La toute première lettre de Paris a Port-au-Prince
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            Observation : ci-dessus, l'absence des deux accents graves (sur l'a) est due à une défaut permanent de mon logiciel anglosaxon de création de site (non à moi).

 

 

 

La toute première lettre de Paris à Port-au-Prince

 

 

  - Tu liras cette lettre à son généreux destinataire, qui, paradoxalement, ne sait pas lire. J'écris « paradoxalement », car il n’est pas ce qu'on peut appeler un illettré. Comme il ne se sert que de lettres et ne sert que des lettres, il aurait dû être capable de lire toutes les lettres du monde. D'ailleurs n’est-ce pas grâce à lui que les lettres des lettrés peuvent être écrites sans fautes, qu'elles peuvent être lues, comprises et même interprétées ?… Bizarre, bizarre que ce correspondant ne sache pas lire. Je te charge donc d'une mission. En prenant le ton, "en variant le ton" même, pour citer cet autre très grand lettré, lis-lui cette missive dédicatoire, en remerciement de tout ce qu’il a fait pour moi, pour nous, les autres lettrés...

 

 - " J'ai bien reçu ta lettre... J'ai le plaisir de t'annoncer que c'est fait. En présence de lettrés et d'illettrés, m'armant de ma plus belle diction et adoptant une élocution digne de la Comédie française, je lui ai lu ta curieuse bafouille. C'était un mardi, après le passage hebdomadaire du facteur (que tu connais), par une belle matinée ensoleillée de septembre, à l'ombre d'un des grands papayers en fleurs (que tu connais aussi). Ma présentation de ta lettre ne fut pas longue, me contentant de lui dire ce peu : Écoute ce qu'on t'a écrit de Paris, il y a quinze jours :

« Au moment où je t’écris, je te revois comme si tu étais encore à mes côtés. Tu es certainement jeune. Ton corps est invariant, sauf quand tu écris « Vieilli  », alors ton volume croît. Mais en ce geste même d'écriture, tu offres ta jeunesse. Parler d'âge à ton sujet est d’ailleurs une affaire bien hasardeuse ! Ton âge connu -tu es de 1924- est plutôt une chaîne souple de renaissances. Jouvence est l'enfance de ton art d'adulte, puisqu'en vieillissant tu apprends à renaître. Ta vieillesse épouse toujours ton enfance et tu es finalement sans âge. Sans entre-deux âges, tu es aussi sans moyen âge, sans âge baroque, sans âge classique, sans âge romantique. Ton épopée que je chante est une odyssée d'un âge sans cesse rajeuni. Tu n'es cependant pas un pur contemporain, vu ta familiarité et ton aisance à communiquer avec tes aînés, vivants et survivants. De même, tu es en bonne compagnie avec tes cousins du registre commun de l'état civil. Ah ! Oui, j'allais l'oublier : tu vieillis quand même, alors tu deviens cette œuvre suave, généreuse, issue des frôlements de tant de doigts et de paumes curieux.

En ton imperceptible vieillesse sans durée, je te pose de nouveau ma question de l'époque. Je ne sais pas si tu me répondras ni même comment tu pourrais me répondre aujourd'hui  plus qu'hier. Mais même sans ta réponse, un espoir se dessine à présent : je pourrai aller interroger ton grand frère. En plus, il sait davantage de choses que toi, et  sur tout ! On m'a plusieurs fois confié en secret qu'il est à Sainte Geneviève, où je peux le voir souvent et profiter de ce qu'il enseigne. Comme toi, m'a-t-on dit, il se donne ; il « sème à tout vent  » (il faut croire que ça tient de famille...). Toi, tu donnes toujours du bonheur en aidant à trouver un sens.

 

«  Soupirail  », par exemple, est de tous  tes âges sans rides, n'est-ce pas ? Tes précisions d'architecture ne résolvent pourtant pas toujours l'écueil  renouvelé d'un apprentissage lointain  d'une règle de  grammaire. J’eus beau retenir par cœur les  sept exceptions, mais si des baux, des coraux, des émaux, des vantaux, des travaux, et des vitraux eurent leurs images dans ma mémoire, en revanche, des « soupiraux » n'y en eurent aucune. Le jour de la leçon, l'imagination consultée ne put jamais reproduire en mon esprit une telle image. Les coraux des dames élégantes du bal de la fête patronale, j'en avais vu plusieurs, souvent de couleur assortie à celle de leur rimmel et de leur rouge à lèvres. Les émaux d'orfèvrerie que "Doc" Zéphyrin, l'esthète de l'or et des éclats d'améthyste, câlinait au  grattoir et au  ciselet, je les revois encore d'ici, d’où je t’écris, en leurs matières concrètes et formes d'images évocatrices. Mais un soupirail ? Jamais vu ! Me voilà donc bien embarrassé depuis cette leçon de français du cours élémentaire. Malgré ta consultation bénévole, aucune évocation possible d'une image-copie du soupirail. Seule est dans mon esprit une représentation que tu énonces, que je lis et relis au miroir de ma pensée. Elle achoppe cependant aussitôt sur l'absence d'expérience visuelle de cet ouvrage de l'architecture d’un sous-sol. Pourtant combien de pages supplémentaires ne m'as-tu pas fait lire là-dessus à l'époque, alors que je te touchais encore de mes doigts maladroits d'élève de CE et de CM ? Ah ! Ton soupirail seulement lu ! Définition sans visage : « a, b, c, d,...x, y, z ». Âme sans corps. Son image est une transparence diaphane dans ma mémoire d'écolier.

Soit. Mais comment trouver la chose dont le mot soupirail est le nom ? Je me souviens, il me fallait, à l'époque, combiner des sons, des images, imaginer des parfums et des couleurs, après avoir écouté les narrations et les descriptions faites par « les grands »  de la cour de récréation ? Suggérant merveilles et légendes, ils parlaient souvent de pont des soupirs, du  « Aïe ! » de la femme vierge, la nuit de noces, et de ses gouttes de sang sur le drap blanc. Au détour d'un silence, d'une intonation ou d'une insinuation de ces récits initiatiques, les grands m'apprenaient aussi que le même « Aïe ! » ponctuait le soupir de la femme au septième ciel... Alors, petit garçon imaginant, j'essayais, j'associais, je  combinais,  j’inventais des sens, que je collais aux mots des nouvelles leçons de l'école primaire. Ainsi  « soupirail » devint-il un beau vocable par ce que l'imaginaire y inclut subrepticement d'allusions sexuelles suggérées par le « soupir-Aïe ! » d'un mot d'esprit qui n'était qu'un mot d'enfant. En cette greffe flottante mais résistante des mots et des choses, la chose architecturale vint se perdre encore davantage, dans un inattendu aboutage de sens. J’en suis encore comme au début, de mon ignorance : Quelle est l’image du corps physique d’un soupirail sur ma rétine, si ce n’est pas un " soupir-Aïe !" ? J'attendais. J'attends encore...

Mais ce matin, ça y est ! Ce long voyage en avion, auquel tu as bien sûr contribué, m'en a fait voir un, juste avant de prendre le métro de la station Jussieu à celle de Monge, pour une expédition savante -te concernant- à la bibliothèque Sainte Geneviève. En achetant un pain au chocolat et des chouquettes -j'adore ça!-, j’ai suivi du regard le boulanger trapu qui est allé s’inquiéter de la propreté du soupirail de livraison de farine. Ça faisait pas mal de temps que je passais devant cette "ouverture donnant un peu d'air et de lumière à un sous-sol" (comme tu l'écris) sans cependant reconnaître la chose dont je possédais pourtant "ta" définition. Le mot était dans mon esprit, la chose côtoyait souvent mes pieds, mais l’esprit et le corps sont restés longtemps disjoints. D’où mon ignorance. C’est par cette attention au geste et aux paroles du boulanger que, ce matin, ton mot défini est enfin devenu aussi une chose dans mon esprit. Néanmoins mes doigts se souviennent encore de la douceur de ce que toi, livre ouvert, tu leur as donné. Je n’ai plus besoin de l'expédition savante à la bibliothèque Sainte Geneviève.

Grâce à toi, les mots voyagent, reliés de France en francophonie, où tu répands la règle de l’usage juste de leur sens. Outre-mer, où tu te trouves, tu rends certains lecteurs forts en mots mais ils ne sont que faibles parfois quant aux choses que ces mots désignent. On ne t'en gardera pas rancune, va, Petit Larousse illustré. On t'aime là-bas, tu y demeures un trait d’union indispensable. On ne jure que par toi, quand on veut dire ou écrire le mot juste.

Je ne sais pas si tu es encore à  la place où je t'ai déposé dans ma petite bibliothèque. Là, silencieusement, un dimanche de septembre, je t'ai dit au revoir, et t’ai demandé de prendre soin du petit contingent de ces livres qui m’ont formé. Je t’ai confié aussi la garde de mes précieux cours, surtout les cahiers de grec, d'histoire et de philo. Pourvu que je les retrouve à mon retour !

J'espère, en tout cas, ne pas t'avoir dit adieu ce jour-là.

Je te le promets, je continuerai de t’écrire.

             C. J. »  ".

Castel JEAN

Copyright. © Castel JEAN. Tous droits réservés. Page de ce site le 27 Janvier 2008.

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