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Observation : ci-dessus, l'absence des deux accents graves (sur l'a) est due à une défaut permanent de mon logiciel anglosaxon de création de site (non à moi).
La toute première lettre de Paris à Port-au-Prince
- Tu liras cette lettre à son généreux destinataire, qui, paradoxalement, ne sait pas lire. J'écris « paradoxalement », car il n’est pas ce qu'on peut appeler un illettré. Comme il ne se sert que de lettres et ne sert que des
lettres, il aurait dû être capable de lire toutes les lettres du monde. D'ailleurs n’est-ce pas grâce à lui que les lettres des lettrés peuvent être écrites sans fautes, qu'elles peuvent être lues, comprises et même interprétées ?… Bizarre, bizarre que ce correspondant ne sache pas lire.
« Au moment où
je t’écris, je te revois comme si tu étais encore à mes côtés. Tu es
certainement jeune. Ton corps est invariant, sauf quand tu écris
« Vieilli », alors ton volume
croît. Mais en ce geste même d'écriture, tu offres ta jeunesse. Parler d'âge à
ton sujet est d’ailleurs une affaire bien hasardeuse ! Ton âge connu -tu es de
1924- est plutôt une chaîne souple de renaissances. Jouvence est l'enfance de
ton art d'adulte, puisqu'en vieillissant tu apprends à renaître. Ta vieillesse
épouse toujours ton enfance et tu es finalement sans âge. Sans entre-deux âges,
tu es aussi sans moyen âge, sans âge baroque, sans âge classique, sans âge
romantique. Ton épopée que je chante est une odyssée d'un âge sans cesse
rajeuni. Tu n'es cependant pas un pur contemporain, vu ta familiarité et ton
aisance à communiquer avec tes aînés, vivants et survivants. De même, tu es en bonne
compagnie avec tes cousins du registre commun de l'état civil. Ah ! Oui,
j'allais l'oublier : tu vieillis quand même, alors tu deviens cette œuvre
suave, généreuse, issue des frôlements de tant de doigts et de paumes curieux.
En ton imperceptible vieillesse
sans durée, je te pose de nouveau ma question de l'époque. Je ne sais pas si tu
me répondras ni même comment tu pourrais me répondre aujourd'hui plus qu'hier. Mais même sans ta réponse, un
espoir se dessine à présent : je pourrai aller interroger ton grand frère. En
plus, il sait davantage de choses que toi, et
sur tout ! On m'a plusieurs fois confié en secret qu'il est à
Sainte Geneviève, où je peux le voir souvent et profiter de ce qu'il enseigne.
Comme toi, m'a-t-on dit, il se donne ; il « sème à tout vent » (il faut croire que ça tient de
famille...). Toi, tu donnes toujours du bonheur en aidant à trouver un sens.
« Soupirail », par exemple,
est de tous tes âges sans rides, n'est-ce pas ? Tes
précisions d'architecture ne résolvent pourtant pas toujours l'écueil renouvelé d'un apprentissage lointain d'une
règle de grammaire. J’eus beau retenir par cœur
les sept exceptions, mais si des baux,
des coraux, des émaux, des vantaux, des travaux, et des vitraux eurent leurs
images dans ma mémoire, en revanche, des « soupiraux » n'y en eurent
aucune. Le jour de la leçon, l'imagination consultée ne put jamais reproduire
en mon esprit une telle image. Les coraux des dames élégantes du bal de la fête
patronale, j'en avais vu plusieurs, souvent de couleur assortie à celle de leur
rimmel et de leur rouge à lèvres. Les émaux d'orfèvrerie que "Doc" Zéphyrin,
l'esthète de l'or et des éclats d'améthyste, câlinait au grattoir et au ciselet, je les revois encore d'ici, d’où
je
t’écris, en leurs matières concrètes et formes d'images évocatrices. Mais un
soupirail ? Jamais vu ! Me voilà donc bien embarrassé depuis cette leçon de
français du cours élémentaire. Malgré ta consultation bénévole, aucune
évocation possible d'une image-copie du soupirail. Seule est dans mon esprit
une représentation que tu énonces, que je lis et relis au miroir de ma pensée.
Elle achoppe cependant aussitôt sur l'absence d'expérience visuelle de cet
ouvrage de l'architecture d’un sous-sol. Pourtant combien de pages
supplémentaires ne m'as-tu pas fait lire là-dessus à l'époque, alors que je te
touchais encore de mes doigts maladroits d'élève de CE et de CM ? Ah ! Ton soupirail seulement lu !
Définition sans visage : « a, b, c, d,...x, y, z ». Âme sans corps. Son image est
une transparence diaphane dans ma mémoire d'écolier.
Soit. Mais comment trouver la chose dont le mot soupirail est le nom ? Je me souviens, il me fallait, à l'époque, combiner des sons, des images, imaginer des parfums et des couleurs, après avoir écouté les narrations et les descriptions faites par « les grands » de la cour de récréation ? Suggérant merveilles et légendes, ils parlaient souvent de pont des soupirs, du « Aïe ! » de la femme vierge, la nuit de noces, et de ses gouttes de sang sur le drap blanc. Au détour d'un silence, d'une intonation ou d'une insinuation de ces récits initiatiques, les grands m'apprenaient aussi que le même « Aïe ! » ponctuait le soupir de la femme au septième ciel... Alors, petit garçon imaginant, j'essayais, j'associais, je combinais, j’inventais des sens, que je collais aux mots des nouvelles leçons de l'école primaire. Ainsi « soupirail » devint-il un beau vocable par ce que l'imaginaire y inclut subrepticement d'allusions sexuelles suggérées par le « soupir-Aïe ! » d'un mot d'esprit qui n'était qu'un mot d'enfant. En cette greffe flottante mais résistante des mots et des choses, la chose architecturale vint se perdre encore davantage, dans un inattendu aboutage de sens. J’en suis encore comme au début, de mon ignorance : Quelle est l’image du corps physique d’un soupirail sur ma rétine, si ce n’est pas un " soupir-Aïe !" ? J'attendais. J'attends encore...
Mais ce matin, ça y est ! Ce
long voyage en avion, auquel tu as bien sûr contribué, m'en a fait voir un, juste
avant de prendre le métro de la station Jussieu à celle de Monge, pour une expédition savante -te concernant- à la bibliothèque
Sainte Geneviève. En achetant un pain au chocolat et des chouquettes -j'adore ça!-,
j’ai suivi du regard le boulanger trapu qui est allé s’inquiéter de la propreté
du soupirail de livraison de farine. Ça faisait pas mal de temps que je passais
devant cette "ouverture donnant un peu d'air et de lumière à un sous-sol" (comme tu l'écris) sans cependant reconnaître la chose dont je possédais
pourtant "ta" définition. Le mot était dans mon esprit, la chose côtoyait souvent
mes pieds, mais l’esprit et le corps sont restés longtemps disjoints. D’où mon
ignorance. C’est par cette attention au geste et aux paroles du boulanger que, ce matin, ton mot défini est enfin devenu aussi une chose dans mon esprit. Néanmoins mes doigts se souviennent encore de la douceur de ce que toi, livre ouvert, tu leur
as donné.
Grâce à toi, les mots voyagent,
reliés de France en francophonie, où tu répands la règle de l’usage juste de
leur sens. Outre-mer, où tu te trouves, tu rends certains lecteurs forts en mots mais
ils ne sont que faibles parfois quant aux choses que ces mots désignent. On ne
t'en gardera pas rancune, va, Petit Larousse illustré. On t'aime là-bas, tu y
demeures un trait d’union indispensable. On ne jure que par toi, quand on veut
dire ou écrire le mot juste.
Je ne sais pas si tu es encore
à la place où je t'ai déposé dans ma
petite bibliothèque. Là, silencieusement, un dimanche de septembre, je t'ai dit
au revoir, et t’ai demandé de prendre soin du petit contingent de ces livres
qui m’ont formé. Je t’ai confié aussi la garde de mes précieux cours, surtout
les cahiers de grec, d'histoire et de philo. Pourvu que je les retrouve à mon retour !
J'espère, en tout cas, ne pas
t'avoir dit adieu ce jour-là.
Je te le promets, je
continuerai de t’écrire.
Castel JEAN
Copyright. © Castel JEAN. Tous droits réservés. Page de ce site le 27 Janvier 2008.