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« Shoah » en salle obscure
Par Castel JEAN
- Il y a quelque temps de cela, j’étais à Paris, dans le quinzième arrondissement, à une foire aux
livres d’occasion. Je chinais parmi les vieux bouquins, quand tout à coup me
vint l'idée que je pouvais t'écrire, à toi aussi qui m'as rendu tant de
services et m'as appris tant de belles choses.
Hier ou avant-hier, je
ne sais plus -le temps me semble si
immobile- je suis allé voir Shoah au cinéma. Cent quatre-vingts
kilomètres du Tréport (en Normandie) à Paris, puis neuf heures trente de
projection. Ce fut long, mais la conscience ne peut demeurer indifférente,
inerte, lorsqu'il est question de ce que les nazis ont fait. L'année scolaire étant
très prenante, à cause du grand nombre de devoirs de mes élèves, je n'ai pas pu
aller voir ce film dans les jours qui ont suivi sa sortie en salles. J'ai donc
profité du laps de temps qui sépare la fin de la correction des copies du
baccalauréat et le début des oraux de rattrapage. Comme une coïncidence, l'un
des sujets de philosophie de la série A, dans l'académie de Rouen, portait cet
énoncé : « La mort ajoute-t-elle à la
valeur de la vie ? ». J'ai pu lire de très profondes méditations sur la vie
et la mort parmi le petit nombre de copies qui se sont « risquées » à disserter
sur la vie et la mort. Elles ont su tirer profit de l'enseignement reçu et
faire apparaître le grand paradoxe de la mort et de la vie : que la pensée
de la mort ou, pour citer la langue de Montaigne, « le pensement de la mort », puisse donner signification et sens à la
vie de l’homme, voilà qui est étonnant et paradoxal. En les lisant, j’ai pu me
rappeler ce proverbe africain que Niangoran Blanc Eugène, mon collègue de
philosophie d’Abidjan, nous apprit : "la
mort a toujours habité dans la maison". Il le mettait souvent en face de la
célèbre formule de Martin Heidegger : « Quand un homme naît, il est bon pour la mort ». Ainsi va notre
acheminement signifiant et nécessaire vers la mort ! Certaines copies ont
fait remarquer avec justesse ce que coûte au mot valeur sa rencontre avec la mort donnée dans un four crématoire.
Shoah raconte calmement,
avec une précision de chirurgien, l'entreprise froidement rationalisée,
mécanisée et ritualisée de « la solution
finale du problème juif en Europe ». Une entreprise qui a été la
dernière somme « civilisée » des horreurs barbares que les Juifs
payèrent à l'Histoire mondiale au cours de l'histoire récente de l'Europe
nazifiée. Dans la salle de projection, ce film documentaire m’a fait repenser
aux cours que j’ai donnés cette année scolaire sur l’histoire, et aux leçons de
Hegel sur la philosophie de l’histoire, qu’il commença à Berlin en 1822. Shoah sera vraisemblablement une œuvre
éternelle par son procédé d’exposition des actes de l’histoire, qui consiste à
prendre la « matière première
contingente et subordonnée » des impressions du témoin, à la déposer
« dans le temple de Mnémosyne et à
lui conférer une durée immortelle ». Sous une autre forme, utilisant
un procédé offert par la technique d’aujourd’hui, Shoah fait, par les images, ce que firent, par les mots, Hérodote,
Xénophon, César ou les Chroniqueurs médiévaux : à savoir la narration
historique brute, la chronique
présente de la factualité historique au moment où elle se formait. On y remonte
la série causale, afin que l’acte accompli raconte, sous nos yeux, sa lointaine entéléchie.
La nouveauté et, peut-être, la contemporanéité de Shoah se trouvent dans le fait que le témoin y devient, à son insu,
le narrateur non intentionnel mais effectif du récit brut de l’histoire qu’il a
vécue. L’oralité, convoyée par les procédés audiovisuels modernes, y est érigée
en monoculture de la reconstitution du fait historique et de la production de
la vérité en histoire. Alors sous les yeux du spectateur, la critique interne
et la critique externe des documents historiques se côtoient, se complètent, en
même temps que les récits se déploient, puisque les émotions affleurent quand
la parole du témoin articule les mots simples mais affreux de ce qui lui est
arrivé. La vie intérieure regorge de suffocations non feintes qui sont autant
de preuves de l’inhumanité vécue. Shoah inaugure l’espèce nouvelle d’un genre
ancien que déjà Hegel appela « histoire originale » dans son cours de
Berlin de 1822. À l’instant, sous nos yeux, le coiffeur rescapé des camps de la
mort témoigne de l’abjection qu’il a connue quand la haine nazie déferla sur
l’Europe, en route pour le monde entier. Il suffoque de ses souvenirs qui
remontent à la surface au fil du récit douloureux. Il avale d’épais sanglots
étouffés. Des larmes amères ruissèlent sur ses joues à l’évocation des
dernières minutes de sa femme, qu’il vit à l’entrée du dernier couloir, celui
qui mène au four crématoire. À l’inverse, par des raisons communes de vulgaire
jalousie amoureuse, une Polonaise paisible justifie l’indifférence qui animait,
à l’époque, les femmes de sa région devant la persécution et la déportation nazies
des juives polonaises. Elle ne regrette rien. Cela, c'est Shoah : l’inconscience,
l’insouciance et la haine ne se cachent pas à l’écran. Mais le témoin peut
aussi rougir quand l'émotion le traverse, il soupire, respire mal, il pleure.
Parfois il commence comme si de rien n'était puis, cachant l'épreuve derrière
un sourire ou un rire inconsciemment sardonique et la « thérapie
Shoah » avançant à pas sûrs, il change sous nos yeux. Alors son cœur se
meurt en mineur par des sons saccadés ou inaudibles émis par une voix soudain
cassée par les flots de douleur en crue.
Par son œuvre montrée
à l’écran, Lanzmann a ravivé en moi un tourment d'étudiant. Car marqué moi-même
par les vifs récits de Français qui ont vécu l’occupation de Paris de 40 à 44
et par les dramatiques évocations de survivants de la déportation dans les
camps de la mort de l’est de l’Europe, j'appréhendais d'entendre, un jour, une
voix lire même une partie du texte du grand et froid monstre de mort né,
l’hiver 1942, du clavier QWERTZ d'une machine à écrire officielle du IIIe
Reich. J'appréhendais d'entendre une voix faire surgir, comme devant mes yeux,
l'enfant Kronos né de la guerre des races, le démultiplicateur d'os écharnés,
qui était caché sous les caractères de la sténotypie d'un greffier nazi de haut
rang. Voici donc : une conférence, lut Claude Lanzmann, envoya de Wannsee
des instructions millimétrées au constructeur SAURER pour la manufacture des
camions aménagés qui devaient conduire à la mort « la marchandise » des temps d'extermination. Des cadavres !
Des cadavres ! Sans erreur ni omission possible, des cadavres. Pour solde
de tout compte, faut-il croire, des retards imputables aux pogroms incomplets
des temps antisémites européens antérieurs, à l’est, et aux persécutions ou
massacres, à l’ouest.
- « Pour solde de tout compte »,
m’écris-tu. Et Isabelle la Catholique alors ? Elle n’a rien fait ?
- Pff !...À observer la haine instinctive
et la violence animale déployée par Hitler et ses zélateurs, Isabelle d’Espagne
n'a rien fait au printemps et à l'été 1492 !... Les de Spinoza d'où l'émigration
portugaise (ou espagnole) ferait naître, plus tard, aux Pays-Bas, le très grand
Spinoza, semblablement les Lopez de Villanueva qu'un destin marrane cacherait
sous Montaigne, tout cela ne fut que
gentillesse de reines, de rois, de princes et d'empereurs vraiment trop
chrétiens-de-l'évangile-de-Luc (23, 34). Pour ces armées arborant la croix
gammée, l’expulsion des Juifs de France de septembre 1394 était une œuvre
inachevée. Tous ces souverains du passé ont trop pardonné et n'ont pas
exterminé tous les Juifs ; ils se sont contentés de les expulser, de leur
proposer l'émigration ou de les tolérer en en faisant des conversos. De Manuel 1er du Portugal puis Jean III, et leurs nouveaux chrétiens, jusqu'au Tsar,
prince de toute la Russie, les souverains européens ont hésité devant la mort
sans reste, comme on parle d’une division sans reste. Les nazis qui ont déferlé
sur l’Europe à partir de 1939 ont dû se persuader que ces souverains ont failli
en ne pendant pas les « Juden », en ne les scalpant pas, en ne les
éventrant pas, en ne les offrant pas sans exception aux lèvres des flammes des
nombreux bûchers de l'époque.
Évidemment, pour les opérateurs
« civilisés » de Wannsee, Grégoire, l'abbé subversif, le Constituant
en soutane, ne devait être qu'un égaré. « L'ami,
l'avocat, le panégyriste des nègres », selon la citation du Mémorial de Sainte-Hélène, notre
Grégoire de « la régénération physique,
morale et politique des Juifs », s'il vivait dans quelque land, eût écopé
là-bas au moins du camp de Dachau. Sans doute les doctrinaires cultivés nazis,
qui ont dû connaître son existence, lui ont-ils préféré le savantino comte de
Gobineau et sa hiérarchie des races humaines. Oh ! Tu sais, on peut même
imaginer la lumière de leurs lampes de chevet éclairer leur lecture gloutonne
de La judéité en musique de Richard
Wagner. Lorsqu'ils eurent lu un fragment pourtant ensoleillé, salvateur -quasi redemptor- de la généalogie du bien et du mal à
l'oeuvre dans l'Aurore de Nietzsche,
ils ont dû aussi déduire leur funèbre et macabre rituel technique approprié à
l'acheminement vers la fin de l'histoire du Peuple d'Israël. (Qu’est-ce que tu
crois ? Les hauts dignitaires du IIIe Reich étaient souvent instruits,
très instruits. On refoule pourtant aujourd’hui cette donnée immédiate des
turpitudes de la raison cultivée. C'est dommage de ne pas en tenir compte et de
ne pas l’inclure dans l’invariant de l’inventaire de la raison politique !). Dans
la métaphore de Nietzsche, les nazis de Wannsee, vu leur culture, ont donc
probablement lu que le mépris, les métiers sordides et l'usure ont offert aux
Juifs le radeau de la sublimation et les moyens de parvenir « à se
croire voués aux plus grandes choses »
de même qu'à « s'estimer eux-mêmes si longtemps ». Mais ils y ont certainement vu - quelle déception ! - comme une resurrectio née de l'interprétation nietzschéenne, comme un grand
miroir du temps passé, dans lequel se dépliait le synoptique de l’image
inversée et positive de l'histoire lugubre et de martyre promise aux Juifs,
depuis des millénaires, par des peuples des terres de la Diaspora. Le « spernere sperni » dont Nietzsche
affecte l’histoire juive a dû décevoir fortement les nazis, déception d’où
naquit cette rumination intérieure vengeresse, commentaire inquiétant d’une
frustration qui annoncerait des jours malheureux : Ah ! Bon-on-on-on, ont-ils dû s’exclamer. Voilà pourquoi il y a eu, voilà
pourquoi il y a encore aujourd'hui ces grands peintres, ces grands écrivains,
ce grand inventeur de la Psychoanalysis, ce grand philosophe et ses leçons sur
la Phänomenologie, ce grand physicien et sa théorie de la relativité restreinte
et générale, voilà l’origine inconsciente du succès de tous ces brillants
créateurs juifs de tous les genres littéraires, de tous les arts et de toutes
les sciences ... Dans Nietzsche, nous avons compris pourquoi les Juifs ont été
géniaux dans tous les domaines auxquels ils ont touché. Nietzsche nous a
déroulé le support généalogique d’une survivance et du germe du génie. Mais
nous, nous autres qui nous désignons exécuteurs testamentaires de l’Aryen, maintenant
que nous avons vu la naissance de la source claire qui a transporté les Juifs
au cours de l’Histoire, nous crions désormais haut et fort que les
Untermenschen ne nous y prendront pas. Nous nous ferons les exterminateurs de
l’ange, ceux par qui la nation allemande sera débarrassée pour toujours du Juif.
Il faut maintenant la
conclusion logique d'une erreur de lecture du fragment « Du peuple d’Israël » de Nietzsche.
Elle sera sous la forme d'une maxime générale de pragmatique nazie : il faut
refuser au Juifs même le mépris, ce suc de leur « sentiment de puissance et de vengeance éternelle ». Il faut
détruire le peuple d’Israël ! En avant, Menschen, vous les vrais
hommes ! En avant, vous, les bras articulés du gros œuvre, vous, les S.
A., et vous, les S. S. ! En avant pour le compte à rebours des travaux et des
morts !
Textes et technique :
... Donc, à Wannsee, un hiérophante, barbare
moderne, préposé aux préparatifs du meurtre de masse, un jour de janvier 1942,
prononça la sentence qui devait combler une lacune de l’Histoire :
« Préparation de la solution finale
de la question juive dans toute l'Europe » !
Modus operandi : traitement perfectionniste du « chargement » par l'oxyde de carbone,
méthode du rendement, accélération de l’Histoire :
1° «... la marchandise chargée montre, pendant le
fonctionnement, une tendance naturelle à se bousculer vers les portes arrière
et se trouve, à la fin de l'opération, couchée à cet endroit...».
2° «... le chargement,... dès que l'obscurité
survient..., les cris éclatent toujours au moment de la fermeture des portes
arrière. Il sera donc important d'allumer l'éclairage pendant les premières
minutes du fonctionnement » ...
3° « Pour un nettoyage facile du véhicule,... le
diamètre du trou..., les liquides fluides..., le trou de vidange servira à
l'écoulement des grosses saletés ...».
Seconde technique, anthropométrie :
« Wieviel Stück ? », demanda l’officier
SS, responsable des autocars italiens qui devaient conduire à la gare de Capri
le contingent de Juifs du convoi de Primo Levi pour le voyage vers le camp de
la mort de Buna-Monowitz. Plus tard, en route pour les fours crématoires, un
« bon » conducteur savait ne pas rouler trop vite car les « pièces » chargées dans le nouveau camion
SAURER devaient arriver mortes.
- « Tu
es sûr de m'avoir tout écrit là-dessus ? Les nazis n’auraient fait que
cela ? ».
- Non. Ils ont fait aussi ce que font les
soldatesques barbares. Ils ont mis les femmes nues, les ont fait défiler, ont
pratiqué des expériences biologiques et médicales. C'est in...
-
« ... Ah ! C'est vrai, je
comprends ton aposiopèse : quand les hommes violent la pudeur des femmes, les
mots manquent et tes émotions en deviennent ineffables. On n’ose pas prononcer
les mots, on en perd le sens et le son. C’est une aphonie morale. »
- Oui, tu t’exprimes bien au sujet de
l’inexprimable. Mais tu ne me viens pas en aide, moi qui compte tant sur toi.
Tu m'abandonnes, sans mot et sans tes mots, à mes idées confuses. Cela ne
m’empêche pas de continuer d’évoquer les extravagances de la grande descente
aux enfers que les nazis ont imprimée à l’espèce. Par exemple, les premières
images de Monsieur Klein, film
éblouissant de Joseph Losey, qui bouleverse ma conscience de spectateur de
salle obscure. Examen anthropométrique froid d’une femme. Ça se termine par un
énoncé laconique : appartenance à la « peuplade de la race sémitique » ! En pleine dérive
raciale des lois françaises portant sur les « questions juives », cette conclusion décide de son sort. Elle
ne connaîtra que le tourment, le convoi de la mort, le camp. L’examen a lieu le
16 janvier 1942, date qui anticipe le 16 juillet, de sinistre mémoire, de la
même année. Je ne peux pas m’empêcher de faire le rapprochement et d’entendre
rétrospectivement le cabinet médical résonner de l’annonce prémonitoire de la
rafle du Vel d’Hiv. Je n'ai pas les mots pour dire ce que j’ai vu à l’écran
même si, en ta compagnie, j'ai appris quantité d’adjectifs qualificatifs :
« innommable », « insupportable », « indigne » ; « ignoble » aussi, plus courant, dans
la langue ordinaire. Mais lequel est le qualificatif juste ? Lequel est
capable de faire entrer ce qui est montré à l’écran sous les catégories
distinctes du langage ? Nous sommes condamnés, toi et moi, à l’indicible. Oui,
même toi qui connais bien les mots. Ou bien est-ce, tout simplement, que c’est
« inqualifiable » ?
- « Tous
ces mots expriment une part de l'inhumain, c’est tout ce que je peux te dire ».
- Je crois que tu as
raison. Ils sont les signifiants du retour en boomerang de l'insoutenable
férocité de l'homo ferus sans raison. Aucun de ces mots ne dit
entièrement tout le mal qui peut naître de la main de l'homme, même si chacun
d'eux est l'image réduite de ce mal. Mais je comprends que tu te sentes
délaissé par eux, cette horreur-là est nouvelle, dans les temps historiques, et
donc sans nom. Le moindre petit geste qui ait concouru à l’accomplissement de
la Shoah est sans nom parce que, dans son dessein macabre de servir la « solution finale », il est neuf
d’histoire. Les nazis nous ont forcés à apprendre à nommer.
Les actes majeurs :
Wannsee : monoxyde de carbone
des gaz d’échappement des moteurs des camions SAURER, Zyklon B. Actions
spéciales ! Traitements spéciaux ! Camps d'extermination ! Transit
rassurant par le salon de coiffure du camp. Tromperie, dérision. Chambres à
gaz, fours crématoires.
Génocide, le grand œuvre de
Paracelse des gens civilisés ! La transmutation a ses lieux cachés d’alchimie :
Chelmno, Belzec, Treblinka, Sobibor, Auschwitz, Birkenau... Les oies de Sobibor
montrent jusqu’où peuvent aller les calculs des moyens du mal et les ruses de
la raison scientifique et technique.
Par l'addition de ces
parties emboîtées de l'horreur, le compte des morts était presque parfait.
Jugements :
1) L’humanisme, en ces lieux sinistres, a
cependant beaucoup perdu de nouveau. Shoah,
à l'écran, est la narration nue de la pente de perte de notre humanisme, la
mise en séquences, dépouillée et sans concession, de la décrépitude folle d'un
humanisme qu'on aurait pourtant voulu tenir comme un rempart ferme et
inexpugnable contre toute barbarie possible. Shoah est l’illustration de la barbarie arrogante, méprisante et
sûre de soi, du nazisme, quand cette barbarie a cherché à défaire l’humanisme
qui est toujours fragile parce que, depuis le « Que sais-je ? » de Montaigne, il a besoin du chemin
sinueux du doute et non de la ligne droite de la certitude. L’humanisme se
nourrit du doute, qui ouvre à l’accueil de l’autre, de l’inconnu, de
l’étranger. La certitude des nazis était celle du « Marche ou crève ». Près de l’église Saint-Germain-des-Prés, je
suis sorti meurtri de la petite salle de projection, les yeux humides, mon
mouchoir blanc encore dans la main, comme pour demander la paix à ces
mal élus criminels de tous bords, mais au sens du Foutez-nous la paix ! Passez votre chemin !
2) Wannsee a souillé
pour toujours la Terre des hommes. Le
bulldozer que l'on voit se diriger vers le charnier d'Auschwitz est un
sacrilège qui inaugure une fracture irréparable dans la mémoire mondiale. Il
étonne l’imagination qui ne pouvait pas anticiper pareilles images. Quel homme
était capable de se représenter un tel en deçà de l’humain ? Le regard en
sort marqué de la forme inconsciente d'une transgression majeure. Après cette
scène d'un nouveau genre, la conscience européenne ne sera plus jamais comme
avant face à la mort et au meurtre. La mémoire retiendra un juste-avant-Wannsee
et se formera l’image d’un longtemps-après-Wannsee ! Blessure faite au
corps mort, livré, là, nu, à la terre, sans linceul ni catafalque, sans
sépulture ! Sans rituel de la mort.
Corps détritus, corps gravats ! Corps de morts décharnés ! Amas de corps
sur le sol ! Corps poussés par la force de la mécanique vers un trou mal
façonné ! Ces corps sont anonymes, comme le trou où l'engin les transvide. Ces
corps ne furent que des numéros. Le père gazé ? Un numéro. La mère gazée ? Un
numéro. Les enfants gazés ? Des numéros ! Toute la famille est une somme
déshumanisée de numéros, sans ascendant ni descendant. Sans deuil.
3) - « Ils venaient d’où, ces corps ? »
- Ils venaient de
l’aire nouvelle des « sous-hommes » fabriqués par une accélération
vertigineuse de l’Histoire dite moderne mais qui n’a que trop régressé. Primo
Levi écrit qu’au lieu d’où ils venaient ces hommes préparés pour la mort
étaient occupés à « un mode de vie
inférieur à tous les besoins ».
Or même devant Troie,
Agamemnon et les guerriers achéens érigèrent pour Achille, dit Homère, « le plus grand, le plus noble des tertres, au
bout du promontoire où s'ouvre l'Hellespont ». Abraham eut son tombeau.
Pharaon en momie gît dans sa pyramide. Jésus, non loin du Golgotha, eut un
sépulcre demandé à Pilate par Joseph d’Arimathie comme acte nécessaire,
purement, essentiellement humain. Mahomet eut aussi son tombeau... Ces grandes
figures inaugurales des temps nouveaux de l'Histoire du Monde ont reçu leur
adieu au mort. Tumulus, allées couvertes (dolmen), chambres funéraires, hypogées,
mausolées, tombeaux, pyramides, embaumements, bûchers ou rituel fluvial au bord
du Gange, furent des formes singulières, culturelles et symboliques du même cheminement grandiose de l'humanisation de la mort naturelle. En ces
formes de la représentation, sont rendus visibles les fins et les moyens d'une
histoire humaine de la conscience de l’existence et du temps. Chez nous, les
humains, contrairement aux autres animaux (et, par conséquent, à tous les êtres
naturels), la ligature signifiante du temps, de l’existence et de la mort
assure la connexion nécessaire et la continuité morphopsychique qui suturent les
générations. Telle est l’information épigénétique distinctive –un « propre de l’homme »- que, chez
nous, l’esprit a donnée à la matière en forgeant la culture. De telle sorte que,
quiconque n’a pas enterré son mort, quiconque n’a pas accompli ses actes de la mort, éprouve au fond de
soi une douleur psychique indélébile, parfois cliniquement indicible, quelque
chose qui est de l’ordre du manque ontologique absolu. Mais à Auschwitz, en
1945, la matière eut raison de l’esprit : ce furent un bulldozer, ses
chenilles et sa puissance mécanique qui assurèrent ce rituel. Sans la main
affectueuse de l'homme. La machine et la puissance motrice du feu jailli de l'étincelle de ses
injecteurs remplirent de cadavres bringuebalants d'hommes l'excavation
fraîchement creusée, là, dans une terre malpropre, comme une contingence voulue
par les programmes sinistres et inachevés des nazis ; comme si la technique des
Alliés, visible, s'acquittait du sale boulot, caché jusque-là, abandonné dans
la précipitation derrière les barbelés électrifiés des camps d’extermination.
Là, donc, à Auschwitz-en-Silésie, la Civilisation est vue, à l'écran, comme
morte dans ce traitement choquant, déshumanisé, qu'elle donne, à l'instant, à
la mort de surcroît violente. Quiconque voit ou revoit ces images éprouve le
dégoût que provoque ce qui, en 1945, leur manqua d'humain : la veillée, l'adieu dû à tous
ces morts, les signifiants du deuil.
Le bulldozer d'Auschwitz est cette disjonction-là : pour déplacer des morts, la
machine et la force mécanique ont pris la place de l’homme. J’aimerais un jour
lire les pensées et les mouvements du cœur du conducteur d’engin qui poussa ces
corps jusqu’à la fosse. Qu’a-t-il dit quand on l’a désigné pour cette besogne ?
Qu’a-t-il fait après s’en être acquitté ? Mais je sais que c’est un
ouvrier et qu’il n’a pas droit au récit. C’est un exécutant. Face à ce qu’il
fait, il est réputé n’avoir ni cœur ni raison, vu qu’il est payé pour agir ;
c’est un robot de l’action, qui n’a qu’à faire ce qu’on lui demande de faire et
qui ne peut rien raconter. Pourtant je suis persuadé que cet ouvrier n’est pas
sorti indemne de cette œuvre de terrassement des temps nouveaux post-nazis.
4) La plus grande part
d’humanité d’un homme est ordonnée à ce que produit en lui le phénomène de la
mort, la sienne autant que celle d’autrui. La mort d’un homme saisit et
interpelle l’œil et l’esprit. Mais à Auschwitz, l’esprit s’est égaré et a
banalisé la mort violente, l’assassinat sadique et le massacre des innocents.
Là-bas, en Silésie, blessure infinie d'humanité mais refoulée, blessure non dite mais active, force désormais
opératoire, souterraine, dans la
conscience européenne de la mort. Auschwitz a donné naissance à un inconscient
européen, donc mondial. Alain a écrit, en 1935, que « les passions font plus de morts que n’en font les négligences de
mécanique ». C’est vrai. Ou plutôt, c’était vrai, jusqu’en 1942, car
cette année-là, les politiciens ont décidé de rattraper le retard de l’action
et des forces du mal sur les constats de morale et le désir du bien des
philosophes. La puissante mécanique nazie de la mort n’était même pas mue par
des erreurs et des défauts ; appliquant ses équations physiques,
maîtrisant les lois de combinaisons chimiques, elle était sure d’elle, éclairée
par la lumière de la science d’une nation aux multiples Prix Nobel, tenant sa
terrible force de la démultiplication apportée par la technique. La mécanique
des nazis ne connut point de négligence. Chez eux, elle était ordonnée aux
passions pour donner autant de morts juifs que la passion de la haine en
réclamait depuis des millénaires sur les terres de Diaspora. Mais cette
accélération de l’action politique n’invalide pas pour autant la pertinence et
la profondeur de la formule d’Alain. La « science » de la mécanique
de la mort des nazis résolut la variété des races humaines en une unité du mal
administré où toutes les races étaient employées à donner la mort à toutes les
races : au camp d’extermination, un beau matin, un Hollandais ou un Letton
pouvait se retrouver le dernier bourreau d’un Français, d’un Hongrois, d’un
Antillais ou d’un Haïtien déporté en Pologne ou en Allemagne. Toutes les
combinaisons étaient possibles pour l’accomplissement de ces corvées. Le soir
venu, l’une ou l’autre de ces nationalités devait « décharger » les
gazés ou récupérer les matériaux et les bijoux qui avaient résisté aux hauts
degrés du four crématoire.
5) Le nazisme, la Conférence
de Wannsee, la Shoah.
Par exemple, tenez. Les linguistes et les historiens des langues m’accorderont sans peine qu’après les déshonorantes cinq premières années de la décennie quarante du XXe siècle le nazisme s’est insidieusement glissé jusqu’au cœur de notre créole. Sinon, on s’expliquerait mal pourquoi les Haïtiens disent qu’ils font marcher SS quelqu’un pour signifier qu’ils le maîtrisent en lui imposant un traitement dur, sans pitié, inhumaine même. Un Haïtien peut faire marcher SS son enfant, son restavec, qui alors n’ont pas voix au chapitre. Un chef d’État peut user de l’expression à l’égard de son ennemi ou de son peuple. Comme on le voit, il n’est pas jusqu’à notre langue qui n’ait été contaminée par le comportement bestial des bottes qui ont marché sur les corps et les crânes de tant d’êtres humains entre 1933 et 1945. Le nazisme, par ce sigle sinistre, s’est glissé un jour dans l’histoire de notre langue, qui pourtant n’a rien à voir ni à attendre de cette idéologie déshumanisante et raciste. C’est un héritage linguistique scandaleux, qu’il convient de refuser. Vu que l’expression décrit un certain commerce d’homme à homme, c’est même une part de la conception d’humanité de l’Haïtien qui inconsciemment se perd chaque fois qu’il l’emploie. C’est un comble que le nazisme se tapisse, invisible, chez nous ! C’est une honte qu’un Haïtien "aryanise" ses paroles ! Notre lexique s’est sali au milieu du XXe siècle. Il faut dénazifier le créole haïtien. Il faut traquer et déloger le nazisme de là où il se terre, sans bruit, en toute tranquillité et impunité, jusque dans le silence innocent du passé des termes de la langue que nous parlons. C’est une prophylaxie nécessaire ; elle procède de la même traque que celle qui a débusqué puis conduit Eichmann à Jérusalem. En attendant la dénazification de notre créole, il fallait que la planète sût que, sous la tranquillité du Tropique du Cancer, à l’ombre des feuilles de cocotiers qui chantonnent quand les bercent les alizés, la langue allemande a donné naissance à un néologisme créole nazi. C’est ce que je viens de faire : traquer, déloger, informer la communauté humaniste.
6) Dans notre malheur (nous, tous les humains, qui devrons assumer ce que les nazis ont fait, cette « chose » qui fait corps désormais avec le solde de violence de l’Histoire mondiale), il nous reste un petit coin d’espoir où nous pouvons nous retrancher pour certes constater les dégâts mais aussi voir en même temps l’avenir. Il se trouve, en effet, qu’à Auschwitz les nazis n’ont pas atteint leur but. Comme leurs prédécesseurs dans l’Histoire, ils ont échoué. Car voici Arnold Schönberg et Un Survivant de Varsovie. Le texte de cet oratorio vous prend aux tripes, même si vous ne connaissez pas l’allemand. Et vous souffrez. Auschwitz, heureusement, est un cimetière nazi inachevé ou plutôt interrompu par l’heureuse Alliance de grandes et de petites nations qui ont accepté l’abnégation, le sacrifice et les pertes de tous ordres pour barrer la route à la barbarie. Cet échec est aussi l’œuvre de ceux qui, dans les camps de la mort, ont su trouver l’ultime ressource intérieure pour survivre et surgir, hébétés, derrière les barbelés à la vue des soldats internationaux de la liberté. Témoigner de la shoah est un autre signe de l’échec des nazis : Simone Veil, Primo Levi, Charlotte Delbo, Élie Wiesel, mais aussi toutes ces vieilles et tous ces vieux, témoins ou martyrs, témoins et martyrs, qui vont dans les écoles dire ce qu’ils ont entendu, vu et vécu d’inhumain. Voici, aussi, Malraux, en 1964, et « Jean Moulin, […] avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle – nos frères dans l’ordre de la Nuit ». Nous, les vivants d’aujourd’hui, derniers témoins de l’échec de la conférence de Wannsee, sommes désormais intégrés au cortège des survivants et des morts d’Auschwitz, au cortège de « ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé » tout comme « la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres ». Communion aujourd’hui des survivants, des vivants et des morts ! Le Chant des Partisans : « Écoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur ». Pour toujours, nous, les vivants d’aujourd’hui, sommes commis de nous remémorer ce qui faillit être la première fin du monde libre, la première fin de l’homme des Droits de l’Homme. Nous voici convoqués au devoir de mémoire, puisque nous sommes tous aujourd’hui des vivants solidaires des survivants d’Auschwitz, de Belzec, de Chelmno, de Sobibor, de Treblinka ! Moyennant quoi, c’est-à-dire moyennant la résistance politique des hommes libres de 1940 (et d’avant), qui ont levé la tête après la débâcle (et, plus avant, après la Nuit de cristal), moyennant la résistance morale et physique des survivants des camps d’extermination, les nazis ont échoué à vouloir solder le compte imaginaire de ce qu’ils ont appelé le « problème juif en Europe ». Leur grande illusion ! Moyennant la vigilance des femmes et des hommes d’aujourd’hui, j’ose déclarer que quiconque –de « la nazie nostalgie »- suivra la voie du « Führer » pathétique échouera aussi. Est, par conséquent, condamné au même échec, quelque État que ce soit qui essaie d’imiter les nazis en faisant à un peuple ou à un autre État ce qu’ils ont fait au « peuple d’Israël ». Le mal ne paie que illusoirement puisqu’il ne peut payer que temporairement. Le Juif n’a pas disparu de l’histoire des autres peuples. Et c’est tant mieux ! La grande désillusion des nazis.
Conclusion provisoire en mode causal :
En sortant de la salle
de cinéma, une petite dame, dont l'adolescence a été bousillée en juin 1940,
s'est approchée de moi. Fin mai 42, le Reich occupant (qui trouva son lit déjà
fait dans les lois du Gouvernement de Vichy d'octobre 40 sur le statut de la « race juive ») lui imposa le port de
l'étoile jaune sur laquelle on devait lire « Juif ». Pour délit de race, les
nazis l'assignèrent, au wagon de queue du métro parisien. Elle habitait près de
la place d'Aligre. Ses parents portaient aussi la Mogen David et ne pouvaient aller faire leurs provisions qu'à la
fin du marché rationné des gens « normaux », ceux qui n’étaient pas
visés par le « statut ». Elle m'a dit
sur le trottoir : « Vous êtes bien jeune pour être si bouleversé !
Mais demandez-vous surtout de quel sommeil irresponsable dormait l'humanité de
raison en 38, à Munich, quand elle a vendu la paix contre des bruits de bottes
que même un enfant aurait été capable d'entendre ».
Castel JEAN
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