira. Je ne peux pas lui concéder son affirmation, car je ne peux pas compter ces Français qu’elle dit si nombreux à penser que la France en est encore aux Gaulois et aux Francs. Noir comme la députée de Guyane, je dis pourtant que l’une et l’autre affirmations de la citation précédente sont fausses. Je reconnais néanmoins que, pour avoir parcouru les régions de France, dont la Bretagne, par exemple, je me comporterais en brute dictatoriale, si je devais faire entrer dans la tête de la première Bretonne rencontrée que la population française qu’elle voit tous les jours n’est pas quasi entièrement blanche : en Bretagne profonde et campagnarde, les Noirs sont rares. Je ne me vois pas imposer à cette Bretonne une perception immédiate que ses sens ne peuvent former en son esprit. C'est comme si j’imposais à un Brésilien du Brésil authentique de ne pas penser que la population brésilienne est une population de footballeurs parce que, dans la ville où je vis, je vois des volleyeurs, des basketteurs, des tennismen, dont j’aurais moi-même affirmé auparavant qu’ils sont des « minorités visibles ». En voilà une logique bizarre ! En voilà une somptueuse contradiction ! Non, nous ne devons pas, nous les Noirs de France, nous promener dans le pays de Montaigne, munis d’un plateau rempli de « pensées » ( ?) nées de la seule expérience subjective, peut-être imaginaire, du fait que nous sommes nés noirs, pensées ( ?) que nous forcerions les Français blancs à forger aussi en leur conscience. En soi, et sans l’argument d’une défense contre un assujettissement de l’homme établi sur la couleur de la peau (« code noir », « ségrégation raciale », « apartheid »), une couleur de peau ne fonde aucune légitimité d’un pouvoir ou d’un privilège. Toute réclamation contraire est fallacieuse et mérite le mépris de l’indifférence ou la critique