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« Shoah » en salle obscure

Par Castel JEAN

 

- Il y a quelque temps de cela, j’étais à Paris, dans le quinzième arrondissement, à une foire aux livres d’occasion. Je chinais parmi les vieux bouquins, quand tout à coup me vint l'idée que je pouvais t'écrire, à toi aussi qui m'as rendu tant de services et m'as appris tant de belles choses.

 

Hier ou avant-hier, je ne sais plus -le temps me semble si immobile- je suis allé voir Shoah au cinéma. Cent quatre-vingts kilomètres du Tréport (en Normandie) à Paris, puis neuf heures trente de projection. Ce fut long, mais la conscience ne peut demeurer indifférente, inerte, lorsqu'il est question de ce que les nazis ont fait. L'année scolaire étant très prenante, à cause du grand nombre de devoirs de mes élèves, je n'ai pas pu aller voir ce film dans les jours qui ont suivi sa sortie en salles. J'ai donc profité du laps de temps qui sépare la fin de la correction des copies du baccalauréat et le début des oraux de rattrapage. Comme une coïncidence, l'un des sujets de philosophie de la série A, dans l'académie de Rouen, portait cet énoncé : « La mort ajoute-t-elle à la valeur de la vie ? ». J'ai pu lire de très profondes méditations sur la vie et la mort parmi le petit nombre de copies qui se sont « risquées » à disserter sur la vie et la mort. Elles ont su tirer profit de l'enseignement reçu et faire apparaître le grand paradoxe de la mort et de la vie : que la pensée de la mort ou, pour citer la langue de Montaigne, « le pensement de la mort », puisse donner signification et sens à la vie de l’homme, voilà qui est étonnant et paradoxal. En les lisant, j’ai pu me rappeler ce proverbe africain que Niangoran Blanc Eugène, mon collègue de philosophie d’Abidjan, nous apprit : "la mort a toujours habité dans la maison". Il le mettait souvent en face de la célèbre formule de Martin Heidegger : « Quand un homme naît, il est bon pour la mort ». Ainsi va notre acheminement signifiant et nécessaire vers la mort ! Certaines copies ont fait remarquer avec justesse ce que coûte au mot valeur sa rencontre avec la mort donnée dans un four crématoire.

Shoah raconte calmement, avec une précision de chirurgien, l'entreprise froidement rationalisée, mécanisée et ritualisée de « la solution finale du problème juif en Europe ». Une entreprise qui a été  la dernière somme « civilisée » des horreurs barbares que les Juifs payèrent à l'Histoire mondiale au cours de l'histoire récente de l'Europe nazifiée. Dans la salle de projection, ce film documentaire m’a fait repenser aux cours que j’ai donnés cette année scolaire sur l’histoire, et aux leçons de Hegel sur la philosophie de l’histoire, qu’il commença à Berlin en 1822. Shoah sera vraisemblablement une œuvre éternelle par son procédé d’exposition des actes de l’histoire, qui consiste à prendre la « matière première contingente et subordonnée » des impressions du témoin, à la déposer « dans le temple de Mnémosyne et à lui conférer une durée immortelle ». Sous une autre forme, utilisant un procédé offert par la technique d’aujourd’hui, Shoah fait, par les images, ce que firent, par les mots, Hérodote, Xénophon, César ou les Chroniqueurs médiévaux : à savoir la narration historique brute, la chronique présente de la factualité historique au moment où elle se formait. On y remonte la série causale, afin que l’acte accompli raconte, sous nos yeux, sa lointaine entéléchie. La nouveauté et, peut-être, la contemporanéité de Shoah se trouvent dans le fait que le témoin y devient, à son insu, le narrateur non intentionnel mais effectif du récit brut de l’histoire qu’il a vécue. L’oralité, convoyée par les procédés audiovisuels modernes, y est érigée en monoculture de la reconstitution du fait historique et de la production de la vérité en histoire. Alors sous les yeux du spectateur, la critique interne et la critique externe des documents historiques se côtoient, se complètent, en même temps que les récits se déploient, puisque les émotions affleurent quand la parole du témoin articule les mots simples mais affreux de ce qui lui est arrivé. La vie intérieure regorge de suffocations non feintes qui sont autant de preuves de l’inhumanité vécue. Shoah inaugure l’espèce nouvelle d’un genre ancien que déjà Hegel appela « histoire originale » dans son cours de Berlin de 1822. À l’instant, sous nos yeux, le coiffeur rescapé des camps de la mort témoigne de l’abjection qu’il a connue quand la haine nazie déferla sur l’Europe, en route pour le monde entier. Il suffoque de ses souvenirs qui remontent à la surface au fil du récit douloureux. Il avale d’épais sanglots étouffés. Des larmes amères ruissèlent sur ses joues à l’évocation des dernières minutes de sa femme, qu’il vit à l’entrée du dernier couloir, celui qui mène au four crématoire. À l’inverse, par des raisons communes de vulgaire jalousie amoureuse, une Polonaise paisible justifie l’indifférence qui animait, à l’époque, les femmes de sa région devant la persécution et la déportation nazies des juives polonaises. Elle ne regrette rien. Cela, c'est Shoah : l’inconscience, l’insouciance et la haine ne se cachent pas à l’écran. Mais le témoin peut aussi rougir quand l'émotion le traverse, il soupire, respire mal, il pleure. Parfois il commence comme si de rien n'était puis, cachant l'épreuve derrière un sourire ou un rire inconsciemment sardonique et la « thérapie Shoah » avançant à pas sûrs, il change sous nos yeux. Alors son cœur se meurt en mineur par des sons saccadés ou inaudibles émis par une voix soudain cassée  par les flots de douleur en crue.

 

Par son œuvre montrée à l’écran, Lanzmann a ravivé en moi un tourment d'étudiant. Car marqué moi-même par les vifs récits de Français qui ont vécu l’occupation de Paris de 40 à 44 et par les dramatiques évocations de survivants de la déportation dans les camps de la mort de l’est de l’Europe, j'appréhendais d'entendre, un jour, une voix lire même une partie du texte du grand et froid monstre de mort né, l’hiver 1942, du clavier QWERTZ d'une machine à écrire officielle du IIIe Reich. J'appréhendais d'entendre une voix faire surgir, comme devant mes yeux, l'enfant Kronos né de la guerre des races, le démultiplicateur d'os écharnés, qui était caché sous les caractères de la sténotypie d'un greffier nazi de haut rang. Voici donc : une conférence, lut Claude Lanzmann, envoya de Wannsee des instructions millimétrées au constructeur SAURER pour la manufacture des camions aménagés qui devaient conduire à la mort « la marchandise » des temps d'extermination. Des cadavres ! Des cadavres ! Sans erreur ni omission possible, des cadavres. Pour solde de tout compte, faut-il croire, des retards imputables aux pogroms incomplets des temps antisémites européens antérieurs, à l’est, et aux persécutions ou massacres, à l’ouest.

- « Pour solde de tout compte », m’écris-tu. Et Isabelle la Catholique alors ? Elle n’a rien fait ?

        - Pff !...À observer la haine instinctive et la violence animale déployée par Hitler et ses zélateurs, Isabelle d’Espagne n'a rien fait au printemps et à l'été 1492 !... Les de Spinoza d'où l'émigration portugaise (ou espagnole) ferait naître, plus tard, aux Pays-Bas, le très grand Spinoza, semblablement les Lopez de Villanueva qu'un destin marrane cacherait sous Montaigne,  tout cela ne fut que gentillesse de reines, de rois, de princes et d'empereurs vraiment trop chrétiens-de-l'évangile-de-Luc (23, 34). Pour ces armées arborant la croix gammée, l’expulsion des Juifs de France de septembre 1394 était une œuvre inachevée. Tous ces souverains du passé ont trop pardonné et n'ont pas exterminé tous les Juifs ; ils se sont contentés de les expulser, de leur proposer l'émigration ou de les tolérer en en faisant des conversos. De Manuel 1er du Portugal puis Jean III, et leurs nouveaux chrétiens, jusqu'au Tsar, prince de toute la Russie, les souverains européens ont hésité devant la mort sans reste, comme on parle d’une division sans reste. Les nazis qui ont déferlé sur l’Europe à partir de 1939 ont dû se persuader que ces souverains ont failli en ne pendant pas les « Juden », en ne les scalpant pas, en ne les éventrant pas, en ne les offrant pas sans exception aux lèvres des flammes des nombreux bûchers de l'époque.

        Évidemment, pour les opérateurs « civilisés » de Wannsee, Grégoire, l'abbé subversif, le Constituant en soutane, ne devait être qu'un égaré. « L'ami, l'avocat, le panégyriste des nègres », selon la citation du Mémorial de Sainte-Hélène, notre Grégoire de « la régénération physique, morale et politique des Juifs », s'il vivait dans quelque land, eût écopé là-bas au moins du camp de Dachau. Sans doute les doctrinaires cultivés nazis, qui ont dû connaître son existence, lui ont-ils préféré le savantino comte de Gobineau et sa hiérarchie des races humaines. Oh ! Tu sais, on peut même imaginer la lumière de leurs lampes de chevet éclairer leur lecture gloutonne de La judéité en musique de Richard Wagner. Lorsqu'ils eurent lu un fragment pourtant ensoleillé, salvateur  -quasi redemptor-  de la généalogie du bien et du mal à l'oeuvre dans l'Aurore de Nietzsche, ils ont dû aussi déduire leur funèbre et macabre rituel technique approprié à l'acheminement vers la fin de l'histoire du Peuple d'Israël. (Qu’est-ce que tu crois ? Les hauts dignitaires du IIIe Reich étaient souvent instruits, très instruits. On refoule pourtant aujourd’hui cette donnée immédiate des turpitudes de la raison cultivée. C'est dommage de ne pas en tenir compte et de ne pas l’inclure dans l’invariant de l’inventaire de la raison politique !). Dans la métaphore de Nietzsche, les nazis de Wannsee, vu leur culture, ont donc probablement lu que le mépris, les métiers sordides et l'usure ont offert aux Juifs le radeau de la sublimation et les moyens de parvenir « à  se croire  voués aux plus grandes choses » de même qu'à « s'estimer eux-mêmes si longtemps ». Mais ils y ont certainement vu  - quelle déception !  - comme une resurrectio née de l'interprétation nietzschéenne, comme un grand miroir du temps passé, dans lequel se dépliait le synoptique de l’image inversée et positive de l'histoire lugubre et de martyre promise aux Juifs, depuis des millénaires, par des peuples des terres de la Diaspora. Le « spernere sperni » dont Nietzsche affecte l’histoire juive a dû décevoir fortement les nazis, déception d’où naquit cette rumination intérieure vengeresse, commentaire inquiétant d’une frustration qui annoncerait des jours malheureux : Ah ! Bon-on-on-on, ont-ils dû s’exclamer. Voilà pourquoi il y a eu, voilà pourquoi il y a encore aujourd'hui ces grands peintres, ces grands écrivains, ce grand inventeur de la Psychoanalysis, ce grand philosophe et ses leçons sur la Phänomenologie, ce grand physicien et sa théorie de la relativité restreinte et générale, voilà l’origine inconsciente du succès de tous ces brillants créateurs juifs de tous les genres littéraires, de tous les arts et de toutes les sciences ... Dans Nietzsche, nous avons compris pourquoi les Juifs ont été géniaux dans tous les domaines auxquels ils ont touché. Nietzsche nous a déroulé le support généalogique d’une survivance et du germe du génie. Mais nous, nous autres qui nous désignons exécuteurs testamentaires de l’Aryen, maintenant que nous avons vu la naissance de la source claire qui a transporté les Juifs au cours de l’Histoire, nous crions désormais haut et fort que les Untermenschen ne nous y prendront pas. Nous nous ferons les exterminateurs de l’ange, ceux par qui la nation allemande sera débarrassée pour toujours du Juif.

Il faut maintenant la conclusion logique d'une erreur de lecture du fragment « Du peuple d’Israël » de Nietzsche. Elle sera sous la forme d'une maxime générale de pragmatique nazie : il faut refuser au Juifs même le mépris, ce suc de leur « sentiment de puissance et de vengeance éternelle ». Il faut détruire le peuple d’Israël ! En avant, Menschen, vous les vrais hommes ! En avant, vous, les bras articulés du gros œuvre, vous, les S. A., et vous, les S. S. ! En avant pour le compte à rebours des travaux et des morts !

 

        Textes et technique :

        ... Donc, à Wannsee, un hiérophante, barbare moderne, préposé aux préparatifs du meurtre de masse, un jour de janvier 1942, prononça la sentence qui devait combler une lacune de l’Histoire :

« Préparation de la solution finale de la question juive dans toute l'Europe » !  

Modus operandi : traitement perfectionniste du « chargement » par l'oxyde de carbone, méthode du rendement, accélération de l’Histoire :

1° «... la marchandise chargée montre, pendant le fonctionnement, une tendance naturelle à se bousculer vers les portes arrière et se trouve, à la fin de l'opération, couchée à cet endroit...».

2° «... le chargement,... dès que l'obscurité survient..., les cris éclatent toujours au moment de la fermeture des portes arrière. Il sera donc important d'allumer l'éclairage pendant les premières minutes du fonctionnement » ...

3° « Pour un nettoyage facile du véhicule,... le diamètre du trou..., les liquides fluides..., le trou de vidange servira à l'écoulement des grosses saletés ...».

 

Seconde technique, anthropométrie :  

« Wieviel Stück ? », demanda l’officier SS, responsable des autocars italiens qui devaient conduire à la gare de Capri le contingent de Juifs du convoi de Primo Levi pour le voyage vers le camp de la mort de Buna-Monowitz. Plus tard, en route pour les fours crématoires, un « bon » conducteur savait ne pas rouler trop vite car les « pièces » chargées dans le nouveau camion SAURER devaient arriver mortes.

        - « Tu es sûr de m'avoir tout écrit là-dessus ? Les nazis n’auraient fait que cela ? ».

        - Non. Ils ont fait aussi ce que font les soldatesques barbares. Ils ont mis les femmes nues, les ont fait défiler, ont pratiqué des expériences biologiques et médicales. C'est in...

        -  « ... Ah ! C'est vrai, je comprends ton aposiopèse : quand les hommes violent la pudeur des femmes, les mots manquent et tes émotions en deviennent ineffables. On n’ose pas prononcer les mots, on en perd le sens et le son. C’est une aphonie morale. »

        - Oui, tu t’exprimes bien au sujet de l’inexprimable. Mais tu ne me viens pas en aide, moi qui compte tant sur toi. Tu m'abandonnes, sans mot et sans tes mots, à mes idées confuses. Cela ne m’empêche pas de continuer d’évoquer les extravagances de la grande descente aux enfers que les nazis ont imprimée à l’espèce. Par exemple, les premières images de Monsieur Klein, film éblouissant de Joseph Losey, qui bouleverse ma conscience de spectateur de salle obscure. Examen anthropométrique froid d’une femme. Ça se termine par un énoncé laconique : appartenance à la « peuplade de la race sémitique » ! En pleine dérive raciale des lois françaises portant sur les « questions juives », cette conclusion décide de son sort. Elle ne connaîtra que le tourment, le convoi de la mort, le camp. L’examen a lieu le 16 janvier 1942, date qui anticipe le 16 juillet, de sinistre mémoire, de la même année. Je ne peux pas m’empêcher de faire le rapprochement et d’entendre rétrospectivement le cabinet médical résonner de l’annonce prémonitoire de la rafle du Vel d’Hiv. Je n'ai pas les mots pour dire ce que j’ai vu à l’écran même si, en ta compagnie, j'ai appris quantité d’adjectifs qualificatifs : « innommable », « insupportable », « indigne » ; « ignoble » aussi, plus courant, dans la langue ordinaire. Mais lequel est le qualificatif juste ? Lequel est capable de faire entrer ce qui est montré à l’écran sous les catégories distinctes du langage ? Nous sommes condamnés, toi et moi, à l’indicible. Oui, même toi qui connais bien les mots. Ou bien est-ce, tout simplement, que c’est « inqualifiable » ?

        - « Tous ces mots expriment une part de l'inhumain, c’est tout ce que je peux te dire ».

- Je crois que tu as raison. Ils sont les signifiants du retour en boomerang de l'insoutenable férocité de l'homo ferus sans raison. Aucun de ces mots ne dit entièrement tout le mal qui peut naître de la main de l'homme, même si chacun d'eux est l'image réduite de ce mal. Mais je comprends que tu te sentes délaissé par eux, cette horreur-là est nouvelle, dans les temps historiques, et donc sans nom. Le moindre petit geste qui ait concouru à l’accomplissement de la Shoah est sans nom parce que, dans son dessein macabre de servir la « solution finale », il est neuf d’histoire. Les nazis nous ont forcés à apprendre à nommer.

 

        Les actes majeurs :

Wannsee : monoxyde de carbone des gaz d’échappement des moteurs des camions SAURER, Zyklon B. Actions spéciales ! Traitements spéciaux ! Camps d'extermination ! Transit rassurant par le salon de coiffure du camp. Tromperie, dérision. Chambres à gaz, fours crématoires.

Génocide, le grand œuvre de Paracelse des gens civilisés ! La transmutation a ses lieux cachés d’alchimie : Chelmno, Belzec, Treblinka, Sobibor, Auschwitz, Birkenau... Les oies de Sobibor montrent jusqu’où peuvent aller les calculs des moyens du mal et les ruses de la raison scientifique et technique.

Par l'addition de ces parties emboîtées de l'horreur, le compte des morts était presque parfait.

 

Jugements :

        1) L’humanisme, en ces lieux sinistres, a cependant beaucoup perdu de nouveau. Shoah, à l'écran, est la narration nue de la pente de perte de notre humanisme, la mise en séquences, dépouillée et sans concession, de la décrépitude folle d'un humanisme qu'on aurait pourtant voulu tenir comme un rempart ferme et inexpugnable contre toute barbarie possible. Shoah est l’illustration de la barbarie arrogante, méprisante et sûre de soi, du nazisme, quand cette barbarie a cherché à défaire l’humanisme qui est toujours fragile parce que, depuis le « Que sais-je ? » de Montaigne, il a besoin du chemin sinueux du doute et non de la ligne droite de la certitude. L’humanisme se nourrit du doute, qui ouvre à l’accueil de l’autre, de l’inconnu, de l’étranger. La certitude des nazis était celle du « Marche ou crève ». Près de l’église Saint-Germain-des-Prés, je suis sorti meurtri de la petite salle de projection, les yeux humides, mon mouchoir blanc encore dans la main, comme pour demander la paix à  ces  mal élus criminels de tous bords, mais au sens du Foutez-nous la paix ! Passez votre chemin !

 

2) Wannsee a souillé pour toujours la Terre des hommes.  Le bulldozer que l'on voit se diriger vers le charnier d'Auschwitz est un sacrilège qui inaugure une fracture irréparable dans la mémoire mondiale. Il étonne l’imagination qui ne pouvait pas anticiper pareilles images. Quel homme était capable de se représenter un tel en deçà de l’humain ? Le regard en sort marqué de la forme inconsciente d'une transgression majeure. Après cette scène d'un nouveau genre, la conscience européenne ne sera plus jamais comme avant face à la mort et au meurtre. La mémoire retiendra un juste-avant-Wannsee et se formera l’image d’un longtemps-après-Wannsee ! Blessure faite au corps mort, livré, là, nu, à la terre, sans linceul ni catafalque, sans sépulture ! Sans rituel de la mort. Corps détritus, corps gravats ! Corps de morts décharnés ! Amas de corps sur le sol ! Corps poussés par la force de la mécanique vers un trou mal façonné ! Ces corps sont anonymes, comme le trou où l'engin les transvide. Ces corps ne furent que des numéros. Le père gazé ? Un numéro. La mère gazée ? Un numéro. Les enfants gazés ? Des numéros ! Toute la famille est une somme déshumanisée de numéros, sans ascendant ni descendant. Sans deuil.

 

3) - « Ils venaient d’où, ces corps ? »

- Ils venaient de l’aire nouvelle des « sous-hommes » fabriqués par une accélération vertigineuse de l’Histoire dite moderne mais qui n’a que trop régressé. Primo Levi écrit qu’au lieu d’où ils venaient ces hommes préparés pour la mort étaient occupés à « un mode de vie inférieur à tous les besoins ».

Or même devant Troie, Agamemnon et les guerriers achéens érigèrent pour Achille, dit Homère, « le plus grand, le plus noble des tertres, au bout du promontoire où s'ouvre l'Hellespont ». Abraham eut son tombeau. Pharaon en momie gît dans sa pyramide. Jésus, non loin du Golgotha, eut un sépulcre demandé à Pilate par Joseph d’Arimathie comme acte nécessaire, purement, essentiellement humain. Mahomet eut aussi son tombeau... Ces grandes figures inaugurales des temps nouveaux de l'Histoire du Monde ont reçu leur adieu au mort. Tumulus, allées couvertes (dolmen), chambres funéraires, hypogées, mausolées, tombeaux, pyramides, embaumements, bûchers ou rituel fluvial au bord du Gange, furent des formes singulières, culturelles et symboliques du même cheminement grandiose de l'humanisation de la mort naturelle. En ces formes de la représentation, sont rendus visibles les fins et les moyens d'une histoire humaine de la conscience de l’existence et du temps. Chez nous, les humains, contrairement aux autres animaux (et, par conséquent, à tous les êtres naturels), la ligature signifiante du temps, de l’existence et de la mort assure la connexion nécessaire et la continuité morphopsychique qui suturent les générations. Telle est l’information épigénétique distinctive –un « propre de l’homme »- que, chez nous, l’esprit a donnée à la matière en forgeant la culture. De telle sorte que, quiconque n’a pas enterré son mort, quiconque n’a pas accompli ses actes de la mort, éprouve au fond de soi une douleur psychique indélébile, parfois cliniquement indicible, quelque chose qui est de l’ordre du manque ontologique absolu. Mais à Auschwitz, en 1945, la matière eut raison de l’esprit : ce furent un bulldozer, ses chenilles et sa puissance mécanique qui assurèrent ce rituel. Sans la main affectueuse de l'homme. La machine et la puissance motrice du feu jailli de l'étincelle de ses injecteurs remplirent de cadavres bringuebalants d'hommes l'excavation fraîchement creusée, là, dans une terre malpropre, comme une contingence voulue par les programmes sinistres et inachevés des nazis ; comme si la technique des Alliés, visible, s'acquittait du sale boulot, caché jusque-là, abandonné dans la précipitation derrière les barbelés électrifiés des camps d’extermination. Là, donc, à Auschwitz-en-Silésie, la Civilisation est vue, à l'écran, comme morte dans ce traitement choquant, déshumanisé, qu'elle donne, à l'instant, à la mort de surcroît violente. Quiconque voit ou revoit ces images éprouve le dégoût que provoque ce qui, en 1945, leur manqua d'humain : la veillée, l'adieu dû à tous ces morts, les signifiants du deuil. Le bulldozer d'Auschwitz est cette disjonction-là : pour déplacer des morts, la machine et la force mécanique ont pris la place de l’homme. J’aimerais un jour lire les pensées et les mouvements du cœur du conducteur d’engin qui poussa ces corps jusqu’à la fosse. Qu’a-t-il dit quand on l’a désigné pour cette besogne ? Qu’a-t-il fait après s’en être acquitté ? Mais je sais que c’est un ouvrier et qu’il n’a pas droit au récit. C’est un exécutant. Face à ce qu’il fait, il est réputé n’avoir ni cœur ni raison, vu qu’il est payé pour agir ; c’est un robot de l’action, qui n’a qu’à faire ce qu’on lui demande de faire et qui ne peut rien raconter. Pourtant je suis persuadé que cet ouvrier n’est pas sorti indemne de cette œuvre de terrassement des temps nouveaux post-nazis.

 

4) La plus grande part d’humanité d’un homme est ordonnée à ce que produit en lui le phénomène de la mort, la sienne autant que celle d’autrui. La mort d’un homme saisit et interpelle l’œil et l’esprit. Mais à Auschwitz, l’esprit s’est égaré et a banalisé la mort violente, l’assassinat sadique et le massacre des innocents. Là-bas, en Silésie, blessure infinie d'humanité mais refoulée, blessure non dite mais active, force désormais opératoire, souterraine, dans la conscience européenne de la mort. Auschwitz a donné naissance à un inconscient européen, donc mondial. Alain a écrit, en 1935, que « les passions font plus de morts que n’en font les négligences de mécanique ». C’est vrai. Ou plutôt, c’était vrai, jusqu’en 1942, car cette année-là, les politiciens ont décidé de rattraper le retard de l’action et des forces du mal sur les constats de morale et le désir du bien des philosophes. La puissante mécanique nazie de la mort n’était même pas mue par des erreurs et des défauts ; appliquant ses équations physiques, maîtrisant les lois de combinaisons chimiques, elle était sure d’elle, éclairée par la lumière de la science d’une nation aux multiples Prix Nobel, tenant sa terrible force de la démultiplication apportée par la technique. La mécanique des nazis ne connut point de négligence. Chez eux, elle était ordonnée aux passions pour donner autant de morts juifs que la passion de la haine en réclamait depuis des millénaires sur les terres de Diaspora. Mais cette accélération de l’action politique n’invalide pas pour autant la pertinence et la profondeur de la formule d’Alain. La « science » de la mécanique de la mort des nazis résolut la variété des races humaines en une unité du mal administré où toutes les races étaient employées à donner la mort à toutes les races : au camp d’extermination, un beau matin, un Hollandais ou un Letton pouvait se retrouver le dernier bourreau d’un Français, d’un Hongrois, d’un Antillais ou d’un Haïtien déporté en Pologne ou en Allemagne. Toutes les combinaisons étaient possibles pour l’accomplissement de ces corvées. Le soir venu, l’une ou l’autre de ces nationalités devait « décharger » les gazés ou récupérer les matériaux et les bijoux qui avaient résisté aux hauts degrés du four crématoire.

 

5) Le nazisme, la Conférence de Wannsee, la Shoah. Ce qu’il faut en penser ? C’est en deçà de la longue narration humaine de la mort au néolithique, à l’époque, par exemple, des hypogées ou des mégalithes énigmatiques, variés, du golfe du Morbihan, en Bretagne. Pourtant c’est si vieux, ce qui s’est passé dans ce golfe, lorsque des hommes, non encore « civilisés », pensaient déjà à donner une demeure connue à leurs morts et à sculpter la nature en lui donnant l’image humaine de la mort. À Auschwitz et dans les nombreux autres camps, c’est la mort elle-même qui a connu une déchéance. La Table des Marchand (sic) de Locmariaquer et le camp d’Auschwitz sont éloignés l’un de l’autre comme se tournent le dos le progrès et la régression : à Auschwitz, l’humanité vient de marcher à reculons. L'ennui, c'est que, depuis 1492 et le larcin géographique de Christophe Colomb, les idéaux nobles et légitimes autant que les turpitudes les plus mesquines et les commotions les plus inattendues de la conscience européenne se sont toujours répandus, de gré ou de force, jusqu'aux confins insoupçonnés de toutes les terres habitées. Quand survint ensuite le grand arpentage européen délictueux du monde, à la suite de son « devisement » fantastique dans Le livre des merveilles du monde de Marco Polo, c’est par le mousquet, par les homélies ou par l’ambigu « flambeau de la liberté », que l’expansion européenne a régulièrement exporté l’Europe, ses gloires, ses erreurs, ses fautes. Après la shoah, ce mouvement de contagion a encore des racines vivaces.

        Par exemple, tenez. Les linguistes et les historiens des langues m’accorderont sans peine qu’après les déshonorantes cinq premières années de la décennie quarante du XXe siècle le nazisme s’est insidieusement glissé jusqu’au cœur de notre créole. Sinon, on s’expliquerait mal pourquoi les Haïtiens disent qu’ils font marcher SS quelqu’un pour signifier qu’ils le maîtrisent en lui imposant un traitement dur, sans pitié, inhumaine même. Un Haïtien peut faire marcher SS son enfant, son restavec, qui alors n’ont pas voix au chapitre. Un chef d’État peut user de l’expression à l’égard de son ennemi ou de son peuple. Comme on le voit, il n’est pas jusqu’à notre langue qui n’ait été contaminée par le comportement bestial des bottes qui ont marché sur les corps et les crânes de tant d’êtres humains entre 1933 et 1945. Le nazisme, par ce sigle sinistre, s’est glissé un jour dans l’histoire de notre langue, qui pourtant n’a rien à voir ni à attendre de cette idéologie déshumanisante et raciste. C’est un héritage linguistique scandaleux, qu’il convient de refuser. Vu que l’expression décrit un certain commerce d’homme à homme, c’est même une part de la conception d’humanité de l’Haïtien qui inconsciemment se perd chaque fois qu’il l’emploie. C’est un comble que le nazisme se tapisse, invisible, chez nous ! C’est une honte qu’un Haïtien "aryanise" ses paroles ! Notre lexique s’est sali au milieu du XXe siècle. Il faut dénazifier le créole haïtien. Il faut traquer et déloger le nazisme de là où il se terre, sans bruit, en toute tranquillité et impunité, jusque dans le silence innocent du passé des termes de la langue que nous parlons. C’est une prophylaxie nécessaire ; elle procède de la même traque que celle qui a débusqué puis conduit Eichmann à Jérusalem. En attendant la dénazification de notre créole, il fallait que la planète sût que, sous la tranquillité du Tropique du Cancer, à l’ombre des feuilles de cocotiers qui chantonnent quand les bercent les alizés, la langue allemande a donné naissance à un néologisme créole nazi. C’est ce que je viens de faire : traquer, déloger, informer la communauté humaniste.

       

6) Dans notre malheur (nous, tous les humains, qui devrons assumer ce que les nazis ont fait, cette « chose » qui fait corps désormais avec le solde de violence de l’Histoire mondiale), il nous reste un petit coin d’espoir où nous pouvons nous retrancher pour certes constater les dégâts mais aussi voir en même temps l’avenir. Il se trouve, en effet, qu’à Auschwitz les nazis n’ont pas atteint leur but. Comme leurs prédécesseurs dans l’Histoire, ils ont échoué. Car voici Arnold Schönberg et Un Survivant de Varsovie. Le texte de cet oratorio vous prend aux tripes, même si vous ne connaissez pas l’allemand. Et vous souffrez. Auschwitz, heureusement, est un cimetière nazi inachevé ou plutôt interrompu par l’heureuse Alliance de grandes et de petites nations qui ont accepté l’abnégation, le sacrifice et les pertes de tous ordres pour barrer la route à la barbarie. Cet échec est aussi l’œuvre de ceux qui, dans les camps de la mort, ont su trouver l’ultime ressource intérieure pour survivre et surgir, hébétés, derrière les barbelés à la vue des soldats internationaux de la liberté. Témoigner de la shoah est un autre signe de l’échec des nazis : Simone Veil, Primo Levi, Charlotte Delbo, Élie Wiesel, mais aussi toutes ces vieilles et tous ces vieux, témoins ou martyrs, témoins et martyrs, qui vont dans les écoles dire ce qu’ils ont entendu, vu et vécu d’inhumain. Voici, aussi, Malraux, en 1964, et « Jean Moulin, […] avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle – nos frères dans l’ordre de la Nuit ». Nous, les vivants d’aujourd’hui, derniers témoins de l’échec de la conférence de Wannsee, sommes désormais intégrés au cortège des survivants et des morts d’Auschwitz, au cortège de « ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé » tout comme « la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres ». Communion aujourd’hui des survivants, des vivants et des morts ! Le Chant des Partisans : « Écoute aujourd’hui, jeunesse de France, ce qui fut pour nous le Chant du Malheur ». Pour toujours, nous, les vivants d’aujourd’hui, sommes commis de nous remémorer ce qui faillit être la première fin du monde libre, la première fin de l’homme des Droits de l’Homme. Nous voici convoqués au devoir de mémoire, puisque nous sommes tous aujourd’hui des vivants solidaires des survivants d’Auschwitz, de Belzec, de Chelmno, de Sobibor, de Treblinka ! Moyennant quoi, c’est-à-dire moyennant la résistance politique des hommes libres de 1940 (et d’avant), qui ont levé la tête après la débâcle (et, plus avant, après la Nuit de cristal), moyennant la résistance morale et physique des survivants des camps d’extermination, les nazis ont échoué à vouloir solder le compte imaginaire de ce qu’ils ont appelé le « problème juif en Europe ». Leur grande illusion ! Moyennant la vigilance des femmes et des hommes d’aujourd’hui, j’ose déclarer que quiconque –de « la nazie nostalgie »- suivra la voie du « Führer » pathétique échouera aussi. Est, par conséquent, condamné au même échec, quelque État que ce soit qui essaie d’imiter les nazis en faisant à un peuple ou à un autre État ce qu’ils ont fait au « peuple d’Israël ». Le mal ne paie que illusoirement puisqu’il ne peut payer que temporairement. Le Juif n’a pas disparu de l’histoire des autres peuples. Et c’est tant mieux ! La grande désillusion des nazis.

 

        Conclusion provisoire en mode causal :

En sortant de la salle de cinéma, une petite dame, dont l'adolescence a été bousillée en juin 1940, s'est approchée de moi. Fin mai 42, le Reich occupant (qui trouva son lit déjà fait dans les lois du Gouvernement de Vichy d'octobre 40 sur le statut de la « race juive ») lui imposa le port de l'étoile jaune sur laquelle on devait lire « Juif ». Pour délit de race, les nazis l'assignèrent, au wagon de queue du métro parisien. Elle habitait près de la place d'Aligre. Ses parents portaient aussi la Mogen David et ne pouvaient aller faire leurs provisions qu'à la fin du marché rationné des gens « normaux », ceux qui n’étaient pas visés par le « statut ». Elle m'a dit sur le trottoir : « Vous êtes bien jeune pour être si bouleversé ! Mais demandez-vous surtout de quel sommeil irresponsable dormait l'humanité de raison en 38, à Munich, quand elle a vendu la paix contre des bruits de bottes que même un enfant aurait été capable d'entendre ».

Castel  JEAN

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